Première partie
Cellus. III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Après avoir reproduit une lettre du rer août 1804, M. Bardoux ajoute : « Le Chateaubriand quinteux, personnel, méfiant, est tout entier dans cette lettre1. » De quoi s'agit-il donc ? M. Bardoux ne nous le dit pas, par cette excellente raison qu'il n'en sait rien lui-même. Prise isolément, la lettre qu'il avait sous les yeux n'était pas seulement obscure, elle était inintelligible. Mais alors pourquoi s'emparer de cette lettre, à laquelle on ne comprend rien, dont on ignore, par conséquent, le caractère et la portée, pour s'en faire une arme contre son auteur, pour en tirer des conclusions défavorables à son caractère ?
(1) BARDOUX, P. 153. ↩
Aujourd'hui, grâce à la publication de M. Chédieu de Robethon, nous savons exactement ce qui s'est passé.
Désintéressé, généreux, n'entendant rien aux affaires et ne voulant pas en entendre, parler, Chateaubriand était souvent à court d'argent. Pendant son séjour à Rome, il avait épuisé toutes ses ressources auprès de Mme de Beaumont mourante, il ne pouvait pas et pour rien au monde il n'aurait voulu, en un tel moment, lui exposer sa détresse, lui demander un crédit et se faire rembourser en quelque sorte des soins qu'il lui avait prodigués. Il y avait là une question de délicatesse et d'honneur. C'est dans ces circonstances qu'il s'adressa à madame de Custine. Celle-ci refusa. Elle n'avait vu qu'une rivale, là où elle ne devait plus voir qu'une femme infortunée et mourante. Chateaubriand était rentré en France depuis quelques mois, lorsqu'il apprend que cet incident, connu de lui seul et de Mme de Custine, est tombé dans la bouche du public et que les détails en courent les salons. Atteint jusqu'au fond du cœur, il écrit à Mme de Custine la lettre qu'on va lire :
« Lundi, 16 juillet (1804).
« Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si tous vos noirs pressentiments ne s'accompliront point. Mais je sais que j'ai hésité à vous écrire, n'ayant que des choses fort tristes à vous apprendre. Premièrement, les embarras de ma position augmentent tous les jours et je vois que je serai forcé tôt ou tard à me retirer hors de France ou en province ; je vous épargne les détails. Mais cela ne serait rien si je n'avais à me plaindre de vous. Je ne m'expliquerai point non plus ; mais quoique je ne crois pas tout ce qu'on m'a dit, et surtout la manière dont on me l'a dit, il reste certain toutefois que vous avez parlé d'un service que je vous priais de me rendre lorsque j'étais à Rome, et que vous ne m'avez pas rendu. Ces choses-là tiennent à l'honneur, et je vous avoue qu'ayant déjà le tort du refus, je n'aurais jamais voulu penser que vous eussiez encore voulu prendre sur vous le plus grand tort de la révélation. Que voulez-vous ? On est indiscret sans le vouloir, et souvent on fait un mal irréparable aux gens qu'on aime le mieux.
« Quant à moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attaché. Vous m'avez comblé d'amitiés et de marques d'intérêt et d'estime ; je parlerai éternellement de vous avec les sentiments, le respect, le dévouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre service à mon ami1, et vous le pouvez plus que moi puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l'éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. Ainsi madame, le ciel se joue de nos projets et de nos espérances. Bien fou qui croit aux sentiments qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J'ai été tellement le jouet des hommes et des prétendus amis que j'y renonce ; je ne me croirai pas, comme Rousseau, haï du genre humain, mais je ne me fierai plus à ce genre humain. J'ai trop de simplicité et d'ouverture de cœur pour n'être pas la dupe de quiconque voudra me tromper.
« Cette lettre très inattendue vous fera sans doute de la peine. En voilà une autre sur ma table que je ne vous envoie pas et que je vous avais écrite, il y a sept ou huit heures. J'ignorais alors ce que je viens d'apprendre, et le ton de cette lettre était bien différent du ton de celle-ci. Je vous répète que je ne crois pas un mot des détails honteux qu'on m'a communiqués, mais il reste un fait : on sait le service que je vous ai demandé, et comment peut-on savoir ce qui était sous le sceau du secret dans une de mes lettres, si vous ne l'aviez pas dit vous-même ?
