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L'Enchanteur 1768—1848

Deuxième partie

Dona sol

Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac · 35 min de lecture · p. 231–258 · chapitre 25 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il serait plus simple que je prisse

Des ciseaux...

Du vert, dans sa fameuse parodie, Harnali ou la Contrainte par cor, ne sera pas plus bouffon.

Victor Hugo a supprimé de lui-même cette scène exécrable. Un peu plus loin, ce sont des vers superbes qu'il a retranchés. Dans la pièce (acte V, scène VI), don Ruy Gomez dit à Hernani :

Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors, Et je vais à ton père en parler chez les morts !

Dans le manuscrit, on lit, en marge, quatorze vers qui commencent ainsi :

Jadis, il en était des serments en Espagne Comme de nos habits de guerre et de campagne ; Ils étaient en acier...

On sait le reste. Ces vers, en effet, étaient de ceux qui ne se peuvent perdre. Hugo les enlève à Hernani, mais ce sera pour les placer plus tard dans la bouche de Magnus des Burgraves, exaltant les serments qu'on faisait dans la vieille Allemagne.

Comme le chapitre sur Marion de Lorme, ce chapitre sur Hernani est de tous points excellent.

Celui sur Le roi s'amuse présente moins d'intérêt, sans qu'il y ait aucunement de la faute de MM. Glachant. Ils n'ont pu relever, sur le manuscrit autographe de ce drame, que très peu de corrections intéressant le fond même, la contexture intime du développement : si l'on excepte le début de la scène V de l'acte I, où Triboulet, pour plaire à François Ier, raille insolemment M. de Saint-Vallier, et la scène II de l'acte III, on chercherait en vain d'importantes additions et de longues amplifications marginales. Ce manuscrit est donc, de toute évidence, une copie déjà, mais une copie revue de près, relue à tête reposée et où les premiers remaniements n'ont point laissé de trace. C'est la transcription même qui servit, en 1832, à l'imprimerie.

A signaler seulement, à l'acte II, scène I1, le monologue de Triboulet : Ce vieillard m'a maudit ! Ce soliloque était primitivement des plus brefs (cinq vers). Tout le reste (68 vers) fut composé et annexé après coup.

Le roi s'amuse, on le sait, fut interdit dès le lendemain de la première représentation (22 novembre 1832). MM. Paul et Victor Glachant disent très bien, à cette occasion, et c'est par cette page que se termine leur chapitre :

« Le poète pressentait, très certainement, que son drame serait prohibé. Dans sa préface sans doute, il manifeste un profond étonnement, déclare la mesure prise contre lui arbitraire et incroyable. Et pourtant, trois mois auparavant, il faisait insérer, dans son traité avec l'éditeur Renduel, un article prévoyant le cas où le ministre interdirait la représentation1. De fait il était bien diffi - cile de supposer que le gouvernement d'alors supportât, sans broncher, de tels travestissements de l'histoire. L'op - position cria bien fort. Qui sait, cependant, si la censure royale ne rendit pas alors un excellent service à l'auteur ? Mieux vaut être victime du pouvoir que sifflé du public. L'expérience de 18822 est probante. Non, la pièce n'est pas acceptable. Il fallut, à la reprise, tout le respect qui s'attachait au nom de Victor Hugo, avoir le ferme propos d'applaudir, pour transformer en un succès d'estime l'ennui qui naissait de cette fastidieuse déclamation. »

(1) Voir mon Victor Hugo après 1830, t. 1, page 66. ↩

(2) La pièce fut reprise au Théâtre-Français, le 22 novembre 1882, cinquante ans après être tombée. Elle ne se releva pas. ↩

Dans le chapitre suivant, je dirai quelques mots des manuscrits de la Esmeralda (1836), de Ruy Blas (1838) et des Jumeaux (1839).

9 décembre 1902.

Les manuscrits de Victor Hugo.

(suite)

A la demande de M. Bertin, directeur du Journal des Débats, Victor Hugo avait consenti à tirer de Notre-Dame de Paris un libretto d'opéra dont Mlle Louise Bertin ferait la musique. Dès la fin de 1831, il s'était mis à la besogne, croyant sans doute, au début, que ce serait pour lui l'affaire de quelques jours, de quelques semaines au plus ; il allait en avoir pour plusieurs années :

Tel qui part pour cinq ans croit partir pour un jour1. Sa correspondance avec les Bertin nous le montre - de 1832 à 1836 - travaillant toujours à ce malheureux libretto, le remettant vingt fois sur le métier, se prêtant, avec une infatigable patience et d'ailleurs avec une parfaite bonne grâce, aux remaniements que ne cesse de lui demander l'auteur de la musique.

(1) Victor Hugo, Légende du beau Pécopin et de la belle Bauldour (Le Rhin, t. II.) ↩

La Esmeralda - tel était le titre de l'opéra de Victor Hugo et de Mlle Bertin - fut représentée à l'académie royale de musique, le 14 novembre 1836. Le théâtre avait mis à la disposition des auteurs l'élite de sa troupe. Mlle Falcon jouait Esmeralda; Adolphe Nourrit, Phobus de Châteaupers ; Levasseur, Claude Frollo; Massol, Quasimodo. « L'on aura une idée, disait la Revue de Paris, du soin que l'on a mis à l'exécution de la pièce, en apprenant que Serda et Alexis Dupont ont bien voulu accepter des parties secondaires. » Mlle Tagliani dansait dans le ballet.

