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L'Enchanteur 1768—1848

Troisième partie

Troisième partie

Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac · 22 min de lecture · p. 261–279 · chapitre 26 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

H. de Balzac

Le Prêtre dans les Romans de Balzac1.

(1) Le Prêtre dans le roman français, par Paul FRANCHE, Un volume in-18, Perrin et C', éditeurs, 1902. ↩

M. l'abbé Paul Franche s'est proposé de nous montrer le Prêtre dans le roman Français. Il eût été plus exact de dire : dans le roman contemporain ; car l'auteur s'est attaché surtout aux œuvres parues dans ces dernières années. De là, dans son volume, bien des oublis, dont quelques-uns très regrettables. Je n'en relèverai qu'un. M. Paul Franche n'a pas même nommé Barbey d'Aurevilly ; il n'a rien dit de l'Ensorcelée ni du Prêtre marié, deux livres de premier ordre, deux chefs-d'œuvre, d'où se détachent ces deux figures d'une grandeur véritablement épique, l'abbé Sombreval et l'abbé de la Croix-Jugan.

Le plus important des chapitres du livre de M. Franche est consacré à Balzac. Il ne lui pas échappé que, dans la Comédie humaine, lorsque le grand romancier met d'honnêtes gens en face de ses types vicieux, les honnêtes gens sont généralement des chrétiens pratiquants, amis d'un prêtre, lequel est toujours très digne, très saint et d excellent conseil. Cela n'est pas pour étonner, puisque la religion était, aux yeux de Balzac, le plus grand élément d'ordre social. N'avait-il pas écrit, dans la préface générale de la Comédie humaine, ces lignes que l'on ne saurait trop citer :

Un écrivain doit avoir en morale et en politique des opinions arrêtées, il doit se regarder comme un instituteur des hommes, car les hommes n'ont pas besoin de maîtres pour douter, a dit Bonald. J'ai pris de bonne heure pour règle ces grandes paroles....

Voici les principes qui servent de base à mon ouvrage : L'homme n'est ni bon ni méchant, il naît avec des instincts et des aptitudes : la société loin de le dépraver, comme l'a prétendu Rousseau, le perfectionne, le rend meilleur ; mais l'intérêt développe aussi ses penchants mauvais. Le christianisme et surtout le catholicisme, étant un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, est le plus grand élément d'ordre social....

L'enseignement, ou mieux, l'éducation par des corps religieux, est le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la somme du mal et d'augmenter la somme du bien dans toute société. La pensée, principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la religion... Le christianisme a créé les peuples modernes, il les conservera.

Si tels étaient les principes de Balzac, il devait arriver que les prêtres tiendraient une grande place dans son œuvre. M. Paul Franche signale seulement huit ou neuf ecclésiastiques dans la Comédie humaine. J'en ai trouvé, pour mon compte, plus de cinquante et dans le nombre il n'y a qu'une seule brebis galeuse, un ex-moine bénédictin, Grégoire Rigou. Dès le début de la Révolution, il jeta sa robe aux orties, et sous la République il se maria avec une riche héritière, Arsène Pichard. Maire de Blangy, en Bourgogne, sous l'Empire et dans les premières années de la Restauration, il forma avec Gaubertin, maire de la Ville-aux-Fayes, et Soudry, maire de Soulanges, un triumvirat qui, soulevant les paysans et la bourgeoisie locale contre le général de Montcornet, le châtelain des Aiguës, amena le général à vendre sa propriété, que se partagèrent les trois associés1.

