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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Chateaubriand

Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac · 12 min de lecture · p. 127–135 · chapitre 9 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A l'avènement du ministre Polignac, Chateaubriand avait donné sa démission d'ambassadeur à Rome, et il était revenu à Paris, non seulement sans le sou, mais chargé d'une dette de 60.00o francs contractée pendant son ambassade. Quand éclata la révolution de Juillet, il lui restait, pour toute fortune, sa modeste maison et son petit jardin de la rue d'Enfer, et la pension de pair, de 12.000 francs, qu'il tenait de Louis XVIII. Il eût pu la conserver, même en cessant d'être pair de France, puisqu'elle avait été transformée en rentes viagères inscrites au grand-livre de la Dette publique. Dès le Io août 1830, il en fit le sacrifice. « Je restai nu comme un petit saint Jean » écrit-il dans ses Mémoires. Au mois d'octobre 1831, Charles X voulut continuer à lui faire sa pension de pair. Chateaubriand refusa l'offre du vieux roi. Et pourtant en ce temps-là même, ne trouvant rien de sa maison et de son jardin, harcelé par une nuée de créanciers, il était réduit à vendre son argenterie. C'est à ce moment qu'il avait accepté de M. Bayart un prêt de Io.ooo francs. M. Bayart, nous le savons, n'était pas riche ; mais cela ne l'empêchera pas, toutes les fois que Chateaubriand lui parlera de sa dette et de son très vif désir de s'acquitter envers lui, de lui écrire aussitôt pour le conjurer de ne pas s'en préoccuper.

Le 25 mai 1834, une ordonnance royale prononça la dissolution de la Chambre des députés. Le scrutin devait s'ouvrir dans tous les collèges le 21 juin. Dans le département du Nord, un certain nombre d'électeurs royalistes résolurent de porter Chateaubriand. Celui-ci adressa à M. Bayart, qui avait été le promoteur et le principal artisan de sa candidature, la lettre suivante :

Paris, 11 juin 1834.

Je vous remercie, mon cher Monsieur Bayart, de toute votre sollicitude ; mais, je vous en prie, point d'erreur : vous savez que je ne demande rien, que je ne me mets point sur les rangs. J'accepterais sans doute, si j'étais nommé par hasard ; mais dans ce sens seulement que je me présenterais à la Chambre pour lui demander si elle veut me recevoir sans serment : il faut que cela soit bien compris afin de ne tromper personne. Si je n'écris point dans les journaux, c'est que je ne veux point entraver le plan formé par les royalistes, et qu'ils m'accuseraient, en cas de leur non-succès, d'avoir fait manquer leurs élections. M. Berryer est parti pour Lyon (1); il n'aura pas reçu votre lettre.

(1) Berryer se rendait dans le département de la Haute-Loire, où on lui avait offert une double candidature au Puy et

Agissez donc, mon excellent ami, comme bon vous semblera; mais ayez toujours soin de ne m'engager en aucune manière. Je ne me plains de rien ni de personne. Mon rôle politique est fini. Si on m'envoie sur le champ de bataille, j'irai ; mais sans avoir demandé le combat et pour remplir seulement, et pour quelques instants, un devoir extrêmement pénible.

Mille amitiés pour vous et mille hommages à Mme Bayart.

Au mois de janvier 1836, c'est Mme de Chateaubriand qui écrit à Mme Bayart :

Vous seriez bien ingrate, chère Dame, de ne pas penser quelquefois à moi, car je ne cesse de penser à vous et d'en parler avec l'honnête homme (1). Je voudrais faire mieux ; mais impossible. Je frappe à toutes les portes pour obtenir le triste emploi que votre position vous force d'accepter, et je trouve tout le monde pourvu de fripons dont on voudrait se défaire, mais qu'on n'ose renvoyer : il ne faut qu'être honnêtes gens pour ne réussir à rien ; le patron et le chevalier en sont les preuves. Ne viendrez-vous plus à Paris l'un et l'autre ? Ce serait cependant un grand plaisir pour nous de pouvoir causer du temps passé, car bien qu'il ne nous ait pas été favorable, il y a toujours un certain charme à se rappeler des jours avec lesquels la conscience n'a jamais eu rien à démêler. Vous savez que nous avons une chambre à vous donner.

