Première partie
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
M. l'abbé Bertrin s'est proposé, dans son ouvrage, un double but : il édifie d'une main et il démolit de l'autre. Il met, d'une part, en pleine lumière, il met hors de toute contestation possible la sincérité religieuse de Chateaubriand ; et, d'autre part, il détruit l'œuvre si laborieusement échafaudée par Sainte-Beuve pour diminuer, pour dénigrer, pour déshonorer l'auteur du Génie du Christianisme. Il montre que celui qui a manqué ici de sincérité, c'est le critique, et que son fameux livre sur Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire est un livre de mauvaise foi.
Le talent de Sainte-Beuve n'est point ici en cause. Que ce talent fût considérable, nul ne le conteste, et M. l'abbé Bertrin moins que personne. Mais si le talent était grand, il n'en allait pas de même du caractère.
De 1830 à 1848, le célèbre critique n'a cessé de célébrer avec un véritable enthousiasme tous les écrivains qui pouvaient le servir, lui donner une place de bibliothécaire ou le faire entrer à l'Académie, où il voulait arriver de bonne heure et du premier coup, avant quarante ans, ne parlant de rien moins que de se faire sauter la cervelle, s'il n'était pas nommé d'emblée et dès sa première candidature. Or, pendant qu'il célébrait ainsi, dans la Revue des Deux Mondes ou dans le Journal des Débats, Villemain, Cousin, Guizot, Thiers et vingt autres, il avait ce que Montaigne appelait sa gardoire ; il tenait assez régulièrement son Journal, et là il se dégonflait, il se vengeait des louanges qu'il lui avait fallu décerner, il éreintait en secret ces mêmes hommes qu'il venait de glorifier en public. Je citerai quelques exemples de cette comptabilité littéraire en partie double.
Un des hommes que Sainte-Beuve a le plus loués, c'est Villemain. Or, voici ce qu'il en dit, dans son Journal : « Villemain dit aujourd'hui du bien de tout le monde, lui qui auparavant était le plus méchant singe... Villemain, depuis son accident, use et abuse de l'intérêt universel pour se gorger des louanges que chacun lui prodigue, et pour se faire gratter à toute heure et partout sur sa bosse de vanité littéraire... Dès qu'on va droit sur Villemain, il recule et il fouine... »
Guizot est, selon Sainte-Beuve, « un grand esprit, un admirable orateur, un merveilleux talent » ; cela pour le public. Voici le Guizot du Journal :
« Thiers, dit de M. de Guizot : « N'allez pas vous étonner ! En politique, Guizot est bête. » - M. Molé me dit : « Il n'y a point d'homme qui soit moins homme d'Etat que lui.i- Ce Guizot, l'historien philosophe, s'est trouvé en définitive plus bête qu'un Polignac... Tous ces livres de Guizot et ces articles par lesquels il cherche à prolonger son importance ne sont pas grand'chose au fond. Il a beau faire, je ne puis me raccommoder avec cette façon hautaine et personnelle, et je ne comprends pas qu'un homme qui a présidé à un tel naufrage et qui y a aidé de toutes ses forces s'obstine à venir donner des leçons de navigation. - Guizot, dans son ambition dernière et sa soif insatiable d'influence, ne sachant plus où se prendre, vise à dominer ou à paraître dominer l'Académie ; et pour cela il n'y a intrigue qu'il ne fasse... O légèreté, suffisance et faux semblant ! C'est là tout V'homme. »
Au tour de Thiers, maintenant, de Thiers, dont le critique a tracé, dans le Revue des Deux Mondes, un portrait où l'admiration déborde et que le Journal nous présente ainsi :
« Thiers, premier ministre, - Allez, triomphez, tirez-vous des mauvais pas et des mauvaises paroles ! Que Mercure vous porte de ses six ailes ; croyez-vous le Génie de ces temps ! Mettez dehors les maréchaux de France, et ces autres qui passaient, hélas ! pour trop philosophes. Soyez seul, et faites-vous, pour vous croire plus grand, un piédestal, une colonne de tout ce qui se fait de monuments d'art, d'obélisques à grands frais rapportés, de vases étrusques, de pots cassés... Que vos complaisants s'y ajoutent ; que les convives de vos villas et de vos folies s'empressent, le dos voûté, et y servent, aux quatre faces, de cariatides... Allez, allez au bout, et vous ne ferez jamais qu'il y ait sur votre colonne autre chose que la statue du plus spirituel des MARMOUSETS ! »
Et ainsi pour tous les autres, pour Béranger, par exemple, qu'il avait presque déifié dans ses articles, auquel il décernait couramment l'épithète de sublime, et qu'il jugeait ainsi dans son Journal.