(1) Les Paysans. ↩

Il y a bien aussi un prêtre constitutionnel dans la Comédie humaine, l'abbé François, curé d'Alençon ; mais, à l'époque du Concordat, il reconnut et abjura ses erreurs. « Il avait jadis prêté le serment constitutionnel, mais en ce moment (1817), il vainquait les répugnances catholiques en déployant les plus hautes vertus. Ce fut un Chéverus au petit pied, et si bien apprécié qu'à sa mort, la ville entière le pleura2 »

(2) La Vieille Fille. ↩

L'abbé de Marolles, lui, n'a pas trempé dans le schisme. C'est un confesseur de la foi. Echappé par un miracle au massacre du couvent des Carmes, en septembre 1792, il se cache dans le haut du faubourg Saint-Martin, près de la route d'Allemagne, et au péril de sa vie, il continue à dire la messe et à remplir les fonctions de son ministère. Il veille sur la sûreté de deux vieilles religieuses proscrites, Mlles de Beaumont et de Langeais. Le 22 janvier 1793 et le 21 janvier 1794, il dit devant elles, dans sa pauvre mansarde, des messes pour le repos de l'âme de Louis XVI : elles lui ont été commandées par un inconnu, qu'il revoit seulement le jour du supplice de Robespierre et qui n'est autre que l'exécuteur du Roi-Martyr3.

(3) Un Episode sous la Terreur. ↩

Moins heureux que l'abbé de Marolles, l'abbé d'Hauteserre a péri en 1792. Courageux et fier, lorsque l'hôtel de Cinq-Cygne a été assailli par la populace de Troyes, il s'est jeté au devant des émeutiers, et il a été frappé d'une balle (1).

L'abbé Gudin et l'abbé Vernal sont deux Bretons qui, pour combattre les ennemis de la religion, s'associent, en 1799, aux entreprises du comte de Fontaines et du marquis de Mautauran. Ils s'enrôlent parmi les Chouans. L'abbé Gudin tombe, dans un dernier combat aux envi-- rons de Fougères, tué par les bleus. Un autre prêtre paraît, dans les Chouans, à la dernière scène, pour célébrer le mariage in extremis du marquis de Montauran et de Mile de Verneuil. Balzac ne nous dit pas son nom, mais il en trace ce portrait : « Le prêtre qui conservait ainsi les anciens usages jusqu'au dernier moment, était un de ces hommes fidèles à leurs principes au fort des orages. Sa voix, pure du serment exigé par la République, ne répandait à travers la tempête que des paroles de paix. Il n'attisait pas, comme l'avait fait l'abbé Gudin, le feu de l'incendie ; mais il s'était, avec beaucoup d'autres, voué à la dangereuse mission d'accomplir les devoirs du sacerdoce pour les âmes restées catholiques. Afin de réussir dans ce périlleux ministère, il usait de tous les pieux artifices nécessités par la persécution, et le marquis n'avait pu le trouver que dans une de ces excavations qui, de nos jours encore, portent le nom de la cachette du prêtre. La vue de cette figure pâle et souffrante inspirait si bien la prière et le respect, qu'elle suffisait pour donner à cette salle mondaine l'aspect d'un saint lieu2. »

(2) Les Chouans. ↩

L'abbé Goujet, curé de Saint-Cygne, dans l'Aube, (1) Une Tenébreuse Affaire.

avait traversé, lui aussi, la période révolutionnaire. C'était un homme d'esprit et un homme de cœur. En 1792, il découvrit, pour le fils des fermiers Beau visage, restés bons catholiques, le prénom grec de Philéas, un des très rares saints non abolis par le nouveau régime. Sous l'Empire, tout en blâmant parfois l'intrépide audace de Mule de Cinq-Cygne, il mit tout son ferme et géné-- reux courage au service de l'héroïque jeune fille. Il tint tête avec une extrême finesse à l'ennemi des Cinq-Cygne et des d'Hauteserre, au policier Corentin, le plus habile des agents de Fouché. Ce fut lui qui assista Michu, quand ce noble fermier, victime de son dévouement à ses maîtres, porta sa tête sur l'échafaud. Sous Louis XVIII, l'abbé Goujet devint évêque de Troyes1.