Vous avez à Lille une dame qu'on appelle la comtesse de Lagrenville. Cette dame s'est chargée d'une petite quête

à Yssingeaux. Il sortit vainqueur dans quatre colleges : à Yssingeaux, à Toulouse, à Marseille et à Toulon. Annulée à Yssingeaux pour une irrégularité dans le vote, son élection fut validée par la Chambre dans les trois autres collèges ; il opta pour Marseille qui, jusqu'à la fin, lui resta fidèle.

(1) Nom sous lequel Mme de Chateaubriand désignait souvent son mari.

en faveur de l'Infirmerie Marie-Thérèse, où nous sommes obligés d'augmenter les bâtiments. Si vous voyez cette dame, veuillez exciter son zèle, et l'aider si elle en a besoin. Votre voix doit être encore plus puissante que la sienne auprès des pieux Flamands, bien que Mme de Lagrenville jouisse, à ce qu'il paraît, d'une très grande considération dans votre pays.

Adieu, bien bonne amie. De grâce, écrivez-moi donc quelquefois et n'attendez pas seulement la nouvelle année, qui n'ajoute rien à nos sentiments mutuels.

Mille et mille tendresses au bon chevalier.

Charles X mourut à Goritz le 6 novembre 1836. Le moment était peut-être venu où il serait possible d'obtenir de la famille royale qu'elle fît enfin appel à M. de Chateaubriand. La présence du grand écrivain auprès du duc de Bordeaux ne manquerait pas de produire en France un effet considérable et de servir grandement les intérêts du jeune prince. Pénétrée de cette pensée, Mme Bayart songea à se rendre à Goritz auprès de Mme la duchesse d'Angoulême, et à Gratz, auprès de Mme la duchesse de Berry, afin de plaider une fois de plus, et cette fois peut-être avec succès, la cause de son illustre ami. Elle s'ouvrit de son projet au plus fidèle serviteur de la duchesse de Berry, le comte de Mesnard, qu'elle savait partager ses vues à l'endroit de Chateaubriand. M. de Mesnard lui répondit :

Personne ne connaît mieux que moi, Madame, le zèle ardent et éclairé qui ne cesse de vous animer, ainsi que M. Bayart, pour tout ce qui peut être utile à Madame la duchesse de Berry et à son fils ; et si j'avais quelque chose de très important à leur communiquer pour son service, je ne balancerais pas à accepter ce que vous m'offrez, et je suis bien certain que je ne saurais lui envoyer un messager qui lui fût plus agréable ; mais, dans ce moment, je n'ai rien de nature à vous engager à vous éloigner de votre famille pour faire un aussi long voyage. Cependant, comme vous me le faisiez entendre dans vos dernières lettres, si vous aviez de fortes raisons pour donner encore cette marque de dévouement, je ne voudrais pas que ce fût sans me voir ; car, étant chargé ici des affaires d'intérêt de Madame, je ne suis guère sans avoir à lui faire quelques communications que je n'aime pas à confier au premier venu.

Je voudrais bien que votre Mentor le fût d'une autre personne ; je crois que celle que nous aimons bien le voudrait aussi ; mais, en attendant, votre Mentor, après s'être occupé des anges et des diables1, devrait parler aussi plus souvent des humains, sur lesquels ses paroles ont tant d'effet.

(1) Chateaubriand venait de publier sa tradition du Paradis perdu. ↩

De son côté, Chateaubriand, à qui Mme Bayart avait communiqué son projet de voyage, lui écrivait, à la date du 22 novembre 1836 :

J'étais absent, ma chère Madame Bayart, lorsque votre bonne lettre m'est arrivée. Je vous en remercie ; mais je n'ai plus rien à faire en ce bas monde ; je n'ai rien à dire, rien à porter, et j'attends en paix les derniers ordres de la Providence. Votre zèle est admirable ; il surpasse le mien: je suis las, et j'oublie tout comme on m'oublie.