« Adieu1. »
(1) DE ROBETHON, P. 84. ↩
Dans sa réponse, Mme de Custine essaya, sans doute, d'une diversion et rejeta probablement les torts sur une personne qu'elle craignait de se voir préférer et dont la perfidie aurait machiné cette dénonciation. La seconde lettre de Chateaubriand ne fut pas moins digne et moins noble que la première. En voici un extrait :
« . Vous vous trompez, si vous croyez que je tiens ce que je vous ai dit de celle que vous soupçonnez. Si je le tenais d'elle, je pourrais croire que la chose n'est pas encore publique ; or, ce sont des gens qui vous sont étrangers qui m'ont averti des bruits qui couraient. Il me serait encore fort égal, et je ne m'en cacherais pas, qu'on dît que je vous ai demandé un service. Mais ce sont les circonstances qu'on ajoute à cela qui sont si odieuses que je ne voudrais pas même les écrire et que mon cœur se soulève en y pensant. Vous vous êtes très fort trompée si vous avez cru que madame..... m'ait jamais rendu des services du genre de ceux dont il s'agit (1) ; c'est moi, au contraire, qui ai eu le bonheur de lui en rendre. J'ai toujours cru, au reste, que vous avez eu tort de me refuser. Dans votre position, rien n'était plus aisé que de vous procurer le peu de chose que je vous demandais ; j'ai vingt amis pauvres qui m'eussent obligé poste pour poste si je ne vous avais donné la préférence. Si jamais vous avez besoin de mes faibles ressources, adressez vous à moi, et vous verrez si mon indigence me servira d'excuse.
« Mais laissons tout cela. Vous savez si jusqu'à présent j'avais gardé le silence, et si, bien que blessé au fond du cœur, je vous en avais laissé apercevoir la moindre chose, tant était loin de ma pensée tout ce qui aurait pu vous causer un moment de peine ou d'embarras. C'est la première et la dernière fois que je vous parlerai de ces choses-là.....
« C'est à vous maintenant à juger si cela doit nous éloigner l'un de l'autre. Pour blessé, je l'ai été profondément ; mais mon attachement pour vous est à toute épreuve ; il survivra même à l'absence, si nous ne devons plus nous revoir.
(1) Est-ce à Mme de Beaumont qu'il fait allusion? Ces suppositions de Mme de Custine auraient été bien blessantes pour Chateaubriand. (Note de M. CHÉDIEU DE ROBETHON.)
« Je vous recommande mon ami.
« Paris, 4 thermidor (23 juillet) (1). »
Mme de Custine, dans sa réponse, cherche, paraît-il, à expliquer le refus du service que Chateaubriand lui avait demandé ; elle laissait entendre qu'elle s'était sentie froissée à l'idée de subvenir aux dépenses nécessitées par la présence à Rome de Mme de Beaumont. C'est ici que se place la lettre de Chateaubriand, du rer août 1804, citée par M. Bardoux, et dont voici le début :
« Je vois qu'il est impossible que nous nous entendions jamais par lettre. Je ne me rappelais plus pour quel objet je vous avais demandé ce service ; mais si c'est pour celui que vous faites entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de l'idée que j'avais de votre caractère n'a été donnée ; et c'est une grande pitié que vous ayez pu la prendre dans un sens si opposé ; je m'étais trompé...i
Cependant, malgré l'aigreur de ces premières lignes, Chateaubriand s'adoucit : il ne demande qu'à pardonner, à tout oublier, et la lettre se termine par un mot charmant : « Adieu ; j'ai encore bien de la peine à vous dire quelques mots aimables, mais ce n'est pas faute d'envie.» Le post-scriptum renouvelle la demande de pressantes démarches auprès de Fouché en faveur de «l'ami malheureux et persécuté » Ainsi, même dans ces circonstances où il semblerait devoir être tout entier à sa légitime irritation et à sa vive douleur, pas un seul instant il n'oubliera son ami. N'en déplaise à M. Bardoux, il me semble bien que cet épisode est tout à l'honneur de Chateaubriand.
IV
Nous ne sommes encore qu'en 1804. Mme de Custine ne mourra que vingt-deux ans plus tard. Jusqu'à la fin, la correspondance publiée par M. de Robethon le démontre, Chateaubriand resta son ami.
Pendant son ambassade à Londres, en 1822, Astolphe de Custine vint en Angleterre. « Une fois à son poste, dit M. Bardoux, il (Chateaubriand) n'écrivait plus ; et Astolphe alla passer quelques jours en Angleterre pour rapporter de ses nouvelles. » Cela n'est point tout à fait exact. Il ne s'agissait pas d'une simple excursion de quelques jours pour que le fils rapportât à sa mère des nouvelles de l'ambassadeur trop lent à écrire, mais d'un voyage de plus de deux mois, qui dura du 20 juillet au 30 septembre.
Le 2 juillet, Chateaubriand adresse à Mme de Custine cette aimable lettre :
«Londres, ce 2 juillet 1822.