Et pourtant la pièce tomba ; elle eut à grand'peine six représentations. La partition n'était pas sans valeur, et les journaux furent unanimes à en faire l'éloge ; mais le libretto révolta les spectateurs : le public du Grand-Opéra n'était pas celui de la Porte-Saint-Martin. « La pièce de M. Victor Hugo, disait la Gazette de France, est la plus grave atteinte qui ait été portée à la religion, aux mœurs, aux principes d'ordre, aux croyances, aux idées de justice de toute une nation... Après les orgies des truands, les cabarets infâmes de la cour des Miracles, le coupe-gorge de Clopin Trouillefou et le pilori de la Grève, on assiste à la parodie des plus augustes solennités de la religion... On a vu paraître sur la scène les bannières, les cierges, un confesseur, des enfants de chœur, les pénitents noirs et tout le clergé de Notre-Dame, en surplis et en aumusse, son dignitaire en tête avec la robe violette. On chante en faux-bourdon, dans le chœur de la basilique, ouvert aux spectateurs :

Cmnes fluctus fluminis

Transierunt super me,

In imo voraginis

Ubi plorant anima »

La revue protestante, le Semeur, ne tenait pas un autre langage :

Ce qui nous touche plus encore, écrivait-elle, c'est la blessure qui est faite à la religion. Montrez à des Français, fort ignorants pour la plupart sur les vérités du christianisme et toujours enclins à accuser la doctrine des torts de ceux qui l'enseignent ; montrez leur Claude Frollo, et pénétrez ensuite, s'il vous est possible, dans la conscience des spectateurs. Voyez comme ils s'enracinent dans leur indifférence, comme ils s'enfoncent dans leur incrédulité, et quel dédain ils éprouvent pour les esprits faibles et crédules qui vont écouter encore les instructions d'un prêtre.

Les journaux avaient raison ; la pièce de Victor Hugo était « un scandale ». Le libretto avait tué la partition ; ceci avait tué cela.

Le poète, furieux de son échec, a-t-il détruit son manuscrit ? Ce n'est pas probable : en tout cas, il n'a pu être retrouvé.

Deux ans après la Esmeralda, le 8 novembre 1838, Ruy Blas fut représenté sur le théâtre de la Renaissance (salle Ventadour). Le manuscrit, comme celui d'Hernani, est écrit sur papier in-folio plié en deux dans le sens de la longueur, la colonne de droite étant réservée au texte et la colonne de gauche aux corrections. Ici du reste nous n'avons pas, il s'en faut bien, le premier jet du poète. L'ensemble du volume est très manifestement une copie, au moins un deuxième, parfois même un troisième état du texte. Les corrections n'ont donc été faites qu'à la suite d'une dernière revision. Elles ne laissent pas cependant d'être encore assez nombreuses, mais ce sont, en général, de simples variantes, d'un intérêt secondaire. En trois ou quatre endroits, néanmoins, nous avons mieux que des variantes.

Dans le précédent chapitre, j'ai eu occasion de faire remarquer que, dans les drames de Hugo, le comique ne coule jamais de source, qu'il n'est pas spontané, mais voulu. Le manuscrit de Ruy Blas nous en fournit une nouvelle preuve. A l'acte II, scène I, tout l'épisode de don Guritan, depuis :

Oh ! ce qui me tourmente il faut le leur cacher...

jusqu'à

Oh ! la divine boîte !...

(soit seize vers), est une addition marginale ; et, à ce propos, MM. Paul et Victor Glachant font une remarque qui vaut d'être notée : « Dans les scènes à plusieurs groupes de personnages, scènes descriptives où le poète n'est point dominé par une crise intense de l'action, les tableaux se complètent toujours par des touches successives. Chose curieuse ! ce sont presque toujours les intermèdes plaisants qui sont ainsi enclavés après coup. Il semble que, concevant sa pièce comme une tragédie, le dramaturge révolutionnaire se souvienne, par instants, que la loi fondamentale de l'école nouvelle réclame le mélange des genres. Il y a beau temps qu'on a pour la première fois, reproché au drame romantique de juxtaposer le sérieux et le bouffon, au lieu de les unir, comme il en affiche la prétention. Cette légère indiscrétion du manuscrit vient à point pour confirmer, renforcer l'objection. »

A l'acte V, scène III, Ruy Blas, avant de tuer don Salluste, débite une tirade d'une longueur démesurée. La version primitive se bornait à six vers. A la place de ce cri de haine, relativement simple, Hugo transcrivit dans la marge tout le couplet, tel qu'il existe actuellement, soit 29 vers. « Le lyrisme y gagne sans doute, disent très bien MM. Paul et Victor Glachant, mais non la vraisemblance ; car il est difficile d'admettre que Salluste, fier et orgueilleux comme l'auteur l'a dépeint, consente, même en danger de mort, à écouter, sans broncher, une pareille diatribe de la bouche de son valet. La situation est trop tendue, dramatiquement parlant, pour comporter d'aussi longues phrases. - Mais quoi ? Il faut bien laisser la parole à l'enfant du peuple qui, longtemps persécuté, va triompher. Cette ultime mercuriale à l'adresse du traître près de périr, est un des effets les plus sûrs du drame, voire du mélodrame. Victor Hugo ne le dédaigne nullement, et cette fois, la rhétorique eut le dernier mot. »

Commencé presque aussitôt après Ruy Blas, le drame des Jumeaux est resté inachevé. Trois actes seulement sur cinq ont été écrits. A la fin du manuscrit se trouve cette note : « Interrompu le 23 août (1839) par maladie. » -La maladie ne fut point grave, puisque, à la fin du même mois, l'auteur se mettait en route pour les bords du Rhin. Lorsqu'il revint, il avait en tête les Burgraves, et il laissa dormir les Jumeaux.

D'après MM. Glachant, cette pièce, pour incomplète qu'elle soit, est pleine de beautés. « Le deuxième acte est bien vivant, rapide, très scénique. Le monologue du Masque de fer est, à coup sûr, un des meilleurs morceaux du théâtre romantique : il a sa place réservée dans toutes les anthologies. Le premier acte lui-même est plein de verve, et les boniments lyriques du faux Gorju sont excellents3. »

(3) Page 373. ↩

Je ne saurais, je l'avoue, souscrire à ces éloges. Voici du reste l'analyse de la pièce ; mes lecteurs sans doute ne la connaissent point ; à moins d'y être forcé par état, qui diable a jamais pu songer à lire les Jumeaux ?