« Un homme calculé, faux bonhomme, un comédien qui ne fait rien que par rapport à son rôle, dans les plus petites choses, comme dans les plus importantes ; d'une vanité qui n'a de comparable que celle de M. Lafayette... Je souriais en entendant Cousin défendre chaleureusement Béranger ; je me rappelais que celui-ci ne l'appelait jamais dans un temps que le laquais de Platon ou encore un Phédon-Scapin. »
Voilà la sincérité de Sainte-Beuve ! Il se croyait supérieur par le talent à tous ces hommes qui tenaient le. premier rang dans la politique ou les lettres. Leurs succès, leur popularité lui pesaient, et pourtant il lui fallait les louer, les célébrer. Rentré chez lui, il épanchait dans ses notes intimes ses colères, sa haine et son mépris. Il rêvait de se venger un jour du supplice d'avoir ainsi prodigué tant d'éloges à des hommes qu'il détestait ; mais pour qu'il pût se venger d'eux sans péril, il fallait attendre qu'ils fussent morts, et presque tous s'obstinaient à vivre autant et plus que lui. Ce pauvre Chateaubriand eut le tort de mourir avant lui ; et comme c'était celui devant lequel il avait fait fumer le plus d'encens, ce sera lui qui paiera pour tous.
Pendant quinze ans, Sainte-Beuve avait été l'hôte le plus assidu du salon de Mme Récamier. Lui, le « carabin matérialiste, l'adepte de l'école sensualiste, il s'était fait l'enfant de chœur de la petite chapelle catholique et monarchiste de l'Abbaye-au-Bois. Il avait desservi pieusement l'autel du chantre des Martyrs. Chateaubriand n'était pas seulement pour lui le plus grand écrivain du dix-neuvième siècle, c'était un Dieu, son Dieu. Quant aux Mémoires d'Outre-Tombe, il n'en parlait qu'avec des transports d'enthousiasme, avec une émotion qui allait jusqu'aux larmes. Chateaubriand meurt, et Sainte-Beuve aussitôt de brûler ce qu'il a adoré, de crier haro sur l' « empereur enterré » et de faire des Mémoires d'Outre-Tomhe une exécution en règle. Et, maintenant, jusqu'à sa mort, pendant vingt ans, il s'acharnera après Chateaubriand. Sans se lasser jamais, il ramassera partout, jusque dans le ruisseau, tous les bouts de papier qu'il croira de nature à salir le grand écrivain, le grand homme d'honneur que fut Chateaubriand. Efforts impuissants ! Tentative misérable et vaine !
La statue de Chateaubriand se dresse plus haute que jamais. Ce sera l'honneur de M. l'abbé Bertrin, d'avoir apporté sa pierre au monument ; et s'il lui est arrivé, en passant d'égratigner un peu le buste de Sainte-Beuve, c'est un service de plus qu'il a rendu à la vérité, à la justice, aux Lettres.
24 décembre 1899.
Chateaubriand,
l'Abbé Lacordaire et Alfred Nettement.
Ayant eu occasion ces jours derniers, de feuilleter la Gazette de France de 1836, j'y ai trouvé, sinon dans son texte, du moins dans ses grandes lignes, un sermon de Lacordaire qui n'a pas été recueilli dans ses Œuvres et qui me paraît mériter d'être tiré de l'oubli .Il a été prononcé, non à Notre-Dame, mais à l'Infirmerie de Marie-Thérèse, rue d'Enfer, et c'est un article d'Alfred Nettement, publié par la Gazette de France du 8 avril 1836, qui nous en a conservé l'analyse. Cet article est intitulé: M. Lacordaire chez M. de Chateaubriand.
Depuis le 27 janvier 1836, Alfred Nettement donnait à la Gazette, le mercredi de chaque semaine, un article de critique, consacré quelquefois aux gloires du passé, et plus souvent, comme il était naturel, aux renommées du présent. C'est ainsi qu'il passa successivement en revue Honoré de Balzac, Victor Hugo, Lamartine, Béranger, Casimir Delavigne, Eugène Scribe, Jules Janin, Mignet, Thiers, Michelet, George Sand.