« Cette lettre répondra à la fois à Astolphe et à vous. Je me réjouis fort de l'arrivée du nouveau venu. J'espère qu'il sera plus sage que moi et surtout plus heureux. Je serai charmé de voir Astolphe ; j'aurais grand désir de l'accompagner en Ecosse, mais les affaires me retiendront vraisemblablement à Londres. Il faut qu'Astolphe, en arrivant, descende chez Grillon, Albemarle Street, ou chez Brunet, Leicester Square, d'où il viendra chez moi ; on lui trouvera un logement dans mon voisinage, et il déjeunera et dînera à l'ambassade. S'il restait à l'auberge, il se ruinerait. Que vous êtes heureux de vous réunir dans le grand château au mois d'octobre ! Que ne donnerais-je pas pour m'y trouver avec vous ! Je suis comblé dans ce pays, mais j'aime mieux Fervaques.
« A vou. depuis longtemps et pour jamais. Mille choses à tous, sans oublier le petit Magot1.
« J'ai fait de mon mieux pour Julien et son compagnon de voyage2. »
(2) DE ROBETHON, P. 204. ↩
Et les lettres se succèdent, fréquentes, empressées, surtout quand le voyageur est en Ecosse. En voici une du 23 août :
« Comme il est possible qu'Astolphe, au milieu de tous les plaisirs d'Ecosse, ne sache comment vous écrire, je veux vous tirer d'inquiétude. Il est arrivé en bonne santé à Edimbourg ; il va s'enfoncer dans les montagnes, d'où il reviendra par Glasgow à Londres. Dormez en paix ; il ne peut lui arriver le plus petit mal.
« J'ai reçu vos lettres. Je vous verrai à Fervaques cet automne ; je reviens de partout, vous le savez, et on ne peut se soustraire à un éternel attachement.
« Mille tendresses.
« Compliments à l'ami3. »
Moins de huit jours après, nouvelle lettre :
(1) Sans doute le fils d'Astolphe, le petit Enguerrand, né le 19 juin 1822. Il mourut le 2 janvier 1826. ↩
(3) TBID. p. 214. ↩
« Toutes vos lettres et celles de votre belle-fille1 m'arrivent pour Astolphe ; je les adresse à Glasgow où il a recommandé de les envoyer. Mais comme il est dans les montagnes, n'espérez pas avoir des nouvelles immédiatement. Je vous en avertis pour empêcher votre imagination de trotter. Je sais indirectement des nouvelles de votre grand fils par les personnes qui arrivent d'Edimbourg ; il se porte à merveille ; soyez en paix. Bonjour et à vous pour la vie.
« Londres, le 30 août 18222. »
(2) ROBETHON, P. 216. ↩
Toutes ces lettres témoignent de la sollicitude et presque de la tendresse de Chateaubriand pour le voyageur. « C'est à sa mère, dit très bien M. de Robethon, c'est à sa mère bien plus, sans doute, qu'à lui-même qu'Astolphe en était redevable ; et, cependant, ces sentiments, qui ont quelque chose de paternel, ont persisté jusqu'à la fin, et résisté à de bien rudes épreuves. »
Astolphe rentra en France le 30 septembre 1822. A ce moment, depuis le 8 du même mois, Chateaubriand avait quitté l'Angleterre pour se rendre au Congrès de Vérone. Après le Congrès, de retour à Paris, il reprit ses relations assidues avec Mme de Custine, qui, comptant avec raison sur le dévouement de son ami et sur le crédit qu'elle-même possédait à la cour, avait entrepris de faire de son fils un pair de France, ou tout au moins, s'il n'était pas possible d'atteindre immédiatement à ce rang élevé, de lui créer des titres par de hautes fonctions diplomatiques.
(1) Léontine de Saint-Simon de Courtomer, mariée le 15 mai 1821, à Astolohe du Custine ; elle mourut le 7 juillet 1823. ↩
Chateaubriand approuva ces projets et peut-être en fut-il l'inspirateur.