(1) Une Ténébreuse Affaire. - Le Député d'Arcis. ↩

C'est surtout l'époque de la Restauration que Balzac a choisie pour cadre de ses études sur le monde ecclésiastique. Tous ses prêtres ne sont pas parfaits. Quelques-uns - dans Eugénie Grandet l'abbé Cruchot, l'abbé Habert dans Pierrette - s'emploient à faire faire à leurs proches de riches mariages. D'autres sont ambitieux pour eux-mêmes. Le chanoine Troubert déploie toutes les ressources d'une diplomatie savante et sans scrupule pour déposséder l'abbé Birotteau de la modeste succession de l'abbé Chapeloup, chasser le pauvre vicaire de son habitation et de la paroisse, hériter de la fortune de MIle Gamard et obtenir enfin d'être reçu dans tous les salons de l'aristocratie tourangelle. Mais, à côté du perfide Troubert, que de belles âmes, que de pures et saintes figures, l'excellent Chapeloup, et son digne ami le vicaire de Saint-Gatien, François Birotteau, la bonté, la candeur, la vertu même1 !

(1) Le curé de Tours. ↩

Dans la Comédie humaine, le chanoine Troubert n'est pas le seul prêtre qui ait de l'ambition. D'autres que lui sont désireux d'être évêques : ils travaillent même à le devenir, mais ils le font en tout bien tout honneur. Tel, par exemple, l'abbé de Godenars, l'un des vicaires généraux de l'archevêque de Besançon, qui prépare sa candidature, justifiée du reste par son rare mérite, en fréquentant assidûment l'aristocratique salon des Watteville2.

(2) Albert Savarus. ↩

Combien plus nombreux, d'ailleurs, dans les romans de Balzac, comme dans la vie réelle, les prêtres détachés de toute ambition personnelle, uniquement voués à l'accomplissement de leurs devoirs ! L'abbé de Grancey, désigné aux plus hauts postes par sa naissance, par son esprit et par ses talents, refuse trois évêchés pour ne pas quitter Besançon, où il est grand vicaire, comme l'abbé de Godenars3.

(3) Albert Savarus. ↩

Ainsi que l'abbé de Grancey, l'abbé Brossette, curé de Blangy, a tout ce qu'il faut pour faire un évêque ; et pourtant il est heureux d'être un simple curé de campagne, du moment qu'il peut faire du bien. « Cet abbé, dit Balzac, quatrième fils d'une bonne famille d'Autun, était un homme d'esprit, portant le rabat très haut.Petit et fluet, il rachetait sa » piètre figure par cet air têtu qui sied aux Bourguignons. Il avait accepté ce poste secondaire par dévouement, car sa conviction religieuse était doublée d'une conviction politique. Il y avait en lui du prêtre des anciens temps ; il tenait à l'Eglise et au clergé passionnément ; il voyait l'ensemble des choses, et l'égoïsme ne gâtait pas son ambition : servir était sa devise, servir l'Eglise et la monarchie sur le point le plus menacé, servir au dernier rang, comme un soldat qui se sent destiné, tôt ou tard, au généralat, par son désir de bien faire et par son courage. Il ne transigeait avec aucun de ses vœux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance ; il les accomplissait, comme tous les autres devoirs de sa position, avec cette simplicité et cette bonhomie, indices certains d'une âme honnête, vouée au bien par l'élan de l'instinct naturel autant que par la puissance et la solidité des convictions religieuses1. »