En littérature comme en politique, Alfred Nettement avait des principes, une doctrine. Le critique chez lui se doublait d'un historien et d'un moraliste. Historien, il se plaît à rattacher la marche des idées à celle des événements. Moraliste, il indique comment le talent et le génie lui-même sont condamnés à l'erreur et à l'impuissance, s'ils ne reconnaissent d'autre loi que leur bon plaisir, s'ils n'acceptent d'autre guide que leur orgueil. C'est ainsi que, dès 1836, il signale chez Victor Hugo « cet orgueil intraitable qui est le fond du caractère du poète, orgueil si prodigieux qu'on se prend quelquefois à se reprocher de rendre justice au talent même de l'écrivain et à s'en vouloir de l'admirer. » Et il ajoute: « Depuis que le protestantisme a proclamé l'autorité individuelle de l'homme par-dessus toutes les autorités, l'arrogance humaine, perdant toute retenue, a pris de jour en jour d'immenses développements. L'homme préféra d'abord sa faible raison à la loi des cœurs et des intelligences, et l'on vit Luther et la Réforme. L'homme préféra ensuite sa volonté à la loi des faits, c'est-à-dire à la loi sociale, et l'on vit Mirabeau et la Révolution. Quand tout l'édifice fut tombé, quand tous les principes furent mis à terre, épouvanté des ruines qui l'entouraient et de la solitude qu'il s'était faite, l'homme qui ne croyait plus ni à la puissance de la société, ni à la puissance de Dieu, et qui avait cependant besoin d'une croyance, car le scepticisme n'est qu'un instrument de destruction, l'homme crut à la puissance de l'homme, et l'on vit Napoléon et l'Empire. La foi en la puissance de l'homme, tel est donc le symbole du siècle1. »
(1) Gazette de France, 11 mai 1836 ↩
Si le génie de Victor Hugo, en 1836, était unanimement reconnu, salué même par ses adversaires, si la presse lui faisait cortège, il n'en allait pas de même de Balzac. Il lui fallait se pousser lui-même, se créer seul sa vogue et sa faveur auprès du public. La presse presque tout entière lui était hostile ; la critique affectait de ne le point prendre au sérieux. Sainte-Beuve se gaussait de son « vocabulaire incohérent » ; il lui faisait des chicanes de grammairien : « M. de Balzac ne connaît que le en... Cet en est partout employé à faux par M. de Balzac. Au lieu de dire : il y va de la vie, de la fortune, il ne manque pas de dire : il s'y en va de la vie. » Il affecte de l'appeler M. Honoré Balzac tout court, afin de bien marquer que si l'auteur d'Eugénie Grandet abuse du en, il abuse aussi du de.
L'article de Sainte-Beuve avait paru dans la Revue des Deux Mondes en 1834. En 1836, ce n'est plus seulement la Revue des Deux Mondes que Balzac a contre lui, c'est aussi la Revue de Paris. Il est en procès avec cette dernière, qui a trouvé bon de livrer, sans son autorisation, à la Revue étrangère de Saint-Pétersbourg, les épreuves du Lys dans la vallée, épreuves encore informes et non revêtues du bon à tirer. Ce procès, il le gagnera. Mais, en attendant, il est l'objet d'une levée de boucliers générale de la part de ses confrères, presque tous inféodés à l'une ou à l'autre des deux revues, qui appartiennent l'une et l'autre aux mêmes propriétaires, MM. Bonnaire et Buloz. Tous épousent la querelle de ses adversaires. Plusieurs même signent une déclaration dans laquelle ils jurent leurs grands Dieux que la contrefaçon, horrible à Bruxelles, est, à Saint-Pétersbourg, chose charmante. Cette pièce étrange porte les signatures d'Alexandre Dumas, Léon Gozlan, Roger de Beauvoir, Frédéric Soulié, Eugène Sue, Méry, Jules Janin et Loève-Veimars. Un seul écrivain se leva pour défendre Balzac ; ce fut Alfred Nettement. Voici comment Balzac parle de cet épisode de sa vie littéraire dans l'Historique du procès auquel a donné lieu LE LYS DANS LA VALLEE :