Le premier acte se passe à Paris près la porte Bussy, sur une petite place où se dresse la baraque du bateleur Guillot-Gorju. Au lever de la toile, le comte Jean de Créqui, proscrit depuis dix ans et rentré en France de la veille pour conspirer contre le Mazarin, est en train, afin de mieux cacher son jeu, de revêtir les bas jaunes, le justaucorps et le haut-de-chausses de Guillot-Gorju. Le duc de Chaulne et le comte de Bussy traversent en causant le fond de la place. Le hasard veut qu'ils parlent justement du comte Jean et nous apprennent son histoire, qu'une fille lui est née, voici tantôt dix-sept ans, dans des conditions mystérieuses, et que cette fille, restée en France, s'appelle maintenant Alix de Ponthieu, qu'elle est belle comme le jour, et vit au fond des bois « comme une cénobite »

Cependant la foule s'est amassée devant la baraque. Le comte Jean monte sur le tréteau et réussit si bien son premier boniment que tout le monde le prend pour le vrai Guillot-Gorju, à commencer par le lieutenant de police Benoît Trévoux, venu là pour arrêter le bateleur. Maître Benoît Trévoux a compté sans son hôte. Le comte . Jean, qui vient de passer dix ans à l'étranger, connaît naturellement tous les secrets du lieutenant de police, même ceux de son ménage,. Il a précisément dans sa poche une lettre qui établit la participation de maître Benoît à un complot contre le cardinal. Cette lettre n'est rien moins qu'une lettre de la reine à son frère le roi d'Espagne : Anne d'Autriche, qui est à la tête du complot, mande à son frère qu'elle compte sur son bon secours et le sollicite d'envoyer une escadre en Gascogne et une armée en Savoie ; elle lui donne du reste les noms des principaux conjurés, et le pauvre Benoît Trévoux figure sur la liste. Comment cette lettre est-elle arrivée aux mains du comte Jean ? Oh ! mon Dieu, de la façon la plus simple du monde. Il la tient de Guillot-Gorju, qui la lui a passée en même temps que sa casaque.

A ce moment d'ailleurs entre dans la baraque une dame voilée, qui n'est autre qu'Anne d'Autriche elle-même. Elle vient se faire dire la bonne aventure. Le comte Jean la reconnaît, et il profite de l'occasion pour lui toucher un mot de son fils, le Masque de fer. La reine est si troublée que, ne sachant plus comment faire pour rentrer chez elle incognito, elle demande au faux Gorju de lui en fournir le moyen. Qu'à cela ne tienne ! Maître Benoît Trévoux, qui assiste à l'entretien et qu'elle ne connaît pas, bien qu'elle conspire avec lui, dont elle connaît seulement l'écriture, prend du papier et, sur l'ordre du comte Jean, écrit : Laissez passer cette dame et sa suite. Signé : Trévoux. Anne d'Autriche, de plus en plus convaincue qu'elle a affaire à un magicien, tire de son doigt sa bague en sardoine et la remet au comte : quand il voudra voir la reine, il lui suffira de montrer cette bague, les portes s'ouvriront sur-le-champ devant lui.

A peine Anne d'Autriche s'est-elle éloignée que le duc de Chaulne et le comte de Bussy reviennent sur la place, toujours en causant d'Alix de Ponthieu. D'autres seigneurs les rejoignent, le comte de Brézé, le vicomte d'Embrun, et tous se déchaînent contre Mazarin. Jean de Créqui trouve le lieu et le moment favorable pour se faire reconnaître, pour annoncer qu'il conspire et qu'il a pris la perruque noire et les bas jaunes de Guillot-Gorju afin de changer

La forme de la France et la face du monde.

Ce boniment n'a pas moins de succès auprès des gentilshommes que celui de tout à l'heure auprès des bourgeois, et les quatre seigneurs lui promettent solennellement, sur la place publique, de lui prêter aide et secours pour renverser Mazarin.

Cependant la nuit est venue, mais la journée du comte Jean n'est pas finie. Il est d'ailleurs en veine, ce jour-là. Il n'y a qu'un instant Guillot-Gorju lui donnait une lettre de la reine. Voici maintenant que Tagus, le valet du bateleur, lui apporte un papier qu'il vient de chiper dans la poche d'un sergent et qui porte ces deux lignes : Vous pouvez vous fier au porteur du présent. MAZARIN. Il met le billet de Mazarin dans sa poche avec la lettre et la bague de la reine, et il attend. Cette fois, c'est Alix de Ponthieu qui arrive, Alix, sa fille, qu'il n'a pas vue depuis dix ans, qui vit « comme une cénobite », et qui vient demander à Guillot-Gorju de l'aider à sauver le Masque de fer, enfermé au château de Pierrefonds. Elle ne sait pas le nom du prisonnier, elle n'a pas vu ses traits, elle ignore tout de lui ; mais un soir elle l'a aperçu, par un soupirail grillé, allant et venant dans son cachot, comme un spectre, et elle en est tombée amoureuse. Le comte Jean, effrayé, essaie de lui montrer les périls de son entreprise ; mais comme la petite tient bon, le pauvre père finit par lui dire qu'elle peut compter sur lui.

Au second acte, nous sommes à Pierrefonds, dans le cachot du Masque de fer, et nous y sommes en compagnie d'Alix, qui entre là comme dans un moulin. Elle éprouve le désir bien naturel de voir la figure de celui à qui elle a donné son cœur et pour qui elle est prête à donner sa vie. Comme elle a les mains pleines d'or, le geôlier consent à défaire le masque du prisonnier ; déjà la clef est dans le cadenas, quand soudain retentit un coup de pistolet, tiré par le soldat de garde. Le gouverneur, M. de la Ferté-Irlan, accourt, suivi de nombreux guichetiers, et se met aux ordres du soldat, dès que celui-ci a montré le billet de Mazarin, disant : Vous pouvez vous fier au porteur du présent. Devenu maître au château, le soldat ne perd pas de temps. Il commande qu'on fasse rentrer la garnison, qu'on ne laisse dehors aucun homme de garde et qu'on lui apporte toutes les clefs. Cela fait, et quand le gouverneur - un gouverneur d'opérette - a passé par la plaque de la cheminée, qui se referme derrière lui, le soldat ôte sa perruque : c'est le comte Jean. La garnison est prisonnière, le geôlier est captif, le gouverneur est pris comme un rat dans une ratière ; il ne reste plus à Alix et au Masque de fer qu'à prendre la clef des champs. Le comte Jean sort le dernier, comme il sied au capitaine qui vient de sauver son équipage.

