Troisième partie
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
C'était un curieux logis que cette maison de la rue des Batailles. Elle était vieille et semblait d'abord inhabitée. Le rez-de-chaussée et le premier étaient abandonnés. Par un escalier roide et dur, on accédait au palier du second, d'un aspect non moins désolé : des murs blancs, sans un lambeau de papier pour témoigner qu'ils avaient été tapissés. La porte s'ouvrait sur un long corridor, espèce de labyrinthe, au sortir duquel il fallait traverser deux chambres sans meubles dans un complet état de nudité et de délabrement. La dernière donnait accès dans un salon où l'on entrait par une porte que cachait une riche portière en cachemire blanc. C'était alors un soudain changement à vue et comme un coup de théâtre.
Dans ce salon, de forme ovale, les regards surpris s'arrêtaient d'abord sur un véritable divan turc, c'est-à-dire un matelas posé par terre, mais un matelas large comme un lit, un divan de cinquante pieds de tour en cachemire blanc, relevé par des bouffettes en soie noire et ponceau, et garni de nombreux coussins qui l'enrichissaient encore par le goût de leurs agréments. La muraille était tendue d'une étoffe rouge sur laquelle était posée une mousseline des Indes, cannelée comme l'est une colonne corinthienne, par des tuyaux, alternativement creux et ronds, arrêtés en haut et en bas dans dans une bande d'étoffe couleur ponceau où se dessinaient des arabesques noires. Le plafond, au milieu duquel pendait un lustre en vermeil mat, étincelait de blancheur, et la corniche était dorée. Au centre de la pièce, une grande table ronde que recouvrait un tapis de Turquie, tout à tait semblable, pour les dessins et les couleurs, à celui du plancher qui était magnifique. La pendule, les candélabres, tout était en marbre blanc et or. D'élégantes jardinières contenaient des roses de toutes les espèces, des fleurs ou blanches ou rouges.
Des fenêtres on découvrait une vue admirable, le cours de la Seine, le Champ de Mars, l'Ecole Militaire, le dôme des Invalides, une grande portion de Paris et plus loin les coteaux de Meudon.
Par une porte secrète on pénétrait dans un couloir obscur et dans une petite chambre où il n'y avait plus aucune trace de luxe. A l'une des encoignures une étroite couchette de fer, espèce de lit de camp du travail; dans l'autre, une table « avec tout ce qu'il faut pour écrire » ; c'était là que Balzac se réfugiait pour piocher à l'abri de toute surprise et de toute investigation.
Cette maison bizarre était d'ailleurs mieux gardée que le jardin des Hespérides. La location était faite sous le nom d'un tiers, le docteur Mège. Les lettres des correspondants du romancier lui étaient adressées, soit sous le nom de Madame veuve Durand, soit sous celui de M. A. de Pril. Ce dernier pseudonyme était tout simplement le nom d'Auguste Depril, le domestique du Maître. Quant aux visiteurs, on exigeait d'eux, avant de les admettre, deux ou trois mots de passe. Balzac, de peur qu'ils ne s'ébruitassent, les changeait souvent. Théophile Gautier nous en a conservé quelques-uns. Au portier l'on disait : « La saison des prunes est arrivée » et il vous laissait franchir le seuil; au domestique accouru sur l'escalier au son de la cloche, il fallait murmurer: « J'apporte des dentelles de la Belgique,», et si vous assuriez au valet de chambre que « madame Bertrand était en bonne santé », on vous introduisait enfin.
Si ingénieux qu'il fût dans ses ruses, Balzac était, paraît-il, moins fort que ses ennemis de la garde nationale, qui réussirent à lui imposer pendant quelques jours, un autre logement que celui de la rue des Batailles. C est ce que nous apprend sa lettre du samedi 23 avril 1836 :
Ma lettre a été interrompue par l'arrivée d'un commissaire de police et de deux agents qui m'ont arrêté et conduit à la prison de la garde nationale, où je suis en ce moment et où je continue paisiblement ma lettre. J'y suis pour dix jours. J'y fêterai la fête du roi des Français1. J'y perds un beau feu de joie que je comptais aller voir... Cette prison est affreuse; tous les prisonniers sont en commun. Il fait froid et nous n'avons pas de feu. Les détenus sont des gens de la plus basse classe et ils jurent en hurlant. Il est impossible d'avoir un moment de tranquillité. Ce sont de pauvres ouvriers qui ne peuvent pas donner deux jours de leur temps sans perdre la subsistance de leur famille, et, par ci par là, quelque artiste ou des écrivains pour qui la prison est meilleure encore que le corps de garde. On dit les lits affreux.