« Dans la ville où cent quatorze notaires, cent neuf avoués, douze cents avocats, mille comédiens, tous ennemis les uns des autres, sont tous réunis en corps et se soutiennent, les artistes sont isolés ; quand l'un d'eux est calomnié, tous les autres arrivent à l'œuvre, la pelle à la main, et lui creusent sa fosse, espérant qu'il succombera, tandis que le corps entier des avoués, des avocats, se lève si l'on touche à l'un d'eux... Ainsi, dans la lutte actuelle, où je défends les intérêts de l'exploité contre l'exploitant, de l'écrivain contre le marchand, je suis seul, pas un de ceux qui devraient, comme les apprentis de la Cité dans Nigel, crier: Aux bâtons ! pas un ne bouge. Non, pas une sympathie ! Je dois même rendre justice à la presse, il y a chez elle une honorable unanimité contre moi. Toutefois, dans la Gazette de France, récemment, un homme d'un beau talent, un vigoureux critique, sans déguiser sa pensée sur mes œuvres, les condamnant ou les approuvant à son gré, a pris mon parti contre ces lâches, qui viennent effrontément s'asseoir chez moi sans y être jamais entrés, raconter ce qui s'y fait, y clouer de prétendus tapis, y poser des divans fantastiques, m'habiller des laquais, me vernir des carrosses, après avoir porté le désordre dans mes petites affaires. Critiquer les meubles de l'auteur pour se dispenser de parler de ses livres, est une des faces de la polémique littéraire. Que M. Alfred Nettement trouve ici l'expression de ma reconnaissance pour ses articles. Et quelle épigramme contre le temps présent que de considérer comme une belle action l'observance des lois de la bonne compagnie ! Encore si la république des lettres se contentait de me laisser seul; mais plusieurs véritables hommes de lettres sont intervenus, hier, en faveur de mon adversaire, ils le secourent de toutes leurs forces. - Abattez-le, nous l'achèverons, a dit naguère un journaliste qui avouait m'avoir poursuivi d'injures pendant trois ans1. »
(1) Euvres complètes de H. de Balzac t. XXII, p. 438. ↩
Plus remarquables encore que ses articles sur les romanciers ou les poètes sont ceux que Nettement consacre aux historiens, particulièrement à Michelet et aux premiers volumes de son Histoire de France. Au début de l'un de ces articles, il mettait en regard M. Guizot et M. Michelet. Au talent du premier, à son style ferme et sobre, mais d'une sobriété qui fait songer parfois aux murailles de ces temples protestants, d'où un fanatisme puritain bannit tous les ornements, toutes les images, il - oppose « le talent plus catholique du second ». M. Guizot, c'est la prose ; M. Michelet, c'est la poésie de l'histoire, et ce serait à merveille si l'auteur de l'Histoire de France ne péchait pas souvent par excès de poésie. « A force de découvrir l'histoire, dit Alfred Nettement, quelquefois l'historien l'invente. M. Michelet oublie peut-être trop fréquemment que l'imagination en histoire ne doit être que la lumière qui éclaire le fait, et non le rayon qui le colore. Si M. Guizot a dans sa marche quelque chose de trop méthodique et de trop compassé, M. Michelet procède par sauts et par bonds, et se laisse aller à ses impétueuses saillies avec un abandon qui est loin d'être toujours irréprochable. On dirait vraiment, en maintes rencontres, qu'il écrit l'histoire pour son plaisir plutôt que pour l'instruction des autres, ralentissant ou précipitant sa marche en voyageur égoïste, suivant que les sites lui plaisent ou le fatiguent, et s'arrêtant quelquefois tout à fait pour réciter une ode en face de quelque grande ruine qu'il aperçoit en passant. »
En le remerciant de cet article, Michelet lui écrivait : « Je vous en suis très reconnaissant, principalement de l'éloge que vous m'y donnez, d'être dans la forme et par le style, l'historien catholique1.
(1) Lettre inédite de Michelet. ↩
II
Alfred Nettement ne s'occupait pas seulement, dans ses Etudes littéraires, des poètes, des romanciers et des historiens. Les orateurs trouvaient, aussi, place dans sa galerie, et il croyait avec raison, ne pas excéder son cadre en montrant Berryer à la barre, Thiers à la tribune, l'abbé Lacordaire dans la chaire.
Son article du 8 avril 1836 est intitulé : M. Lacordaire chez M. de Chateaubriand.