Un salon magnifique et délabré dans le vieux château de Plessis-les-Rois, tel est le décor du troisième acte. Ce château est celui de Jean de Créqui. Il est inhabité depuis dix ans, et c'est pour cela que la reine-mère, le roi Louis XIV et Mazarin y sont venus afin de pouvoir y causer sans témoins. Puisqu'ils sont seuls, pourquoi se gêneraient-ils ? Anne d'Autriche se répand en injures contre le cardinal ; celui-ci la paye de la même monnaie, jusqu'à ce que Louis XIV, ennuyé de tout ce bruit, dise qu'il est tard et qu'il va se coucher. La reine le suit ; Mazarin ne tarde pas à en faire autant. Le comte Jean qui est à cent lieues de se douter que son château a pour hôtes, cette nuit-là, d'aussi illustres personnages, arrive alors avec Alix et le Masque de fer. Son premier soin est de limer le cadenas du masque. « Qu'il est beau ! » s'écrie Alix, qui se retire presque aussitôt pour aller chercher les clefs. Son père l'accompagne, laissant le prisonnier seul. Celui-ci n'a que le temps de se cacher derrière un paravent : un « homme pâle avec un linceul] rouge vient d'entrer : c'est Mazarin qui ne peut dormir et, toussant, malade, à demi-mort, reparaît pour refaire le monologue d'Hernani, un exposé magistral de l'état de la France et de l'Europe en l'an de grâce 1661, un magnifique cours d'histoire à l'usage du frère de Louis XIV, ad usum Delphini...

Ici s'arrête le manuscrit... Si c'est vraiment la maladie qui a empêché Victor Hugo de terminer son drame, la maladie, ce jour-là, lui a rendu un fier service.

J'ai cité plus haut le jugement de M. Fernand Gregh sur Le roi s'amuse, Marion de Lorme et Ruy Blas : « Le sujet de ces drames est par trop absurde. » Qu'aurait-il dit des Jumeaux, plus absurdes encore ? C'est du Ponson du Terrail, et du plus mauvais. La broderie n'aurait jamais pu déguiser la pauvreté du canevas, les incohérences et le ridicule de l'action. Quel intérêt. dès lors pourrions-nous prendre aux variantes du manuscrit ?

23 décembre 1902.

M. Edmond About et Victor Hugo.

I

Qui aurait cru que M. Joseph Reinach pratiquât à ce degré le pardon et l'oubli des injures ? Il est - si ce n'est lui, c'est donc son frère - le rédacteur en chef de la République Française, le gardien de la chapelle de Gambetta ; je crois même que c'est lui qui a publié, en neuf ou dix volumes, les harangues du maître. Et aujourd'hui il nous donne un recueil des articles politiques d'Edmond About, lequel professait pour les rédacteurs de la République Française un parfait dédain et a travaillé tant qu'il a pu à la chute de Gambetta.

Il écrivait, par exemple, le 2 janvier 1882, à l'époque du « grand ministère » : « Le chef du pouvoir exécutif (nouveau style) est un homme bien servi. Il possède un journal rédigé par tous ceux de ses intimes qu'il a trouvés trop « ganaches » pour en faire des ambassadeurs, des ministres ou des sous-secrétaires d'Etat. » Quant au chef lui-même, il ne le ménageait pas plus que sa « camarilla ». Il l'accusait de « gouverner par-dessous jambe » ; il lui

(1) Edmond About. Le Dix-neuvième Siècle, avec une introduction par Joseph REINACH. Un vol. in-12. 1892.

reprochait « le remaniement arbitraire de plusieurs départements ministériels ; la création de nouveaux portefeuilles inutiles à tous, sauf à leurs titulaires ; la nomination de plusieurs ministres pris comme avec intention dans le personnel de second choix ; la rédaction trop manifestement bâclée du programme lu devant les Chambres ; enfin cette distribution orientale des disgrâces et des faveurs qui frappe M. Denormandie comme Assuérus frappait Aman, et exalte MM. de Miribel et Weiss comme un couple de Mardochées... » - « Depuis tantôt deux mois, disait encore Edmond About, dans le même article (9 janvier 1882), ce puissant orateur a médiocrement justifié la bonne opinion des citoyens qui, comme nous, croyaient tenir en lui un homme de gouvernement. »

Il ne négligea rien pour précipiter sa chute, et lorsque Gambetta réclama des Chambres le rétablissement du scrutin de liste, Edmond About fit énergiquement campagne contre lui. Après avoir dit que M. Gambetta, depuis longtemps, avait fait ses preuves comme grand électeur et que le scrutin de liste serait une arme dangereuse entre ses mains, il ajoutait :

Ce que l'on sait peut-être moins, c'est qu'à la veille des élections législatives de 1881, au lieu de rappeler ses anciens compagnons des mauvais jours, M. Gambetta s'érigea lui-même, tout seul, en comité électoral. Cet essai de pouvoir personnel fut suivi d'un certain nombre d'actes qu'il est inutile de rappeler, car ils sont dans toutes les mémoires : la formation du ministère, recruté parmi les copains de valeur inégale, la nomination scandaleuse de fonctionnaires plus attachés à la personne du maitre qu'aux institutions du pays. Les élus du suffrage universel, en voyant que le président du conseil ne se faisait pas faute de braver l'opinion publique au profit de ses sympathies personnelles, convaincu que M. Gambetta tenait non seulement l'administration, mais les comités des départements, dans sa puissante main, se sont dit et devaient se dire qu'aux prochaines élections cet homme d'un talent supérieur ne livrerait point au hasard la rédaction des listes électorales. Ils ont pensé, et ils devaient penser que, s'ils faisaient la faute d'inscrire dès aujourd'hui le scrutin de liste dans la Constitution, tous leurs votes seraient pointés, tous leurs actes pris en note, toutes leurs paroles, sans excepter les propos de couloir, enregistrées soigneusement, et qu'un seul mouvement, je ne dis pas de révolte, mais d'indépendance, suffirait à faire rayer leur nom de la liste...