Quand il arriva au ministère avec M. de Villèle, au mois de décembre 1822, la confiance de Mme de Custine dans le succès de ses espérances s'en accrut encore. Renonçant pour Astolphe à cette sorte de stage dans la diplomatie, qui, une première fois, du reste, lui avait assez mal réussi, elle sollicita directement la pairie avec l'ardeur fiévreuse et l'obstination qu'elle mettait à toutes choses. Elle ne laissera plus à Chateaubriand une heure de répit. Elle le poursuit, elle le harcèle, et comme la nomination ne vient pas, elle se répand en plaintes et en reproches. M. Bardoux les tient naturellement pour fondés. Il accuse Chateaubriand d'oublier, « au milieu des enivrements du pouvoir » les intérêts du fils de son amie. « De toutes les amies fort anxieuses de lui, dit-il, Mme de Custine était la plus négligée ; les billets que Chateaubriand, ministre, lui envoie, sont bien écrits de sa main, mais il ne prend plus le temps de mettre l'adresse ; c'est un secrétaire qui s'en charge1. « - Chateaubriand est ministre des affaires étrangères ; la France est en guerre avec l'Espagne ; c'est sur lui que pèsent à ce moment les plus lourdes responsabilités ; il lui faut faire tête aux attaques de l'opposition ; dans le sein même du cabinet, il a des luttes à soutenir; et s'il lui arrive de charger un secrétaire de mettre une adresse sur un billet, il sera démontré qu'il n'est qu'un égoïste, un ingrat et un lâcheur ! Cela n'est pas sérieux. Ici, d'ailleurs, comme pour l'incident de 1804, que j'ai rappelé tout à l'heure, M. Bardoux n'a pas eu de chance. On ne lui a communiqué que des billets, des billets de deux ou trois lignes, et il part de là pour attaquer Chateaubriand. Mais à côté de ces billets un peu laconiques, il y en a d'autres qui sont charmants et il ne les a pas connus. Il y a aussi des lettres, de vraies lettres, et il ne les a pas connues davantage. Lettres et billets prouvent que Chateaubriand ne négligeait rien pour faire réussir la candidature d'Astolphe à la pairie. Un moment, il crut avoir partie gagnée, mais le succès espéré ne vint pas. Dans la lettre suivante, il rend compte à Mme de Custine de l'ajournement de ses espérances :
(1) BARDOUx, P 36I. ↩
« Mercredi, 24 décembre 1823.
« J'avais de grandes espérances. Elles ont été trompées pour le moment. Le Roi n'a voulu nommer, je crois, que des députés, des militaires et des hommes de sa maison et de celles des princes. Mais j'ai la promesse pour Astolphe pour une autre circonstance qui n'est pas très éloignée. Ne croyez pas que je vous oublie et que vous n'êtes pas dans ma vie au nombre de mes plus doux et de mes plus impérissables souvenirs.
« Mille tendresses à tous.
« Ch.1. »
(1) DE ROBETHON, p. 25 L. ↩
La promesse faite ne fut pas tenue, mais ce ne fut ni la faute de Chateaubriand, ni celle du gouvernement de la Restauration. C'est à lui-même et à lui seul qu'Astolphe de Custine doit imputer d'avoir tout perdu. Son nom fut, à ce moment, mêlé à une aventure honteuse, à un scandale sans nom. M. Chédieu de Robethon s'est vu dans la douloureuse nécessité d'en parler, au moins sommairement. Il me serait impossible de reproduire ici son récit. A peine y puis-je faire allusion. Ce récit, d'ailleurs, n'étonnera aucun de ceux qui ont lu les pages consacrées par Philarète Chasles, dans ses Mémoires, au marquis de Custine.
A partir de ce moment, tout fut fini pour Mme de Custine. Sa vie était brisée ; elle mourut le 25 juillet 1826, à 1 âge de 56 ans.
« Avec elle, - et c'est par ces lignes que s'achève le volume de M. Chédieu de Robethon, - avec elle se termine la période la plus brillante de la vie de Chateaubriand. Désormais, la politique absorbera l'ardeur de ce grand esprit, jusqu'au jour où le souffle des révolutions aura détruit sans retour ce gouvernement de la Restauration qu'il avait servi ou cru servir, et auquel, en fin de compte, il est au fond du cœur resté fidèle. Etranger aux affaires publiques à partir de 1830, il n'a pas cessé d'écrire. Si sa main, comme il le dit, était lasse, ses idées du moins n'avaient pas faibli ; il les sentait toujours « vives comme au départ de la course ». Presque aussi riche d'inspirations qu'aux plus belles années de sa jeunesse, il a su créer encore de nouvelles formes et de nouvelles couleurs, et, moins ingrat qu'on ne l'a dit, il a consigné dans son œuvre de prédilection, les Mémoires d'Outre-Tombe, avec l'hommage d'une discrétion respectueuse, le cher souvenir de Mme de Custine. »
15 octobre 18g3.
VI
Une amie de Mme de Chateaubriand.