(1) Les Paysans. ↩

L'abbé Dutheil, un des deux vicaires généraux de l'évêque de Limoges sous la Restauration, sera nommé à un évêché en 1831, mais ce sera après avoir tout fait pour fuir les honneurs. « Ce prêtre éminent, dit Balzac, offrait la réunion d'une grande modestie chrétienne et d'un grand caractère. Sans orgueil ni ambition, il restait à son poste en y accomplissant ses devoirs au milieu des périls... L'abbé Dutheil était imposant. Son extérieur annonçait une de ces âmes profondes, toujours unies et calmes à la surface... La gravité des pensées, celle de la parole et celle de l'accent s'accordaient chez l'abbé Dutheil et lui seyaient bien. A voir ses yeux noirs, creusés par les austérités et entourés d'un cercle brun, à voir son front jaune comme une vieille pierre, sa tête et ses mains presque décharnées, personne n'eût voulu entendre une voix et des maximes autres que celles qui sortaient de sa bouche. Cette grandeur purement physique, d'accord avec la grandeur morale, donnaient à ce prêtre quelque chose de hautain, de dédaigneux, aussitôt démenti par sa modestie et par sa parole1... »

(1) Le curé de Village. ↩

Bien différent est le second vicaire général de Limoges, M. de Grancour, « petit homme gras, au teint fleuri, aux yeux bleus ». Ce n'est point un héros, à coup sûr, mais c'est un bon homme. « L'abbé de Grancour n'avait ni amis, ni ennemis, il devait rester vicaire général2. »

(2) (3) Ibid. ↩

L'abbé Gabriel de Rastignac est un tout jeune homme, presque un enfant ; il est le secrétaire particulier et le Benjamin de l'évêque : « Il n'avait pas encore exercé les vertus du prêtre, il se savait appelé à d'autres destinées, il n'avait pas à aller sur toutes les brèches sociales où le cœur saigne à la vue des maux qui les encombrent ; sa mission était celle du haut clergé qui maintient l'esprit de sacrifice, représente l'intelligence élevée de l'Eglise, et dans les occasions d'éclat déploie ces mêmes vertus sur de plus grands théâtres, comme les illustres évêques de Marseille et de Meaux, comme les archevêques d'Arles et de Cambrai (3) »

Les prêtres se succèdent ainsi dans la Comédie humaine, avec leurs qualités et leurs défauts, leurs vertus et leurs petites faiblesses, les uns élégants et un peu mondains, les autres austères et rigides, quelques-uns même ardemment mystiques, comme l'abbé de Solis dans La Recherche de l'Absolu : « L'abbé de Solis, vieillard octogénaire à chevelure d'argent montrait un visage décrépit où la vie semblait s'être retirée dans les yeux... Son dos voûté, son corps desséché offraient le spectacle d'une nature souffrante et frêle, dominée par une volonté de fer et par un chaste esprit religieux qui l'avait conservée... Dès sa jeunesse, l'abbé de Solis avait professé pour sainte Thérèse un enthousiasme qui le conduisit, autant que la pente de son esprit, vers la partie mystique du christianisme... Ses mœurs étaient rigides, sa vie était exemplaire, et il passait pour avoir des extases... »

Bien d'autres portraits seraient à reproduire, si la place ne faisait défaut. Nombreux encore sont les prêtres que Balzac a fait figurer dans son œuvre et qu'il a peints avec une sympathie dont il ne songe pas à se défendre : l'abbé Chaperon, curé de Nemours, « le Fénelon du Gâtinais » (Ursule Mirouet) ; - l'abbé Péroux, curé de Provins (Pierrette) ; - l'abbé Gondrin, vicaire de la Madeleine (Les Petits Bourgeois) ; - l'abbé Grimont, curé de Guérande (Béatrix) ; - l'abbé Gaudron, « paysan plein de foi », vicaire de l'église Saint-Paul-Saint-Louis, rue Saint-Antoine (Les Employés, Honorine, Un Début dans la vie) ; - l'abbé de la Berge, confesseur de Mme de Mortsauf, à Clochegourde, sévère et vertueux (Le Lys dans la Vallée) ; - l'abbé Duplanty ; vicaire de l'église Saint-François, à Paris, confesseur de Sylvain Pons (Le Cousin Pons) ; - l'abbé Pascal, aumônier de la prison de Limoges, vieillard plein de douceur (Le Curé de Village), etc., etc.

