Première partie
Vne maison de campagne
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
en partie meublée
Située à Aulnay, commune de Châtenay, près Sceaux-Penthièvre, appelée la Vallée, ou le Val-de-Loup. CETTE MAISON n'était qu'une Chaumière avec une vigne et un verger, quand le propriétaire actuel en fit l'acquisition en 1807.
C'est aujourd'hui une Maison agréable placée dans un Parc de vingt arpens enclos de murs et planté avec soin. On y trouve la collection presque entière des arbres de pleine terre, exotiques ou naturels au sol de la France ; les arbres verts y dominent et sont de la plus belle venue. Le tout présente l'aspect d'une petite Vallée solitaire environnée de bois qui semblent en faire partie.
Le Potager, composé de deux arpents, est en plein rapport : on récolte dans le parc du foin pour nourrir deux chevaux et trois vaches. La Serre est garnie d'orangers et d'arbustes.
La Maison (qui n'était, comme on l'a dit plus haut, qu'une chaumière) a été refaite tout entière dans l'intérieur, et décorée extérieurement d'un portique de marbre supporté par des cariatides dont le torse est antique.
1° On trouve dans l'intérieur, au rez-de-chaussée : un vestibule avec un escalier à deux branches, et disposé pour y mettre des fleurs ; une cuisine, une salle à manger, un salon (qui n'est pas meublé) ; un office bâti par le propriétaire.
2° Au premier étage deux chambres à coucher, un petit salon nouvellement meublé et séparé des deux chambres par un vestibule.
3° L'attique, ou les mansardes, se compose de deux chambres de garçons, de quatre chambres de domestiques, et plusieurs cabinets dans les combles, quelques-unes de ces chambres sont meublées. La toiture, les gouttières, fenêtres, croisées, portes, enceintes extérieures, tout a été refait à neuf.
On a fait construire une grande citerne, bâtir de plus une serre, une remise, une écurie pour quatre chevaux, une étable et une nouvelle basse-cour ; on a agrandi les communs et le logement du jardinier.
Un petit pavillon placé au milieu du parc contient une Chapelle au premier étage, et l'établissement d'une bibliothèque au rez-de-chaussée.
Cette campagne n'est qu'à cinq quarts d'heure de distance des barrières de Paris par la route d'Orléans ; ces barrières sont celles du Maine et d'Enfer : elle n'est qu'à une demi-lieue de Sceaux, et à l'entrée des bois de Verrières. On suit, pour y arriver, une partie de la route pavée de Sceaux au Petit-Piquet ; et lorsqu'on quitte cette route on n'a plus qu'un quart de lieue de traverse.
La Maison a de plus deux sorties : l'une sur Châtenay, l'autre sur les bois de Verrières pour aller reprendre la route de Versailles à Berny. On a coupé une colline devant la Maison pour élargir les entrées et adoucir la pente du chemin....
Les hypothèques dont la propriété peut se trouver grevée maintenant seront purgées sur le prix de la vente, déposé chez le notaire ci-après désigné, par le porteur du numéro gagnant ; de manière que le porteur de ce ce numéro entrera en jouissance de ladite propriété, libre de toute hypothèque et de toutes redevances.
La loterie est composée de quatre-vingt-dix billets de mille francs chacun. Le billet gagnant sera le numéro qui sortira le premier au tirage de la Loterie royale de France du quinze septembre prochain, à Paris. Le contrat de vente sera passé aux frais et au profit du porteur du billet gagnant, sous les charges, clauses et conditions insérées au procès-verbal dressé devant le même notaire le trois du présent mois d'avril mil huit cent dix-sept.
On ne délivrera plus de billets après le 25 août prochain. Si, à cette époque, tous les billets ne sont pas pris, le notaire soussigné préviendra les porteurs des billets distribués que la loterie n'aura pas lieu, et rendra l'argent aux porteurs de ces billets.
Au procès-verbal est annexé l'état des meubles.
Les billets signés par le notaire, visés par le propriétaire, et dont les numéros seront écrits en toutes lettres de la main du notaire, seront ainsi conçus :
« Il a été remis par le porteur la somme de mille francs à Mº Denis, notaire à Paris, pour avoir part au tirage de la Loterie de la Maison de campagne appartenant à....., située à Aulnay, lieu dit la Vallée ou le Val-de-Loup, canton de Sceaux, département de la Seine, désignée dans le procès-verbal dressé par ledit Mº DENIS et son confrère, le trois du mois d'avril, et sous les charges et conditions exprimées audit procès-verbal dont l'actionnaire aura pu prendre communication.