Je suis bien affligé de ce que vous me dites de la santé de M. Bayart ; mais, avec vos soins, on ne peut mourir et j'espère que, dans ce moment même, il a recouvré toute sa santé.

Bonjour, Madame, soyez, s'il se peut, heureuse. Je vous offre tous mes hommages et j'embrasse M. Bayart. Mille tendres souvenirs de la part de ma femme.

Cette lettre n'était pas faite pour confirmer Mme Bayart dans son idée d'aller à Gratz et à Goritz, et d'y faire une suprême tentative en faveur de l'illustre écrivain. Celui-ci désormais n'aspirait plus qu'au repos, estimant que - son rôle politique était fini, et que tout au plus lui restait-il assez de temps et de forces pour achever ses Mémoires. Quant à Mme de Chateaubriand, elle était encore moins encourageante que son mari. Elle écrit à Mme Bayart, le 2 janvier 1837 :

Si vous n'aviez pas le temps de m'écrire une longue lettre, je vous pardonne, très chère Dame ; mais je n'admets pas l'excuse que vous me donnez pour m'avoir abrégé les expressions de vos sentiments ; ne nous aimerez-vous jamais assez pour nous écrire de bonne amitié?

M. de Chateaubriand dit qu'il espère vous avoir donné un bon conseil; il est devenu fort habile, depuis qu'il laisse parler un peu plus son esprit que son cœur. Vous n'êtes point encore arrivée à ce point de perfection, mais cela viendra...

Je vois que vous avez tout à fait renoncé à Paris ; je voudrais bien cependant que quelques affaires vous y amenassent bientôt; autrement, chère amie, il faudrait vous dire adieu pour longtemps, peut-être pour toujours, notre projet étant d'aller nous fixer en Italie. Je dois partir dans les premiers jours de mai pour préparer les logements. Ne vivriez-vous pas aussi bien dans ce beau pays que dans le nord de la France ?...

Tous mes tendres vœux pour le ménage ; ils sont les mêmes, le premier comme le dernier jour de l'année.

Vicomtesse DE CHATEAUBRIAND.

Mille et mille choses de la part du patron.

M. et Mme de Chateaubriand ne donneront pas suite au projet qu'ils avaient un instant formé d'aller se fixer en Italie. Le 5 janvier 1838, Mme de Chateaubriand écrivait, de Paris, à Mme Bayart :

Bonne année, chère amie ; mais je sais que mes vœux ne seront exaucés que lorsque votre cœur et celui de votre chevalier seront satisfaits. Pour moi, je ne demande plus qu'une chose; c'est le repos ; et je songe à l'aller chercher dans un climat où ma santé et surtout celle de M. Chasoigner un rhumatisme nerveux qui le fait beaucoup soufrir et ne lui laisse plus le temps de gagner sa vie. Nous irons donc au printemps aux Pyrénées attendre la saison des eaux ; ensuite nous aviserons à ce que nous ferons pour nous fixer convenablement et un peu confortablement. Que n'êtes-vous placés un peu plus près du soleil? Nous irions finir nos jours avec vous. Ma dernière maladie, qui a été de sept mois, m'a laissé une faiblesse et un affaiblisment dans la vue qui ne me permet de vous écrire que ce petit mot pour vous remercier, chère Dame, et vous renouveler à tous les deux l'assurance de mon sincère et invariable attachement.

Vicomtesse DE CHATEAUBRIAND.

Mme Bayart ne se consolait point, cependant, de n'avoir pas réalisé son projet de voyage à Gratz et à Goritz. En 1838, elle n'y tint plus, et, le 18 septembre, elle se mettait en route pour l'Allemagne. Quelques jours auparavant, elle avait informé Chateaubriand de son prochain départ, et elle en avait reçu cette lettre :

Paris, 3 septembre 1838.