Mais il n'y a pas seulement de bons prêtres, chez Balzac, il y a aussi de véritables saints et, sur quelques-uns au moins de ceux-là, force est bien de s'arrêter.

« Ancien grand vicaire de l'évêque de Séez, l'abbé de Sponde vivait en 1816, à Alençon, dans la maison de sa nièce, Mme Rose-Victoire du Bousquier. Attribuant les désastres de la Révolution française à quelque dessein de la Providence, empressée de frapper une Eglise dissolue, il s'était jeté dans le sentier depuis longtemps abandonné que pratiquaient jadis les solitaires pour aller au ciel ; il menait une vie ascétique, sans emphase, sans triomphe extérieur. Il dérobait au monde ses œuvres de charité, ses continuelles prières et ses mortifications ; il pensait que les prêtres devaient tous agir ainsi pendant la tourmente, et il prêchait d'exemple. Tout en offrant au monde un visage calme et riant, il avait fini par se détacher entièrement des intérêts mondains : il songeait exclusivement aux malheureux, aux besoins de l'Eglise et à son propre salut... Préoccupé par les misères qu'il soulageait, perdu dans les abîmes de la prière, l'abbé de Sponde avait souvent des distractions que les gens de sa société prenaient pour des absences ; peu causeur, il avait un silence affable et bienveillant. C'était un homme de haute taille, sec, à manières graves, solennelles, dont le visage exprimait des sentiments doux, un grand calme intérieur, et qui, par sa présence, imprimait à cette maison une autorité sainte1. »

(1) La Vieille Fille. ↩

L'abbé Loraux, curé des Blancs-Manteaux, paroisse du Marais, est doué, sous une enveloppe ingrate, de toutes les délicatesses de l'âme. Il est le digne auxiliaire de Madame la Dauphine et le principal ministre de ses inépuisables charités. De tous ses prêtres, c'est peut-être celui dont Balzac est le plus heureux d'évoquer l'image, et il l'a fait figurer dans quatre de ses romans, Un Début dans la Vie, Un Ménage de garçon, Honorine et César Birotteau.

Avec l'aide du médecin Benassis, un saint laïque, l'abbé Janvier a fait d'un pauvre village perdu dans les montagnes du Dauphiné, une oasis chrétienne. En quelques lignes, Balzac trace ainsi le portrait de ce curé de campagne : « La figure du prêtre fixa l'attention du militaire par l'expression d'une beauté morale dont les séductions étaient irrésistibles. Au premier aspect, le visage de M. Janvier pouvait paraître disgracieux, tant les lignes en étaient sévères et heurtées. Sa petite taille, sa maigreur, son attitude, annonçaient une grande faiblesse physique; mais sa physionomie, toujours placide, attestait la profonde paix intérieure du chrétien et la force qu'engendre la chasteté de l'âme. Ses yeux où semblait se refléter le ciel, trahissaient l'inépuisable foyer de charité qui consumait son cœur. Ses gestes rares et naturels étaient ceux d'un homme modeste, ses mouvements avaient 'a pudique simplicité de ceux des jeunes filles. Sa vue inspirait le respect et le désir vague d'entrer dans son intimité1... »

(1) Le Médecin de campagne. ↩

Le Curé de village est peut-être le chef-d'œuvre de Balzac, et il n'est pas, dans toute son œuvre, une figure plus admirable que celle de l'abbé Bonnet, le curé de Montignac, « cet homme digne de la primitive Eglise ».

L'abbé de Vèze n'évangélise pas les campagnes du Limousin, mais les quartiers pauvres de Paris. Il est, avec Mme de la Chanterie, le bonhomme Alain et le baron Lecamus de Tresnes, un des fondateurs de l'ordre des Frères de la Consolation1.