Je n'ai pas eu à chercher bien loin pour trouver ces vieux articles. C'est M. Reinach lui-même qui a pris la peine d'exhumer ces attaques d'Edmond About contre Gambetta et ses « copains ». Est-ce donc pour nous les faire connaître qu'il nous donne aujourd'hui ce volume ? Ou bien serait-ce pour ne pas laisser perdre les témoignages d'estime et de vénération que l'honorable rédacteur en chef du XIXe Siècle ne cessa de prodiguer à l'honorable M. Grévy, « ce citoyen exemplaire qui occupe avec tant de sagesse et de dignité la plus haute magistrature du pays1. » M. Jules Grévy est l'homme d'Edmond About, qui se départ de sa froideur habituelle pour célébrer avec effusion tantôt « le robuste bon sens et la profonde honnêteté du président de la République2 » tantôt son « impeccable loyauté3 ». Ou bien encore M. Reinach a-t-il tenu à nous montrer M. About faisant sa petite réclame en faveur de M. de Lesseps et du Panama1 ? Ou bien enfin, - car on se perd à chercher les causes de cette publication, - M. Reinach a-t-il tout simplement voulu faire une niche à l'un des fondateurs de la République Française, M. Antonin Proust, bombardé ministre des beaux-arts par Gambetta ? Edmond About a sur lui une demi-page qui ne laisse pas d'être assez piquante : « Nous n'avons eu, dit-il, qu'une fois, par accident, et pour environ six semaines, un ministre spécial des beaux-arts ; c'est ce ministre-là qui a décoré Manet. Je vous demande en bonne foi si ce décret saugrenu, dont on n'a fait que rire, n'était pas de nature à décourager tous ceux qui travaillent ? S'il n'invitait pas indirectement tous ceux qui savent quelque chose à désapprendre ce qu'ils ont appris ? Encore le ministre qui a fait ce beau coup avait-il une sorte d'excuse : il avait attesté son incompétence absolue en faisant peindre son portrait, le chapeau sur la tête, par Manet2. »

(1) Le Dix-neuvième Siècle, page 30g. ↩

(2) Ibid., page 335. ↩

(3) Ibid., page 346. ↩

(1) Le Dix-neuvième siècle, page 35 1. ↩

(2) Ibid., page 363. ↩

Les articles réunis dans ce volume, et qui ont tous paru dans le XIXe Siècle, vont du 2 mai 1872 au 8 janvier 1885. Les plus nombreux, les plus vifs, sont dirigés contre le maréchal Mac-Mahon et contre ce qu'on a appelé « le gouvernement de l'ordre moral ». Ce sont principalement les articles écrits pendant la période du I6 mai que M. Reinach me paraît avoir voulu sauver de l'oubli et qui l'ont décidé, je le crois bien, à entreprendre la publication qui nous occupe aujourd'hui. Il m'étonnerait beaucoup que l'honorable éditeur atteignît le but qu'il s'est proposé. Non assurément qu'il n'y ait, dans les articles d'Edmond About, du talent, de l'esprit, de la verve ; mais il y manque ce que rien ne supplée, une conviction sincère, une passion vraie, un sentiment noble et généreux. Sous l'écrivain, il n'y a pas un homme; sous le polémiste, il n'y a pas un caractère.

M. Edmond About a écrit plus d'un conte fantastique ; mais aucun d'eux ne vaut le Pierre Schlemilh de Chamisso, si populaire en Allemagne et en Angleterre. Pierre Schlemilh possède le sac merveilleux de Fortunatus, d'où l'on peut tirer de l'or sans l'épuiser jamais. Et pourtant il est le plus malheureux des hommes, parce qu'il a perdu son ombre : il court après elle par monts et par vaux, et sa vie se consume en cette vaine poursuite. M. About, lui, avait reçu en don le talent, qui vaut mieux que le sac de Fortunatus. Il en tire d'abord quelques jolis volumes et leur succès est le plus vif du monde. Mais le voilà soudain qui s'avise que, même avec le talent, on ne peut se passer d'une position politique, d'une ambassade, d'un ministère, ou à tout le moins (le sage se contente de peu) d'un siège à la Chambre ou au Sénat ; et à partir de ce moment il se lance dans une poursuite folle, qui ne finira qu'avec sa vie. La joie de l'esprit, le repos, l'étude, il sacrifie tout cela pour courir après une ombre !

!! On sait ce que lui a coûté cette erreur. Le livre qu'on était en droit d'attendre de lui, il ne l'a pas fait. Il a successivement abordé tous les genres, mais comme il a cherché avant tout le succès rapide, immédiat, il n'a nulle part marqué profondément sa trace, ni dans le roman, ni dans le journal ou le pamphlet.

Romancier, il a composé des récits amusants, mais d'une observation superficielle, d'une invention hâtive, sans émotion et sans idéal, secs autant que spirituels, faits à souhait pour être lus en chemin de fer - et oubliés sur le coussin du wagon.