I
Mme de Chateaubriand, dans son Cahier rouge (1), raconte comment, à la fin des Cent-Jours, rentrant en France avec son mari, à la suite de Louis XVIII, elle arriva, le 30 juin 1815 au soir, dans la petite ville de Koye :
Le roi coucha à l'hôtel de... et nous à l'auberge des... Rois. La maîtresse de cette auberge était si royaliste qu'elle voyait des princesses partout ; elle me prit pour
(1) Mme de Chateaubriand n'a point écrit ses Mémoires, comme l'a dit à tort Maxime du Camp dans ses Souvenirs littéraires (t. 1. p. 382). Elle a seulement jeté sur le papier des notes, destinées à servir de point de repère à son mari pour une partie de ses Mémoires d'outre-tombe. Ces notes, qui vont de 1804 à 1816, et qu'elle avait consignées sur des cahiers reliés en maroquin rouge, ont été publiées en 1887 par M. l'abbé Pailhès, dans son livre sur Mme de Chateaubriand d'après ses Mémoires et sa Correspondance. Ecrites à la diable, ces pages de Mme de Chateaubriand sont les plus spirituelles du monde, et presque toujours si bien venues que Chateaubriand n'a eu souvent qu'un mot ou deux à y changer pour les faire passer du Cahier rouge dans ses propres Mémoires, où elles font très bonne figure.
Mme la duchesse d'Angoulême et me porta presque dans une grande salle, où il y avait une table de vingt couverts au moins. La chambre était tellement éclairée de bougies et de chandelles qu'on perdait la respiration-au milieu d'un nuage de fumée, sans compter la chaleur d'un feu qui aurait été à peine supportable au mois de janvier. Lorsque la bonne dame s'aperçut que je n'étais pas Mme la duchesse d'Angoulême, elle fut un peu désappointée, mais enfin nous arrivions de Gand ; nous étions donc au moins de bons royalistes : elle nous fit fête en conséquence; et, en partant, nous eûmes une peine infinie à lui faire accepter de l'argent. Dans cette classe, le dévouement est bien plus sans réserve que dans la classe plus élevée. Je me rappelle que cette pauvre femme me disait : « Voyez-vous, Madame, je suis royaliste au point que, quelquefois, je me regarde de travers pour n'avoir pas su me faire guillotiner pour nos Bourbons »
Ce dévouement, ce zèle pour les Bourbons n'étaient pas rares alors dans le nord de la France, et si Mme de Chateaubriand, au lieu de rentrer par Cambrai et par Roye, était revenue de Gand par Lille ou par Tourcoing, elle y eût rencontré une jeune femme dont elle devait plus tard devenir l'amie, et qui ne le cédait en rien, pour l'ardeur de ses sentiments royalistes, à la bonne aubergiste des Trois-Rois.
Sophie-Josèphe de Witte était née, le 6 décembre 1792, à Neuville-en-Ferrain, petit village aux environs de Tourcoing. Ses parents, de condition modeste, exploitaient eux-mêmes un petit domaine appelé la Bonne-Ferme et situé à une certaine distance du village, près de la frontière belge. Les prêtres proscrits étaient toujours assurés d'y trouver un asile. Il y en eut, à certains moments, jusqu'à sept à la fois cachés dans la maison. Au plus fort de la Terreur, les frères de Sophie-Josèphe allaient chez les voisins les plus proches et chez les bonnes gens du village et les prévenaient, à l'aide d'un langage convenu, que, la nuit suivante, la messe serait dite à la ferme. Les émigrés étaient, de même, l'objet de la sollicitude de la pieuse famille. On les aidait à passer la frontière sous un déguisement ; mais il arrivait souvent qu'ils étaient obligés de se cacher pendant plusieurs jours dans le voisinage, en attendant le moment de sortir de France. Dès que Sophie Josèphe eut trois ou quatre ans, ce fut elle que son père envoya leur porter des vivres : son âge et sa faiblesse devaient éloigner tout soupçon Elle partait du logis, chargée d'un petit panier de tartines et de fruits et d'un petit chaudron d'enfant. Si, d'aventure, elle était rencontrée par quelque inconnu, elle devait ou se diriger vers un champ de travailleurs et leur remettre leur goûter, ou bien aller puiser de l'eau à une petite source et revenir sur ses pas. La maison de M. de Witte était bien nommée : c'était vraiment la Bonne-Ferme.