(1) L'Envers de l'histoire contemporaine. ↩

Parce que l'abbé Janvier, l'abbé Bonnet et l'abbé de Vèze sont dévorés du zèle des pauvres et s'efforcent de venir en aide aux classes souffrantes, M. l'abbé Paul Franche s'est imaginé de transformer aussitôt ces saints prêtres en démocrates chrétiens ; il profite même de l'occasion pour faire de Balzac un précurseur de la démocratie chrétienne. L'erreur est étrange. Des prêtres qu'il a peints sous de si nobles traits, Balzac a eu bien soin de faire, non des démocrates, mais des royalistes. Pour sa part, il n'a cessé de protester, en toute rencontre, contre « le vertige démocratique auquel s'adonnent tant d'écrivains aveugles2. » Il tient le régime démocratique pour le pire des gouvernements, omnium deterrimum, selon la forte expression du cardinal Bellarmin ; il estime que la démocratie non chrétienne conduit à la barbarie. Quant à l'avènement d'une démocratie chrétienne, il n'y croit pas. Il est pour lui hors de doute que l'établissement du régime démocratique en France favorisera puissamment l'irréligion et ouvrira les portes toutes grandes à l'athéisme. Le vrai et unique remède consisterait à favoriser, au lieu de la combattre, l'influence et l'action sociale de l'Evangile. Mais cela on ne peut pas l'attendre d'une démocratie. De ce régime ne peut sortir que le triomphe des doctrines socialistes. « Quoi qu'on fasse, écrivait-il, les propriétaires ne comprendront la nécessité de la discipline qui rendit l'Eglise un admirable modèle de gouvernement qu'au moment où ils se sentiront menacés chez eux, et il sera trop tard. L'audace avec laquelle le communisme, cette logique vivante et agissante de la démocratie, attaque la société dans l'ordre moral, annonce que dès aujourd'hui, le Samson populaire devenu prudent, sape les colonnes sociales dans la cave, au lieu de les secouer dans la salle du festin1. »

(2) Dédicace des Paysans. ↩

(1) Les Paysans. ↩

Ces lignes étaient écrites en 1845. On ne saurait trop le redire, Balzac fut un Voyant.

19 mai 1902.

Une Page perdue de Balzac (1),

L'auteur de la Comédie humaine, qui a subi tant de traverses, que le guignon a poursuivi même au-delà de la tombe, a eu cependant une bonne fortune, rare entre toutes. Ses papiers auraient pu être détruits, ou tout au moins dispersés ; ils auraient pu tomber entre les mains d'un de ces collectionneurs comme il y en a tant, qui gardent jalousement leurs trésors et n'en veulent rien distraire pour autrui. Cette malchance lui a été épargnée. De ses papiers, de sa correspondance, de ses œuvres et fragments inédits, rien n'a été perdu ; tout cela est en lieu sûr et entre bonnes mains. M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, qui a pu tout recueillir, tout sauver, est un gardien fidèle autant que généreux, qui s'est attaché avec passion à ces précieux documents, qui les livre peu à peu au public et les met en lumière avec un

I) Une Page perdue de H. de Balzac. Notes et documents par le vicomte DE SPOEBERCH DE LOVENJOUL. - Un Vol in-I8, 1902.

soin, avec une érudition et une conscience qu'on ne saurait trop louer.

Né dans un palais, - que voulez-vous ? on naît où l'on peut, - comblé de tous les dons de la fortune, M. de Lovenjoul n'a vu dans la richesse qu'un admirable instrument de travail. A vingt ans, à l'âge où d'autres, à sa place, auraient voulu avoir une « écurie », il n'a songé qu'à se faire une bibliothèque. Elle compte aujourd'hui près de cent mille volumes. Mais ce n'était encore là qu'un commencement.