Polémiste et pamphlétaire, il a manié gentiment le fleuret, mais à la façon d'un amateur, - un amateur de première force, je le veux bien, - qui, dans une salle d'armes, fait des passes et des voltes avec adresse. On voit trop qu'il s'agit là pour lui d'un simple jeu d'escrime. Le polémiste, chez M. About, manque de conviction, comme le romancier manquait d'imagination. C'est un romancier qui n'a pas su faire tenir debout un seul de ses personnages - un pamphlétaire qui n'a pas couché sur le carreau un seul de ses adversaires : il n'a jamais tué son homme. Ses articles et ses brochures n'ont pas survécu aux circonstances qui les ont inspirés. L'auteur des Lettres d'un bon jeune homme, de la Nouvelle carte d'Europe et de la Prusse en 1860 n'aura rien à démêler avec la postérité, même avec la postérité contemporaine. Il ne s'inquiétait que de la galerie : c'est pour elle qu'il a travaillé - pour elle et pour le roi de Prusse.

J'entends bien ce que nous dit M. Reinach : - Edmond About n'était ni un romancier ni un satirique dans le sens élevé du mot, mais c'était un maître écrivain. - Certes, je fais cas, comme je le dois, de cette forme claire, simple, naturelle, de cette phrase courte, alerte et souple-Est-ce à dire que l'on soit avec cela un écrivain supérieur, et n'y faut-il pas autre chose, ce « superflu si nécessaire », dont parle Voltaire quelque part, l'éclat de la pensée, l'originalité de l'esprit, et par-dessus tout cette vive et personnelle empreinte dont tout homme supérieur marque son œuvre, - toutes qualités qui font défaut à l'auteur des Mariages de Paris ? Il eût pu les acquérir peut-être, mais il lui a manqué pour cela de le vouloir et de s'y appliquer résolûment et avec suite. On ne devient un grand artiste qu'à la condition d'avoir le respect de son art et d'ajouter à ses facultés naturelles ce ferme support : la conscience.

L'Introduction, consacrée par le rédacteur en chef de la République Française à célébrer les gloires d'Edmond About, n'a pas moins de quarante-huit pages.

Elle est correctement écrite ; elle renferme quelques traits heureux. Seulement combien cette Introduction serait plus piquante si, à la suite de son article, M. Reinach en avait inséré un autre, publié également dans la République Française, du vivant même de M. About, par un écrivain que ce journal n'a pas remplacé, M. Challemel-Lacour ! J'ai retrouvé cet article dans mes cartons, et il mériterait vraiment, celui-là, l'honneur d'être tiré de l'oubli. Il est très long et ferait, je crois bien, lui aussi, ses quarante-huit pages. Je regrette de ne pouvoir en reproduire que quelques traits :

M. About est l'adorateur du succès ! le succès l'attire, le charme, le fascine, le subjugue, c'est le vainqueur devant lequel il s'incline. Il n'a qu'un but, qu'une ambition, qu'une convoitise : être remarqué et distingué par lui. Pour arrêter ses regards et occuper son attention, il lui fait des grâces, lui lance des œillades, lui envoie des baisers. Le succès est une voix qui le séduit, un parfum qui le pénètre, un encens qui le grise. Quand il l'aborde, il l'interroge des yeux, le sollicite du geste, le flatte du sourire, le contemple avec admiration ; et lorsque enfin, quoique non présenté, il est admis, c'est avec une joie sans borne et sans scrupule aucun qu'il se laisse emporter dans son tourbillon de bruit, de poussière et d'or. D'abord humble et souriant, M. About se tient à la porte ; il étu die les familiers du maître, regarde ceux qui entrent, interroge ceux qui sortent, et enfin, à force de constance et de fidélité, forçant un jour la serrure, il jette son nom au concierge et finit par entrer dans la maison...

Oui, M. About est le chercheur du succès, l'amant du succès. Toute sa vie et tous ses actes l'en proclament l'homme-lige et l'esclave assidu. Aussi, à ses yeux, malheur à qui ne réussit pas ! Implacable pour le vaincu, il le dédaigne, l'abandonne, le délaisse et le méprise. A quoi peut être bon celui que le malheur a touché ? Pourquoi perdre son temps à regarder un homme à terre ? Qui n'est pas triomphant n'est rien ! Qui n'est plus debout est mort !

Après avoir ainsi jugé l'homme, le caractère, M. Challemel-Lacour jugeait en ces termes l'écrivain, le romancier :

Il commence bien et finit mal, son souffle n'a pas de puissance, l'haleine est courte ; les côtes l'essoufflent, et, une fois qu'il est dans le ravin, il ne se souvient plus du paysage de tout à l'heure et des horizons entrevus il n'y a qu'un instant. C'est un lâcheur ! Des silhouettes, mais pas de figures; des esquisses, mais rien de fini. Il est pour son public une désillusion perpétuelle ; toujours en marche, jamais arrivé : cet homme est un mirage...

Un instant, on croit en lui, on a foi en son talent, on va le consacrer grand homme; mais c'est en vain, cette heure ne sonnera jamais ; malgré la diversité de son œuvre, malgré tous les genres qu'il aborde, on ne voit surgir de lui rien de grand, rien de fort, rien d'élevé. Il est incomplet, toujours incomplet, souvent insuffisant. Il se perd, se délaye, s'use, et lui qui a rêvé le coup de foudre, ne trouve pas même souvent le coup de fouet...

Oui, il est bien l'individu qu'indique son nom : About, en anglais, autour, à côté. En effet, il vit autour des opinions, se traîne à côté de la vérité, se garde de la précision, et vit dans une fantaisie stérile et dans des manifestations sans résultat.

Sans pudeur et sans modestie, il se carre devant la cheminée, retrousse les basques de son habit, se sourit dans la glace, devient impertinent, manque de tact et remplit le salon de sa personnalité bruyante. On attend le trait qui porte, le mot qui frappe, mais rien ne jaillit ; rien ne s'échappe, que beaucoup d'impudence, beaucoup d'audace et surtout une immense vanité. - Ses balles ne sont que des capsules ; elles ne blessent pas ; elles égratignent. - M. About a les coudes trop larges, et malheureusement, il les met sur la table. Il n'a pas de monde et manque de tenue. On l'eût cru un gentleman, et ce n'est qu'un parvenu qui s'étale dans les fauteuils, parle haut, croise les jambes, chuchote en souriant à l'oreille de sa voisine et, au dessert, essuie son couteau à sa serviette...