Je ne puis, Madame, vous empêcher de persister dans cette résolution, mais je vous prie en grâce de ne parler de moi à personne ; je désire que mon nom ne soit pas prononcé. J'ai sacrifié ma vie à mon honneur ; j'accomplirai mon sacrifice jusqu'au bout ; mais je ne veux rien, je ne demande rien ; je ne prétends me mêler de rien ; l'oubli le plus complet est ce qu'il me faut. Vous êtes, du reste, Madame, dans une grande erreur : vous verrez la-bas que vous vous êtes trompée sur tout et en tout.

Recevez, je vous prie, mes hommages et l'assurance de mon dévouement et de mon attachement sincère. Je suis obligé de dicter ce peu de mots, ne pouvant écrire à cause de la goutte que j'ai à la main droite.

Ce fut seulement le 29 septembre qu'elle arriva à Gratz. Le 30, elle se rendait à Brunsée, où était installée la duchesse de Berry1. Elle y passa plusieurs semaines auprès de la princesse, et il lui fut bien impossible de se conformer à la recommandation que Chateaubriand lui avait faite de ne pas parler de lui. « Il eût fallu que je fusse muette pour n'en point parler, car je crois que, s'il est possible, Madame en est aussi enthousiaste que nous. »

(1) La duchesse de Berry, qui passait tous les hivers à Gratz, avait récemment acheté, a I6 lieues de cette ville, la terre de Brunsée, où elle passait la belle saison. ↩

De Brunsée Mme Bayart alla à Goritz, où se trouvaient en ce moment le Dauphin et la Dauphine et, avec eux, Henri de France et Mademoiselle. Elle fut reçue par le duc et la duchesse d'Angoulême avec une affectueuse bonté, et elle eut la joie d'embrasser le duc de Bordeaux et sa sœur. Enhardie par l'accueil qui lui était fait, elle crut pouvoir parler à Madame la Dauphine de M. de Chateaubriand et du désir qu'avaient les meilleurs royalistes de France de voir le grand écrivain placé auprès du duc de Bordeaux. « M. de Chateaubriand ! » dit la princesse, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux; « c'est impossible !... Le boulet de son Congrès de Vérone est encore là trop pesant sur mon cœur ! «

Dans son livre, récemment paru sur le Congrès de Vérone, se lisaient, en effet, ces lignes :

Le 28 (28 septembre 1823), le duc d'Angoulême, visitant la ligne d'attaque contre l'île de Léon, s'exposa pendant un long espace de onze cents toises au feu des batteries espagnoles. Un boulet l'ayant couvert de débris, il dit : « Vous conviendrez, Messieurs, que si je suis tué, je finirai en bonne compagnie et à la française.»

Pourquoi ce boulet le manqua-t-il ?

Cela voulait dire, dans la pensée de Chateaubriand : Heureux le Dauphin, s'il était mort en un jour de victoire et s'il eût échappé ainsi à la douleur de voir tomber la monarchie, à la tristesse et au deuil d'un troisième exil ! Mme Bayart s'efforça de montrer que cette interprétation était la seule possible, et elle supplia la princesse de rendre ses bonnes grâces à l'illustre écrivain

Revenue de Goritz à Brunsée, elle y resta jusqu'à la fin de novembre. Le jour de son départ, la duchesse de Berry lui remit une lettre pour Chateaubriand ; elle était ainsi conçue :

Brunsée, 21 novembre 1838. Mon cher Fénelon (1), Mme Bayart, que vous connaissez bien, vous parlera de mon Henri et pourra vous dire les

(1) La duchesse de Berry, qui avait toujours désiré que l'éducation du duc de Bordeaux pût être confiée à Chateau-- briand, avait pris depuis longtemps l'habitude de l'appeler Fénelon, en souvenir du précepteur du duc de Bourgogne.

progrès étonnants qu'il a faits depuis que vous ne l'avez vu, et tout ce qu'il promet d'heureux pour la France. Dieu qui nous l'a donné et qui nous l'a conservé à travers tant de dangers, le réserve, j'en suis sûre, à de hautes destinées.

J'ai longuement parlé de vous avec Mme Bayart, je lui laisse le soin de vous parler de nous tous.

Dites bien des choses de ma part à votre bonne femme et croyez à toute mon amitié.