A ses livres, M. de Lovenjoul a joint les journaux, de toutes couleurs et de toutes dates, depuis 1800 jusqu'à nos jours. Rien n'est plus difficile à réunir, comme aussi rien n'est plus utile à qui veut connaître, par le menu, l'histoire anecdotique et littéraire de ce siècle. Pour ma part, si j'avais à choisir entre les cent mille volumes de l'heureux bibliophile et ses « vieux journaux », je n'hésiterais pas : je prendrais les journaux.

Mais tout cela, livres et journaux, ce n'est pas le principal de la collection Lovenjoul : ce n'en est que l'accessoire, le cadre en quelque sorte et la bordure. Ce qui en fait le fond, ce sont les documents inédits, non plus les livres, mais les papiers mêmes des écrivains. M. Spoelberch de Lovenjoul s'intitule modestement un chercheur. C'est bien cela, en effet, un chercheur, - j'allais dire un chasseur toujours à l'affût, toujours en quête d'une pièce nouvelle, que rien ne lasse, qu'aucune poursuite ne rebute, et à qui se peut vraiment appliquer, pour chacune de ses recherches, le vers de Lucain :

Nil actum credens quum quid superesset agendum.

Ne plaignant ni son temps, ni ses peines, ni son argent, il est parvenu à rassembler les papiers et les correspondances de la plupart des écrivains qui ont marqué dans notre littérature depuis un demi-siècle, principalement pendant la période romantique.

Dans la première édition de Profils et Grimaces, M. Auguste Vacquerie avait inséré cette page, qu'il a, je ne sais pourquoi, supprimée dans les éditions suivantes :

Sur notre instante prière, Victor Hugo ouvrit le beau secrétaire chinois et comme ce millionnaire d'idées était en humeur de prodigalité, il nous dit de choisir ce que nous voulions, ode, roman ou drame. Les trente tiroirs du charmant meuble débordaient de manuscrits accumulés, le bois faisait des efforts inouïs pour en posséder des quantités impossibles, la laque s'écaillait et laissait tomber par endroits sa peinture superbe, lâchant un oiseau d'or pour retenir une strophe. Nous hésitions entre ces étages de merveilles.... (1).

Auguste Vacquerie avait raison d'être heureux et fier d'avoir ainsi à sa disposition tout un Victor Hugo encore inédit. Combien plus heureux M. de Lovenjoul, qui possède, non un poète, un romancier seulement, mais dix, mais vingt, mais cent, - non un seul meuble, et trente tiroirs remplis jusqu'aux bords, mais une salle entière, haute de plusieurs étages où débordent les pièces rares et les documents inconnus, tout un Balzac inédit, un George Sand, un Théophile Gautier, un Sainte-Beuve - et, à côté des illustres, les humbles souvent presque aussi intéressants : dii minores !

(1) Auguste VACQUERIE, Profils et Grimaces, Ire édition, 1856, p. I11.

II

Nombreuses déjà sont les publications que M. de Lovenjoul a pu faire, à l'aide de sa collection1. Les deux plus importantes sont l'Histoire des œuvres de H. de Balzac, et l'Histoire des œuvres de Théophile Gautier. Il prépare en ce moment l'Histoire des œuvres de George Sand. Ces ouvrages bibliographiques, les plus considérables qui aient été entrepris et conduits à bonne fin, sont en même temps des chapitres d'histoire littéraire, entièrement neufs et nourris de toutes sortes d'informations. L'Histoire des Œuvres de Balzac, en particulier, est le chef-d'œuvre du genre. L'auteur a donné à des recherches de bibliographie, à un travail de pure érudition tout l'intérêt de l'histoire et tout l'attrait du roman.

(1) Les Lundis d'un chercheur; Histoire des œuvres de H. de Balzac ; Histoire des œuvres de Théophile Gautier; Un Roman d'Amour ; Sainte-Breuve inconnu ; Autour de Honoré de Balzac ; la Genèse d'un roman de Balzac : les Paysans, etc. ↩

Sous le titre de : Une page perdue de H. de Balzac, l'infatigable et savant écrivain nous donne aujourd'hui une nouvelle série de notes et de documents.