Les fatigues de la station quadragésimale de 1835, avaient ébranlé la complexion fort délicate alors de l'abbé Lacordaire. Le médecin lui prescrivit les bains de mer et lui indiqua Dieppe. L'abbé y passa le mois de juillet. Mme Récamier qui s'y trouvait à ce moment, fit au Conférencier de Notre-Dame les avances les plus gracieuses. Presque tous les soirs il se rencontrait chez elle avec M. de Chateaubriand, M. le duc de Noailles, M. Ampère fils, M. Ballanche. L'auteur du Génie du Christianisme se flattait à bon droit d'avoir teint de ses couleurs la plupart des écrits de son temps. Il ne pouvait manquer de reconnaître dans Lacordaire un de ses plus glorieux élèves. Il lui demanda un sermon pour l'Œuvre de Marie-Thérèse1.
Mme de Chateaubriand avait fondé, en 1819, avec le concours et sous les auspices de Madame la Dauphine, l'Infirmerie de Marie-Thérèse, destinée à recevoir un certain nombre de vieilles dames, ruinées par la Révolution, et d'ecclésiastiques âgés et privés d'asile. Situé au numé ro 86 de la rue d'Enfer2, cet hospice communiquait avec la maison habitée par l'auteur des Martyrs3.
(2) Aujourd'hui n° 92, rue Denfert-Rochereau. ↩
(3) Au n° 84 de la rue d'Enfer. ↩
Cette maison, ou plutôt ce pavillon, avait été achetée par Chateaubriand, et surpayée par lui quelques années auparavant, uniquement pour préserver l'Infirmerie d'un fâcheux voisinage. « Il s'agissait, dit-il, de sauver l'Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par les soins de Mme de Chateaubriand et contiguë au pavillon : une compagnie d'entrepreneurs se proposaient d'établir un café et des Montagnes russes dans le susdit pavillon, bruit qui ne va guère avec l'agonie4. »
(4) Mémoires d'Outre-tombe, t. VI, p. 2. ↩
Une fois son pavillon acheté, ce que Chateaubriand avait de mieux à faire était de l'habiter. Il allait, du reste, s'y trouver à merveille. Le gros sacrifice d'argent qu'il avait fait dans cette circonstance, et que tant d'autres avaient précédé ou devaient suivre, ne resta pas du moins sans récompense. Lui-même nous a dit, dans ses Mémoires, ce qu'était cette habitation singulière et charmante :
(1) Vie du R. P. Lacordaire, par M. Théophile Foisset, t. I, p. 35g. ↩
« La démolition d'un mur m'a mis en communication avec l'Infirmerie de Marie-Thérèse ; je me trouve à la fois dans un monastère, dans une ferme, un verger et un parc. Le matin, je m'éveille au son de l'Angelis ; j'entends de mon lit le chant des prêtres dans la chapelle ; je vois de ma fenêtre un calvaire qui s'élève entre un noyer et un sureau ; des vaches, des poules, des pigeons et des abeilles ; des sœurs de charité en robe d'étamine noire et en cornette de basin blanc, des femmes convalescentes, de vieux ecclésiastiques vont errant parmi les lilas, les azalées, les pompadouras et les rhododendrons du jardin, parmi les rosiers, les groseilliers, les framboisiers et les légumes du potager. Quelques-uns de mes curés octogénaires étaient exilés avec moi : après avoir mêlé ma misère à la leur, sur les pelouses de Kensington, j'ai offert à leurs derniers pas les gazons de mon hospice ; ils y traînent leur vieillesse religieuse comme les plis du voile du sanctuaire...
« Ma maison, les divers bâtiments de l'Infirmerie avec leur chapelle et la sacristie gothique, ont l'air d'une colonie ou d'un hameau. Dans les jours de cérémonie, la religion cachée chez moi8, la vieille monarchie à mon hôpital, se mettent en marche. Des processions composées de tous nos infirmes, précédés des jeunes filles du voisinage, passent en chantant sous les arbres avec le Saint-Sacrement, la croix et la bannière. Mme de Chateaubriand les suit, le chapelet à la main, fière du troupeau, objet de sa sollicitude. Les merles sifflent, les fauvettes gazouillent, les rossignols luttent avec les hymnes. Je me reporte aux Rogations dont j'ai décrit la pompe champêtre ; de la théorie du christianisme, j'ai passé à la pratique...