(1) La fête du roi Louis-Philippe tombait le 1er mai. ↩
Je viens d'avoir une table, une bergère et une chaise, et je suis dans un coin d'une immense salle nue. C'est là que je vais achever le Lys dans la Vallée1...
(1) Lettres à l'Etrangère, t. I., p. 319. ↩
Le lundi 25, il reprend ainsi sa lettre :
J'ai encore interrompu cette lettre pendant quarante-huit heures. Au moment où j'écrivais le mot ducats, Eugène Sue est arrivé. Il est détenu pour quarante-huit heures. Nous venons de les passer ensemble, et je n'ai pas voulu continuer cette lettre devant lui. Il m'a entretenu de ses occupations, de sa fortune. Il est riche, il est à l'abri de tout. Il ne pense plus à la littérature ; il vit surtout pour lui ; il a développé l'égoïsme le plus complet ; il ne fait rien pour les autres, tout pour lui ; il veut, à la fin de la journée, pouvoir se dire que tout ce qu'il a fait, et tout ce qui a été fait, l'a été pour lui... J'ai écouté cela tranquillement, en songeant à ma lettre interrompue... Il est parti, ne me remerciant point d'avoir sacrifié les con. cessions que j'avais obtenues d'être seul dans un dortoir, car son admission a failli compromettre les petites douceurs que quelques amis ont arrachées pour moi de l'inflexible état-major d'épiciers, jaloux de tout confondre dans ce bagne infect... »
Eugène Sue avait fait à la plume des charges sur un bout de papier, Balzac les envoya à Mme Hanska pour sa collection d autographes. Elles se composaient de trois dessins : un cheval, un cavalier à cheval et une marine. Balzac a écrit au-dessous du premier : « Smogler allant au bois ; - Smogler était le nom d'un cheval qu'il pos - séda pendant quelque temps ; - au-dessous du second : « Houp ! là ! », et au dessous du troisième : « Ceci est une marine ». Le tout est surmonté de ces mots écrits aussi par Balzac ; « Fait en prison, à l'hôtel Bazancourt, où nous étions punis pour n'avoir pas monté la garde, par les épiciers de Paris ! »
L'hôtel de Bazancourt, plus connu en 1836 sous le nom moins aristocratique d'Hôtel des haricots, était situé rue des Fossés-Saint-Bernard. Il fut démoli au mois d'octobre 1837 et le terrain qu'il occupait fut cédé à l'entrepôt général des liquides. La maison d'arrêt de la garde nationale fut transférée à ce moment rue de la Gare, n° 92, derrière le Jardin des Plantes, entre la Seine et le chemin de fer d'Orléans.
Sauf cet intermède de l'Hôtel Bazancourt et quelques-courts séjours en Berry chez madame Carraud et en Touraine chez son ami M. de Margonne, au château de Saché, Balzac habita la rue des Batailles du mois de mars 1835 au mois de juillet 1838. Il y composa, entre autres œuvres: le Lys dans la vallée, le Contrat de mariage, la Vieille Fille, le Cabinet des Antiques, le Secret des Ruggieri, les Employés; Melmoth réconcilié, l'Interdiction, la Messe de l'athée, César Birotteau.
IV
Des 1837, Balzac avait eu l'idée d'aller s'établir au fond d'un village en Touraine ; mais il eut vite fait de comprendre que Paris lui était nécessaire, qu'il pouvait bien le quitter, mais à la condition de l'avoir toujours pour voisin. Il se décida donc à acheter dans le département même de la Seine, à Ville-d'Avray, un petit terrain d'une quarantaine de perches, sur lequel il se ferait bâtir une maisonnette. Le 21 septembre 1837, il écrit à la châtelaine de Wierzchownia :
Je renonce à la Touraine, et reste citoyen de la métropole intellectuelle. Mais je vais me soustraire aux draconniennes exigences de la garde nationale, en me mettant à trois lieues de cette terrible reine. Le respect est de bon goût avec ces majestés. Un obscur village recevra mes misères et mes grandeurs. Votre moujik aura quelque chaumière bien humble, d'où parfois, il partira vers six heures et demie pour être aux Italiens à huit heures, car la musique est une distraction, la seule qui lui reste. Ces bienfaisantes voix me rafraîchissent l'âme et l'esprit.
A peine en possession de son terrain, en octobre, il mit les maçons à l'œuvre. On commença par faire les murs extérieurs, puis on posa la porte pleine à doubles battants verts, et on plaça sous la sonnette une plaque de marbre noir sur laquelle l'auteur de César Birotteau fit graver en lettres d'or ce nom appelé à devenir célèbre : LES