La plaie secrète de M. About, c'est de ne pas jouer un rôle politique. Dans les derniers temps de l'Empire, les lauriers de son ancien copain de l'école normale, M. Prévost-Paradol, l'empêchèrent de dormir. La triste fin de l'ambassadeur à Washington ne semble pas l'avoir guéri de ses ardeurs immodérées vers les sphères officielles.

Journaliste du rez-de-chaussée, nous l'avons vu passer au premier-Paris, la tête haute et la plume au poing. Nous savons maintenant ce qu'il y peut faire, quels conseils il peut offrir et quelle politique il y sait enseigner. D'abord feuilletoniste au Figaro, romancier au Moniteur, courriériste à l'Opinion Nationale, il passa chez le docteur Véron et prit du ventre au Constitutionnel. Aujourd'hui il est au Soir. Le voilà grand pontife de cette politique qui, si souvent, change de nom, d'habit et de visage. A cette heure, elle s'appelle politique libérale.

Après avoir aimé l'empereur, M. About adore aujourd'hui M. Thiers; mais que M. Thiers y prenne garde, les années ont fait de lui un soleil couchant...

Quel sera l'avenir que le sort réserve à M. About ? Que lui est-il promis ? Qui l'emportera ou qui sera vaincu ? Restera-t-il romancier ou deviendra-t-il ambassadeur ! Ah ! comme il doit s'efforcer, cet ambitieux, de pénétrer les ténèbres de demain !...

Ce terrible article, écrit en 1872, renfermait une prédiction : « M. About se voit déjà assis sous la coupole de l'Institut. Il se trompe, il n'ira pas ; et cela, parce que l'homme empêchera l'écrivain d'entrer1 ». Cette prédiction devait se réaliser à la lettre. Au mois de février 1884, M. About fut bien nommé académicien, en remplacement de Jules Sandeau ; mais, un an après, il n'était pas encore reçu, et il mourut sans l'avoir été : l'homme avait empêché l'écrivain d'entrer. Il ne put prononcer son discours de réception, il ne lui fut même pas donné de l'écrire, condamné qu'il était alors à se défendre, dans sa maison du XIXe Siècle, contre ses actionnaires qui voulaient procéder à son expulsion et le menaçaient d'une poursuite qui n'avait rien d'académique. Cette lutte brisa ses forces et hâta sa fin, si elle ne la détermina pas. Il mourut le 16 janvier 1885, n'ayant pas encore accompli sa cinquante-sixième année.

(1) La République Française, juin 1872. ↩

IV

Je crois que M. Reinach a rendu un mauvais service à la mémoire de M. About en réveillant le souvenir de ses campagnes au XIXe Siècle, si fâcheusement terminées. Ce n'est pas à dire qu'on n'eût pu tirer de son œuvre polémique un volume intéressant. Mais il fallait tout d'abord en exclure les articles purement politiques, et ne pas exposer le lecteur à rencontrer quinze ou vingt fois, comme dans le volume actuel, le panégyrique de M. Jules Ferry ! Il fallait ensuite laisser à la porte les articles où M. About fait étalage de son athéisme et ceux où, à l'exemple de son maître Paul-Louis Courier, il se déchaîne si furieusement contre « les cagots ». (Ce ne sont pourtant pas les « cagots » qui l'ont tué, pas plus qu'ils n'avaient tué Paul-Louis). Dans les premières Lettres d'un bon jeune homme à sa cousine Madeleine, dans l'Opinion nationale, le Constitutionnel et le Soir, M. Reinach eût aisément trouvé une vingtaine d'articles qui, joints à deux ou trois de ceux qu'il a empruntés au XIXe Siècle, auraient formé un très agréable recueil. Au cas où il lui prendrait fantaisie de le publier un jour, je lui signale un article du Soir sur Victor Hugo, qui est certainement l'un des meilleurs qu'Edmond About ait écrits.

Victor Hugo, qui venait de passer tranquillement à Bruxelles les jours de la Commune, adressa le 27 mai 1871 à l'Indépendance Belge une lettre où il annonçait urbi et orbi que sa maison de la place des Barricades, n° 4 était ouverte aux incendiaires et aux assassins que, par un heureux euphémisme, il appelait les vaincus de Paris. Le gouvernement belge pria le grand poète d'aller fonder ailleurs son asile. Edmond About écrivit, à cette occasion, l'article suivant, qui n'a pas été recueilli dans ses œuvres :

L'homme le plus étonnant de notre siècle doit être depuis vingt-quatre heures bien étonné. Pourra-t-on jamais croire qu'un peuple honnête et bon, le peuple belge, se voyant mis en demeure d'opter entre le droit, la justice et la civilisation d'une part, et M. Hugo d'autre part, s'est prononcé contre ce monsieur pour les principes ? Assurément le grand maître de l'ordre royal, impérial et démagogique des antithèses n'avait point prévu celle-là.

Vicomte par la grâce de Charles X, pair de France par la faiblesse du bon Louis-Philippe, napoléonien par amour du clinquant et par je ne sais quel appétit de l'énorme, poète par une libéralité du ciel mal tombée, millionnaire par la générosité des badauds et sa propre avarice, demi-dieu par vocation, non sans quelque rivalité contre les droits antérieurs de Dieu le père, M. Victor Hugo, quoi qu'il puisse penser de lui-même et quelque admiration qu'il inspire aux niais, n'est qu'un homme de phrase, un marchand de paroles bariolées, une cymbale de charlatan.

Son existence, que la pudeur nous interdit de scruter dans le privé, est une prodigieuse cascade, un Niagara de passions sans conscience et sans raisonnement, qui se précipitent pêle-mêle avec toutes les balayures du siècle mêlées à l'écume de l'eau.