Bien peu de lecteurs connaissent actuellement le Voyage de Paris à Java, l'une des plus curieuses fantaisies du grand romancier, qui n'a pu trouver place dans aucune des séries de la Comédie humaine.

Ainsi qu'il l'a fait pour bien d'autres travaux, l'auteur l'oublia sans doute dans le numéro de la Revue de Paris qui le contenait. En tout cas, de son vivant, cette composition ne fut jamais réimprimée dans ses volumes, et elle dort aujourd hui son dernier sommeil dans les Œuvres diverses1 du maître, où elle demeure enfouie avec une foule d'autres pages supérieures dont, il est vrai, nulle édition populaire n'a réveillé le succès.

(1) Œuvres complètes de H. de Balzac, t. XX, XXI, XXII et XXIII, Calmann-Lévy, éditeur. ↩

En 1832, Balzac ne passa pas moins de six mois hors de Paris. Dès le commencement de juin, il se rendit en Touraine, au château de Saché2, chez son ami, M. de Margonne, où il resta jusqu'à la fin de juillet, époque où il partit pour la Poudrerie d'Angoulême, résidence de ses amis Carraud. Il les quitta en août pour aller à Aix en Savoie.

(2) Saché est à six lieues de Tours et à une lieue d'Azay-le-Rideau. On lit dans les Lettres à l'Étrangère, page « Sache est un débris de château sur l'indre, dans une des plus délicieuses vallées de Touraine. Le propriétaire, homme de cinquante-cinq ans, m'a fait jadis sauter sur ses genoux. » - C'eșt à Saché, et à cette date de juin-juillet 1832, que Balzac écrivit Louis Lambert, un de ses plus beaux livres. ↩

Lors de ses séjours antérieurs dans la famille Carraud, il y avait, à différentes reprises, rencontré M. Grand-Besançon, commissaire des poudres à Angoulême à l'époque où M. Carraud y était, de son côté, directeur de la Poudrerie.

Une grande partie de la carrière du premier de ces fonctionnaires s'était écoulée aux colonies. Il avait gardé de Java, particulièrement un souvenir enchanté, qui se traduisait en descriptions enthousiastes.

Ces récits, fréquemment répétés, passionnèrent à tel point Balzac, qu'il résolut un jour d'écrire rapidement ce Voyage de Paris à Java, et de le rédiger comme s'il l'avait exécuté lui-même. Le 2 juillet 1832, il écrit de Saché à Mme Zulma Carraud : « N'oubliez pas de faire savoir au commissaire1 que je suis sensible à son souvenir, que le Voyage à Java est fait, qu'il le lira dans les Conversations entre onze heures et minuit, et que je conserve de bons souvenirs du temps où je l'ai vu et entendu. »

(1) M. Grand-Besançon. ↩

Ce ne devait être là qu'une première ébauche, car il écrit d'Aix, le 23 septembre, à la même correspondante : « Le Voyage à Java paraîtra en novembre ; M. Grand-Besançon recevra le numéro de la Revue où il sera »

Le Voyage parut dans la Revue de Paris du 25 novembre 1832. La Revue était alors la propriété d'un groupe d'actionnaires, qui avaient choisi pour l'administrer un écrivain très distingué, M. Amédée Pichot, dont le nom demeure surtout attaché à la direction en chef de la Revue Britannique, qui lui dut en grande partie son succès. Trois mois auparavant, le rer septembre, « entre MM. Amédée Pichot, directeur de la Revue de Paris et -s'engageant pour elle, d'une part, et Honoré de Balzac, d'autre part », était intervenu un traité dont voici les principales clauses :

ARTICLE PREMIER. - M. de Balzac s'engage à ne donner qu'à la Revue de Paris ses articles littéraires signés, et la Revue de Paris s'engage à les prendre et à les insérer tels qu'ils seront envoyés.