Quand vinrent les Cent-Jours, Sophie-Josèphe avait vingt-deux ans. Son père était mort depuis longtemps, elle était restée seule avec sa mère et son frère aîné. Quelques semaines après le retour de l'empereur aux Tuileries, le 13 mai 1815, ils virent arriver à la ferme une dizaine de soldats qui emmenaient à Lille deux jeunes officiers, arrêtés dans le village de Neuville au moment où ils se disposaient à franchir la frontière. L'un de ces officiers était le chevalier de Comméras, qui allait rejoindre à Gand son oncle, le duc de Feltre, ministre de la guerre de Louis XVIII. Sophie-Josèphe réussit à faire évader M. de Comméras et son ami, et, accompagnée de deux domestiques, les conduisit à Courtray, chez M. Bertier de Bizy, qui avait mission de recevoir dans cette ville et d'enrôler les volontaires royaux. Introduite auprès de M. de Bertier, M'le de Witte lui annonça qu'elle était chargée par sa mère et par tous les siens d'offrir leurs services au roi : « Plus les dangers seront grands, dit-elle, plus je serai heureuse de les affronter. Le plus beau jour de ma vie sera celui où je pourrai exposer ma tête pour une cause si sacrée. »
De Courtray, elle se rendit à Gand. Louis XVIII lui fit l'accueil le plus bienveillant et, après avoir causé longuement avec elle, il convoqua son conseil, auquel fut appelé M. de Comméras. Quelques jours auparavant, le roi avait été secrètement informé que les Anglais projetaient de se diriger sur Lille et, une fois maîtres de cette place, de s'emparer du département du Nord. Il importait de déjouer ce projet ; mais pour cela besoin était que le drapeau blanc flottât sur les murs de la ville. Le général Lapoype y commandait au nom de l'empereur. Sommation devait donc lui être faite, au nom du roi, « de rendre à son souverain légitime cette ville fidèle, dont la reddition devait épargner de grands maux à la France». Pour réussir, une telle démarche devait être entourée de secret. Il parut au conseil, d'après les renseignements fournis par M. de Comméras sur le sang-froid, l'intelligence et le courage de Mule de Witte, qu'elle pourrait remplir cette mission avec succès. Elle fut donc invitée à se rendre immédiatement à Courtray, où les ordres du roi lui seraient communiqués par M. Bertier de Bizy. Celui-ci la mit au courant de la mission qu'elle aurait à remplir auprès du général Lapoype ; mais il l'informa en même temps qu'il était chargé de lui faire connaître tous les périls qu'elle rencontrerait dans son accomplissement et, d'ordre du roi, il n'insista pas pour la lui faire accepter.
Mile de Witte n'eut pas un instant d'hésitation. Elle accepta avec joie. M. de Bertier lui recommanda alors de solliciter une réponse du général Lapoype, et surtout de bien observer l'expression de sa physionomie, s'il décachetait en sa présence la sommation du roi. Munie du précieux message, elle revint à la Bonne-Ferme. Le lendemain, accompagnée de son frère, elle partit pour Lille, et se dirigea vers l'Intendance, rue Royale. Laissant son frère dans la rue, elle entra seule et demanda le général qui la reçut aussitôt. Elle lui raconta que la veille, tandis qu'elle surveillait à la frontière les ouvriers de son exploitation, elle avait vu venir à elle deux officiers qui, ayant accompagné Louis XVIII à Gand, mais désirant maintenant regagner leurs foyers, l'avaient conjuré de porter au général, dont ils connaissaient l'honneur et la générosité, leur supplique de rentrée en France ; qu'elle avait d'abord repoussé leur demande, mais que les voyant malheureux et si pleins de regrets, elle avait fini par y accéder. Elle ajouta que ces officiers viendraient le lenmain chercher la réponse, à l'endroit où avait eu lieu leur rencontre. En terminant, Me de Witte remit au général Lapoype la lettre de sommation qu'elle avait eu soin de placer sous une seconde enveloppe, afin de couvrir le cachet aux armes de France.
Le général lui posa plusieurs questions, auxquelles elle répondit avec beaucoup de calme et d'assurance ; il était visible que le beau récit qu'on venait de lui faire lui inspirait quelque méfiance, et il refusait d'accepter la lettre. Ce fut seulement au bout d'une demi-heure qu'il se décida à la décacheter. Après l'avoir tournée et retournée, il dit à MIle de Witte d'un ton sévère : « Comment ! Mademoiselle, vous m'apportez une lettre sans signature ? » Elle le pria de chercher encore, l'assurant que la lettre devait être signée, puisque les deux officiers ne lui avaient pas dit leurs noms.
La sommation était composée de deux doubles grandes feuilles de papier de poste, écrites en très petits caractères, et où il ne restait plus de blanc. Enfin, dans le tout petit coin d'une page, le général Lapoype découvrit, non pas deux, mais trois signatures : duc de Feltre, ministre de la guerre ; comte de Beurnonville, ministre d'Etat ; comte de Rochechouart, chef de l'état-major. La physionomie du général changea subitement ; sa voix, tout à l'heure sévère, se fit bienveillante. Il pria très courtoisement la jeune fille de lui dire qui elle était et de quelle manière il pourrait lui faire parvenir sa réponse. Elle ne croyait pas pouvoir s'en charger, demeurant chez sa mère, qu'elle serait au désespoir de compromettre. « Je vous prie d'être bien tranquille à cet égard, Mademoiselle, lui dit le général; j'ai trop d'honneur pour compromettre jamais qui que ce soit. » l prit note de son adresse, et l'assura que, le lendemain matin, son aide de camp, visitant les avant-postes, lui porterait sa réponse.