On le dit versatile, on a tort : il a toujours été fidèle à lui-même, et à lui seul, grand prêtre de l'autolâtrie, prêt à braver tous les martyres anodins dans l'intérêt de son propre culte, et à les monnayer instantanément. S'il a encensé tour à tour la branche aînée, la branche cadette, Napoléon le Grand, et même, en 1848, Napoléon le Petit, c'est parce que l'encens faisait prime. Il s'est mis en colère à propos, il a déballé le pamphlet en temps utile, et tenu boutique de fiel aussitôt que le fiel a été demandé sur la place.

Proscrit après le 2 décembre par la sottise de son ancien candidat, qui n'avait pas su le faire duc et ministre, il s'est fait, sur la roche fertile de Jersey, un nid confortable et propice à la ponte des œufs d'or. C'est en vain que les amnisties coup sur coup répétées lui ouvraient les portes de la France : l'harmonieux spéculateur trouvait un profit net aux douleurs lucratives de l'exil ; nous l'avons vu jouer jusqu'à la fin le rôle d'émigré pour affaires.

La spéculation l'ayant rendu républicain comme X, et tant d'autres, il ne dédaigna point d'exploiter les libertés restreintes de la presse en étalant une feuille républicaine sur le marché de Paris. Ses principes - passez-moi le mot - lui défendaient de rentrer en France, mais non de s'y faire jouer par les comédiens ordinaires de l'empereur, et d'y faire imprimer ses phrases par un typographe à brevet. Il fonda le Rappel.

Ce journal

Et le grand homme? Rentré dans Paris à la suite du 4 septembre, il triomphe dans un fiacre, se coiffe d'un képi, met en scène la déclamation de ses vers, se fait nommer représentant du peuple, débute à Bordeaux par un de ces succès oratoires après lesquels on peut prendre la porte, donne sa démission, met sa personne et sa fortune à Bruxellés, et ouvre un feu à longue portée contre ses anciens collègues les ruraux.

MM. Hugo et Cie ont des trésors d'indulgence au service des gredins qui tyrannisent, emprisonnent, assassinent et brûlent Paris. Dans le dictionnaire du poète, si riche en adjectifs de toutes les couleurs, il y a des mots qui manquent : le juste, l'honnête, le vrai, n'y brillent que par leur absence. Le vol est à ses yeux un acte poignant, l'égorgement une œuvre palpitante, et l'incendie une lumière étrange, probablement. Mais le jour où les gens de bien mettent la force au service du droit, lorsque la France, rendue à elle-même, fait justice des Rigault, des Billioray, des Delescluze et autres scélérats dignes de mille morts, M. Hugo se scandalise et le voilà qui crie à l'assassin ! C'est nous qui sommes des brigands, parce que nous avons pas eu la sottise de nous laisser tuer jusqu'au dernier. Nous manquons à tous nos devoirs en délivrant la France de quelques lecteurs du Rappel et de quelques électeurs d'Hugo père ! Et lorsque nos voisins, les bonnes gens d'Europe, émus de sympathie au spectacle de nos maux et empressés de couper court à la contagion du crime, ferment leurs portes aux Troppmann communeux, le poète les morigène, il apprend aux Belges; ses hôtes, que la personne de l'assassin et de l'incendiaire est sacrée. Ne lui parlez pas des traités qui régissent l'extradition; ces traités sont nuls ses yeux : ils ne portent pas sa signature. La Belgique, qu'il embellit de sa présence, lui manquerait gravement si elle refusait le baiser de paix aux bourreaux de M. Darboy.

Et, comme il n'a jamais su s'arrêter sur la pente de l'absurde, cet énorme plaisant fait savoir au gouvernement belge qu'il fonde un Etat dans l'Etat; que sa maison sera ouverte, en dépit de la loi, aux nobles égorgeurs et aux douces pétroleuses. Il ne dit pas que la maison lui appartienne, ni que le mobilier dont elle est garnie soit à lui, ni même qu'il se charge de nourrir ces précieux locataires, car il n'a pas coutume de prendre chez les charcutiers les laisses de ses chiens.

Les Belges auraient pu lui répondre :

O grand homme ! cette hospitalité ne vous ruinera pas, puisque les drôles qui vous inspirent un si touchant intérêt ne peuvent arriver chez vous qu'en passant la frontière, et nous tenons la frontière bien close. Mais les Belges étaient sans doute un peu blasés sur le bonheur de posséder M. Hugo; M. Hugo les ennuyait, ils ont saisi la balle au bond pour le prier d'ouvrir son asile hors du pays, et d'aller faire le Romulus sur une terre moins ingrate.

Le voilà donc exilé de son exil, c'est-à-dire proscrit à la deuxième puissance. Mais ce génie excessif ne s'en tiendra pas la, croyez-le bien.

Aussitôt débarqué à Jersey, il se fera un auguste plaisir d'informer la reine et le Parlement qu'il se propose de collectionner des Asse et des Maljournal, en dépit des lois anglaises. Et comme les Anglais n'entendent pas plaisanterie sur ce chapitre, ils l'inviteront poliment à déguerpir sur nouveaux frais.

Où ira-t-il?

Tous les gouvernements de la vieille Europe ont promis de traquer comme nous, avec nous, les scélérats de la Commune, secourus ou non secourus par M. Hugo. Ces misérables ne trouveront l'impunité qu'en Amérique, et encore !

C'est aux Etats-Unis que M. Hugo doit émigrer, s'il persiste à fonder son intéressante colonie. M. Hugo n'a pas encore exploité l'Amérique. Le grand poète, qui n'oublie jamais les petits intérêts de sa gloire, abordera un jour ou l'autre à ces rives follement hospitalières où Barnum lui tend les bras1.

(1) Le Soir, juin 1871. ↩

Avouez que cette page mérite bien de ne pas être ensevelie dans les ombres du Soir.

19 juillet 1892.