(8) Chateaubriand écrivait cette page de ses Mémoires au mois de mai 1833. ↩
« Nous n'entendons parler du monde à l'Infirmerie qu'aux deux quêtes publiques et un peu le dimanche ; ces jours-là, notre hospice est changé en une espèce de paroisse. La Sœur supérieure prétend que de belles dames viennent à la messe dans l'espérance de me voir ; économe, industrieuse, elle met à contribution leur curiosité en leur promettant de me montrer, elle les attire dans le laboratoire ; une fois prises au trébuchet ; elle leur cède bon gré mal gré, pour de l'argent, des drogues en sucre. Elle me fait servir à la vente du chocolat fabriqué au profit de ses malades... La sainte femme dérobe aussi des trognons de plume dans l'encrier de Mme de Chateaubriand ; elle les négocie parmi les royalistes de pure race, affirmant que ces trognons précieux ont écrit le superbe Mémoire sur la captivité de Madame la duchesse de Berry.
« C'est à qui sera reçu à Marie-Thérèse. Les pauvres femmes obligées d'en sortir quand elles ont recouvré la santé se logent aux environs de l'Infirmerie, se flattent de retomber malade et d'y rentrer. Rien n'y sent l'hôpital : la juive, la protestante, la catholique, l'étrangère, la Française y reçoivent les soins d'une délicate charité qui se déguise en affectueuse parenté : chacune des affligées croit reconnaître sa mère...
« Grand nombre de veuves de chevaliers de Saint-Louis sont nos habituées ; elles apportent avec elles la seule chose qui leur reste, les portraits de leurs maris en uniforme de capitaine d'infanterie : habit blanc, revers roses ou bleu de ciel, frisures à l'oiseau royal...1.i
(1) Mémoires d'Outre-tombe t. VI, p. 4. ↩
Quelques bons tableaux de l'école italienne, une Vierge de Guérin, la Sainte-Thérèse, du baron Gérard, ornaient la chapelle de l'Infirmerie. C'est dans cette chapelle, que l'abbé Lacordaire, le 24 mars 1836, prononça son sermon, au milieu de la plus brillante assistance. Mgr de Quélen, officiait, et devait, après le salut, poser la première pierre d'un nouveau bâtiment destiné à agrandir l'hospice.
Ce confesseur de la foi, que la Révolution avait chassé de son palais et qui répondait à la proscription par des bienfaits, à la calomnie par des vertus ; ce jeune prêtre dont la gloire naissante avait l'éclat de l'aurore ; en face de lui, dans les splendeurs du couchant, le grand écrivain qui, au début du siècle, avait redressé la croix abattue et appelé la France au pied des autels relevés : dans l'assemblée, les noms les plus illustres, splendeurs vivantes du passé de notre histoire ; au fond du sanctuaire, les hôtes de la maison : invalides du sacerdoce, pauvres dont la vie s'était usée au service des pauvres - saintes et nobles femmes, filles indigentes de ces maisons jadis riches et puissantes qui ne connaissaient l'indigence que pour la secourir ; au frontispice de l'Infirmerie, le nom auguste de la victime du Temple, de la fille de Louis XVI, de celle qui s'occupa des souffrances des autres toutes les fois qu'elle cessa de souffrir. Alfred Nettement retrouvait là, dans un cadre incomparable, tous les objets de son culte : la religion, la jeunesse, la Monarchie.
Son article fut digne du sujet. J'en détache l'analyse du discours de Lacordaire, discours qui n'a pas été reproduit dans les Œuvres de l'illustre dominicain. Prêchant devant un auditoire où quelques hommes seulement avaient pu trouver place, l'orateur s'était attaché surtout à montrer quels liens étroits rattachaient les besoins du sacerdoce et la charité des femmes :
« Ces luttes puissantes, disait-il, ces existences pleines de veilles et de travail, toutes ces laborieuses destinées du sacerdoce sont au-dessus des forces de votre sexe : il y a plus, elles sont, en quelque sorte, étrangères à vos douces et utiles destinées. Ces devoirs vous sont défendus par vos devoirs, ces vertus interdites par vos propres vertus. Et, cependant, que ne devez-vous pas aux prêtres ?