La réponse ne devait pas venir. Mule de Witte apprenait, le lendemain, par l'intime ami du général Lapoype, le colonel Troussard, commandant du génie, que le général Allix venait d'arriver à Lille comme commissaire extraordinaire chargé de la haute police du département et que, effrayé par sa présence, Lapoype n'oserait rien entreprendre.
Cet insuccès ne découragea pas l'intrépide royaliste et jusqu'à la rentrée de Louis XVIII, elle ne cessa pas de multiplier ses voyages de la Bonne-Ferme à Courtray et à Lille, - à Lille surtout. Elle avait réussi, grâce au colonel Troussard, à nouer des intellignces avec quelques-uns des membres du conseil de défense. Après Waterloo, elle renouvela auprès d'eux ses démarches et ses instances, et ne contribua pas peu à les décider à reconnaître Louis XVIII. Dans les derniers jours de juin, le drapeau blanc fut arboré sur les murs de la ville et sur ceux de la citadelle. En ouvrant ses portes au roi, la ville les fermait aux étrangers. Le département du Nord échappait aux convoitises des Anglais. Me de Witte voulut annoncer elle-même à Louis XVIII cette bonne nouvelle. Comme elle se jetait à ses pieds, le roi lui dit : « Pas à genoux, mon enfant, pas à genoux ! Je connais tous les dangers que vous avez courus. J'apprécie votre dévouement et je n'en perdrai jamais le souvenir. Je me rappellerai toujours ceux qui auraient sacrifié leur vie pour servir ma cause pendant mon infortune. Je suis sûr que votre zèle continuera. »
Les détails de cette entrevue coururent bientôt de bouche en bouche dans la petite ville qui en était le théâtre, et où se trouvaient à ce moment M. et Mme de Chateaubriand. Cette scène, en effet, se passait à Roye, le 30 juin 1815.
Dans ses diverses courses en Belgique, MIle de Witte avait eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer un de ses compatriotes, un notaire d'Armentières, M. Charles Bayart, dont le zèle monarchique n'était pas moins ardent que le sien. Il avait été des premiers à se rendre à Gand, où il était arrivé porteur d'une somme de 500.ooo fr., réunie en quelques jours, et qu'il venait mettre à la disposition de Louis XVIII qui, du reste, refusa de l'accepter. Un royaliste d'Armentières, M. de Croix, avait à lui seul versé 75.000 francs ; et c'était si bien tout ce qu'il avait de disponible à ce moment que, le jour du départ du jeune notaire, il le vint trouver, et, presque timidement, comme un homme qui demande sans avoir droit : « Mon bon Monsieur Bayart, lui dit-il, je vous ai tout remis ; ne voudriez-vous pas me donner 500 francs pour faire vivre ma maison d'ici quelques semaines ? Je n'ai rien à recevoir avant un mois. »
Nommé par le roi, le 16 avril 1815, commissaire extraordinaire, M. Bayart fut fait, le 15 août suivant, chevalier de la Légion d'honneur. Le duc de Berry l'honorait d'une affection particulière ; le prince avait également en haute estime la jeune fille qui, pendant les Cent-Jours, avait si bien servi la cause royale ; ce fut sous ses auspices qu'eut lieu, en 1819, le mariage de Charles Bayart et de Sophie-Josèphe de Witte.
Lorsqu'ils apprirent l'assassinat du duc de Berry, la douleur de M. et de Mme Bayart fut immense. Ils apprenaient en même temps que l'auguste veuve de la victime de Louvel serait bientôt mère. Comme la princesse, Mme Bayart allait avoir aussi un enfant. « N'est-il pas providentiel, dit-elle à son mari que je sois en état de m'offrir pour être la nourrice du petit prince ? Qui mieux que moi le défendra ?... J'en défie la terre entière ! Si le poignard d'un nouveau Louvel se lève contre lui, il me percera avant de l'atteindre ! » Son mari partageait ses sentiments. Le jour même, ils partirent pour Paris. Il leur fut facile, dès leur arrivée, de faire parvenir jusqu'à la duchesse de Berry l'expression de leur désir et du motif qui l'inspirait ; elle leur accorda aussitôt une audience et témoigna à Mme Bayart combien elle serait heureuse d'accueillir ses services et de l'avoir auprès d'elle. « Je donne à mon fils un sang généreux, dit la princesse ; je veux que le lait qui doit le nourrir ait la même vertu. »
Au mois de mai 1820, Mme Bayart fut installée dans la maison de campagne de Madame, à Bagatelle, où elle accoucha, le 20 juillet, d'un fils qui fut appelé Charles en souvenir du duc de Berry. Le 29 septembre, non plus, cette fois, de Bagatelle, mais du château des Tuileries, elle écrivait à son mari, resté à Armentières :
De l'appartement du duc de Bordeaux.