« Le billet gagnant sera celui portant le numéro qui sortira le premier à Paris, au tirage de la Loterie Royale de France du 15 septembre prochain. »
A Paris, ce quatre avril mil huit cent dix-sept.
S'adresser pour tous les renseignements, à Me DENIS, notaire, rue de Grenelle, faubourg Saint-Germain, n° 3.
Imprimerie de LE NORMANT, rue de Seine, n° 8.
VI
Les amis de Chateaubriand s'étaient émus de la nécessité où il se trouvait de vendre sa maison d'Aulnay, et ils s'efforçaient de lui être utiles. Bertin l'aîné publia dans le Journal des Débats du 12 avril 1817 une note ainsi conçue :
On vient de mettre en vente une maison de campagne, en partie meublée, située à Aulnay, commune de Châtenay, près Sceaux-Penthièvre, appelée la Vallée ou le Val-de-Loup. Cette maison, qui n'était qu'une chaumière avec une vigne et un verger quand le propriétaire actuel en tit l'acquisition, est aujourd'hui une maison agréable, placée dans un parc de vingt arpens... Nous pouvons parler en connaissance de cause de cette demeure charmante, de ces beaux arbres trop tôt ravis aux mains qui les ont plantés, et nous félicitons d'avance celui qui devra à la faveur du sort la propriété d'une campagne qui, comme celle de Tibur et d'Auteuil, sera à jamais illustrée par le nom et le souvenir de son premier créateur.
Ni l'article de M. Bertin, ni l'affiche de M. Denis, ni la modestie des prétentions du propriétaire, qui demandait seulement à rentrer dans quatre-vingt-dix mille francs, après en avoir dépensé 198.000, rien ne put décider les souscripteurs. L'insuccès de la loterie fut complet. Quatre billets, seulement furent placés. Mme la duchesse d'Orléans, douairière, prit trois numéros ; M. Lainé, ministre de l'Intérieur, prit, sous un faux nom, un quatrième billet. L'argent fut rendu aux souscripteurs ; toutefois, M. Lainé refusa de retirer ses I.00o francs ; il les laissa au notaire pour les pauvres.
Peu de temps après, la Vallée-aux-Loups fut vendue, « comme on vend les meubles des pauvres, sur la place du Châtelet1. » La mise à prix était de 50.00o francs ; elle fut couverte par le vicomte Mathieu de Montmorency, qui seul osa mettre une surenchère de cent francs ; la Vallée lui resta1.
(1) Mémoires d'Outre-Tombe, t. IV, page 145. ↩
(1) Elle est passée par héritage à M. le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville, dont la mère était une Montmorency-Laval. ↩
La séparation tut cruelle pour Chateaubriand, qui exhale ainsi ses plaintes au livre IV de la première partie des Mémoires d'Outre-Tombe :
Vallée-aux-Loups, novembre 1817.
Revenu de Montboissier, voici les dernières lignes que je trace dans mon ermitage; il le faut abandonner tout rempli des beaux adolescents qui déjà dans leurs rangs pressés cachaient et couronnaient leur père. Je ne verrai plus le magnolia qui promettait sa rose à la tombe de ma Floridienne, le pin de Jérusalem et le cèdre du Liban, consacrés à la mémoire de Jérôme, le laurier de Grenade, le platane de la Grèce, le chêne de l'Armorique, au pied desquels je peignis Blanca, chantai Cymodocée, inventai Velléda. Ces arbres naquirent et crûrent avec mes rêveries : elles en étaient les Hamadryades. Il vont passer sous un autre empire : leur nouveau maître les aimera-t-il comme je les aimais? Il les laissera dépérir, il les abattra peut-être ; je ne dois rien conserver sur la terre. C'est en disant adieu aux bois d'Aulnay que je vais rappeler l'adieu que je dis autrefois aux bois de Combourg ; tous mes jours sont des adieux.
En même temps qu'à sa maison, il lui avait fallu aussi dire adieu à ses livres. « Je fus obligé, dit-il, de vendre mes livres ; M. Merlin les exposa à la criée, à la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants. Je ne gardai qu'un petit Homère grec, à la marge duquel se trouvaient des essais de traductions et des remarques écrites de ma main. » La bibliothèque de Chateaubriand fut vendue le 21 avril 1817 et jours suivants1.
(1) Journal des Débats, 29 avril 1817. ↩
Ces heures de détresse, Chateaubriand les connaîtra plus d'une fois encore. Mais n'est-ce pas là une des raisons pour lesquelles il reste cher à toutes les nobles âmes ? Depuis Homère, la pauvreté et la poésie ont presque toujours cheminé de compagnie. Nos sympathies vont difficilement aux poètes qui thésaurisent.