« Dans toute société chrétienne, ce sont de nobles et de puissants intermédiaires entre vous et vos affections, les tuteurs de votre faiblesse, les gardiens de votre bonheur. Comme à tous, les prêtres vous ouvrent la vie de la religion dans le baptême, vous préparent aux saintes initiations des sacrements, consacrant, conseillant, éclairant quelquefois ces unions d'où dépend votre vie. Entre le voile blanc des épousées et le linceul des funérailles, la protection du prêtre vous suit, sans vous abandonner un instant. La tendresse de vos enfants, l'affection de vos époux, ou leur retour, sont leur ouvrage, car ils prêchent tous les devoirs dont se compose votre félicité. Que ne devez-vous pas aux prêtres ? Aux prêtres ! De nouveaux et de touchants devoirs sont imposés envers eux dans les temps où nous sommes, devoirs inconnus aux siècles passés comme les nouveaux besoins du sacerdoce. Quand la voix de Vincent de Paul trouvait des mères pour des milliers d'enfants, qui lui doivent et qui lui devront la vie, et qui, à deux pas de cette demeure vivent du lait qu'il a fait couler pour eux, Vincent et ses dignes émules ne connaissaient que la pauvreté volontaire. Mais depuis que le Ciel, dirai-je dans sa justice sévère, dirai-je dans sa bonté, a purifié le clergé de son opulence, le prêtre, brisé des fatigues de l'apostolat, éprouve au bout de sa carrière cette pauvreté qu'il assistait jadis et n'est pas sûr de trouver dans sa vieillesse la paix de ses dernières journées et le lit de mort de son agonie. Ce sont ces vénérables misères que vous devez secourir en ce moment. Quand ces vies si utiles et si nécessaires au monde, plus nécessaires aux riches qu'aux pauvres, car le riche a de plus grands devoirs et de plus difficiles vertus, quand ces vies sont épuisées de dévouement, usées de travail, dévorées par le zèle, il faut qu'elles puissent trouver dans ce séjour de repos et de prières un asile unique, dont nul asile rival ne s'élève en France, une dernière retraite et un premier tombeau1 ! »
(1) Gazette de France du 8 avril 1838. ↩
L'abbé Lacordaire, qui prêchait depuis deux années à Notre-Dame, avec un succès sans cesse grandissant, était à la veille de quitter Paris et de se rendre à Rome, pour y étudier, disait-on, en réalité, pour s'y préparer à prendre l'habit de dominicain. Voici, en quels termes, Alfred Nettement annonçait le prochain départ du jeune et éloquent prédicateur :
« M. Lacordaire va descendre de cette chaire encore tout émue de son éloquence ; dans une époque où tout commence et où rien ne s'achève, où le talent prend ses premiers combats pour des victoires et ses premières fleurs pour des fruits, il rompt brusquement avec la gloire, il l'écarte de son chemin et va s'ensevelir dans la solitude et le recueillement. C'est que le succès, qui aveugle l'homme médiocre, éclaire et avertit l'homme supérieur, l'admiration de la foule lui découvre ce qui lui manque, car la foule admire bien plus les défauts que les qualités. Son propre jugement lui est plus sévère que celui des autres et, au lieu de jouir de sa gloire, il aime mieux s'occuper de la mériter.
« C'est ainsi qu'on vit un Bossuet descendre de la chaire où il était monté si jeune encore, et aller demander à l'étude et à la retraite cette vaste érudition et cet immortel génie qui devinrent plus tard l'un des remparts de l'Eglise et qui sont aujourd'hui l'une de ses gloires. Illustre exemple suivi par M. Lacordaire, qui, lorsque tout le monde a soif de sa parole, se condamne au silence et, se retirant pour plusieurs années à Rome, cette auguste solitude, va puiser à la source de la science sacrée et des immortelles inspirations1. »
(1) Gazette de France, n° du 8 avril 1836. ↩
C'est une bonne fortune de trouver une lettre inédite de la vicomtesse de Chateaubriand. Voici celle qu'elle écrivit à Alfred Nettement, après avoir lu son article :
« J'aurais voulu, Monsieur, vous remercier dès hier, en mon nom et en celui de M. de Chateaubriand, de votre admirable article sur l'Infirmerie de Marie-Thérèse ; mais j'étais extrêmement souffrante et j'ai même de la peine à dicter ce billet aujourd'hui. J'ai encore, Monsieur, une grâce à vous demander ; vous serait-il possible, quand vous en trouverez l'occasion, de dire une chose qui favoriserait vos bonnes intentions pour mon pauvre établissement ? L'Infirmerie de Marie-Thérèse est légalement reconnue indépendante des hospices ; elle appartiendra après ma mort et celle de M. de Chateaubriand, à l'archevêché de Paris : elle est, par conséquent, autorisée à recevoir des legs, ce qui la mettra un jour à même de ne plus dépendre de la charité publique. C'est une chose très essentielle à faire connaître dans l'intérêt de cet établissement et vous accomplirez ainsi, Monsieur, l'œuvre charitable que votre talent a si bien commencée.