Vive Dieu ! Vivent les Bourbons ! Vite, que toi, mon bon ami, ou ma sœur Eugénie, se mette de suite en route avec la nourrice. Je t'abandonne notre fils Charles et suis tout au prince,
Au duc de Bordeaux.
Ta femme, SOPHIE.
Le bonheur dure peu, même à la cour, surtout à la cour. Moins d'un mois après, Mme Bayart eut une légère indisposition ; on parut craindre qu'elle ne fût trop sensible, qu'elle ne s'affectât trop vivement et ne pût, dans ces conditions, faire une nourrice parfaite. A la fin d'octobre, elle retournait à Armentières, comblée par la famille royale de marques d'estime et d'affection, inconsolable pourtant de perdre l'enfant qui, plus tard, lorsqu'il la reverra, l'appellera « sa seconde mère ».
En 1823, M. Bayart vint habiter Lille, avec le titre de garde-magasin des tabacs. La place, assez lucrative, d'ailleurs, lui laissait des loisirs, et il les mettait souvent à profit pour aller, avec sa femme, à Paris, où la duchesse de Berry les recevait toujours avec bonheur. A chacun de leurs voyages, ils ne manquaient pas non plus de rendre visite à M. et Mme de Chateaubriand, chez qui M. Bayart avait fréquenté à Gand, pendant les Cent-Jours.
Enthousiastes du grand écrivain, entraînés vers lui, moins par la fascination de son génie que par la conviction où ils étaient que sa popularité serait pour la monarchie menacée la meilleure des sauvegardes, M. et Mme Bayart prenaient la plus vive part à ses succès et à ses revers, à ses joies et à ses inquiétudes. En 1824, quelque temps avant son renvoi du ministère, Chateaubriand adressa à M. Bayart une lettre assez noire, ainsi qu'il lui arrivait si souvent d'en écrire. Plus optimiste et plus confiant, son correspondant lui disait, dans sa réponse, parlant de sa femme : « Si son auguste nourrisson était roi, elle trouverait, dans son dévouement éprouvé, la force de lui représenter, avec le respect le plus profond, ce que Philippe V, roi d'Espagne, entendit de la senora Luisa, sa nourrice : « Sire, si vous abandonnez le gouvernement de vos peuples en éloignant vos plus fidèles serviteurs, vous serez responsable de la perte de votre royaume et du malheur de votre famille ! » La nourrice fut écoutée et l'Espagne fut heureuse. »
La fête du duc de Bordeaux tombait le jour de la Saint-Henri, le 15 juillet, et Mme Bayart faisait d'habitude le voyage de Paris pour la lui souhaiter. Elle était donc à Saint-Cloud, le 15 juillet 1830, heureuse de revoir le petit prince, heureuse et fière des bonnes nouvelles venues d'Alger, très effrayée cependant des périls que courait alors la monarchie, triomphante au dehors, mais si violemment attaquée à l'intérieur. Elle fit part de ses craintes à M. de Peyronnet, qu'elle vit le jour de la fête, et qui s'efforça de la rassurer. Le 18 juillet, elle alla chez Chateaubriand, au numéro 84 de la rue d'Enfer, et lui communiqua ses alarmes. « Elles ne sont malheureusement pas sans fondement, lui dit-il; j'estime néanmoins qu'elles sont prématurées. Je me refuse à croire à un coup d'Etat, qui serait un acte de démence. La France veut et aime encore les Bourbons. Ce dont elle ne veut pas, ce qu'elle repousse, c'est le ministère qui est aujourd'hui au pouvoir. Que le roi renvoie ses ministres et la France retrouvera pour lui son enthousiasme des premiers jours du règne. S'il s'obstinait à les conserver, il s'attirerait de grands malheurs. » Et, après un moment de silence, il ajouta : « Tranquillisez-vous, Madame ; confions-nous en la Providence, et dites à votre mari qu'il s'effraie à tort, qu'il est impossible que les ministres fassent une telle sottise ; les bruits qui courent ne peuvent venir que de la valetaille du château. »
Mme Bayart sortit vivement impressionnée. Plus que jamais, elle voyait dans le retour de Chateaubriand aux affaires le salut de la monarchie. Cette conviction en elle était si profonde, qu'elle voulut la porter, avec ses hommages et ses supplications, au pied du trône. Elle sollicita une audience du roi Charles X, mais elle dut regagner Lille sans l'avoir obtenue.