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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac Manuscrit de Julien Itinéraire

Première partie

Manuscrit de Julien Itinéraire

Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac · 29 min de lecture · p. 70–93 · chapitre 6 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nous sommes partis de En quittant de nouveau Paris pour Lyon le diman- ma patrie le 13 juillet 1806. che 13 juillet 1806.

Nous sommes partis de Je quittai Venise le 28, et Venise pour Trieste, le je m'embarquai à 1o heures lundi 28, à dix heures du du soir pour me rendre en soir. terre ferme.

Nous nous sommes em- Nous appareillâmes le barques à Trieste) le ven- rer août, à une heure du

dredi rer août ; mais le vent n'étant pas favorable pour sortir du port, nous y sommes restés jusqu'au lendemain.

M. de Chateaubriand me laissa à bord à Modon pour continuer ma route jusqu'à Smyrne et avoir soin de tous ses effets... Je suis arrivé le lundi 18 août, à 7 heures du soir, dans le port de Smyrne.

J'attendais M. de Chateaubriand de jour en jour ; il n'est arrivé que le 2 de septembre.

Nous sommes partis de Smyrne le 4 septembre, à minuit.

Nous sommes arrivés dans le port de Constantinople, un dimanche, 14 septembre.

matin. Nous eûmes les vents contraires en sortant du port.

Je laissai à bord Julien, mon domestique français, que j'envoyai m'attendre avec le vaisseau à la pointe de l'Attique, ou à Smyrne si je manquais le passage du vaisseau... Julien était arrivé à Smyrne le 18 août.

Le 2 septembre, nous vînmes raser le château qui commande le fond du golfe ou le port de Smyrne.

Le 4 septembre, au matin, tous les arrangements étant faits, le garde partit avec les chevaux... Le soir, après avoir remercié M. le Consul, je m'embarquai dans un bateau avec Julien.

Le 13 septembre, à l'aube, nous nous trouvâmes sous la côte d'Europe... Quelques heures plus tard, nous abordâmes à Galata...

Etait-ce le 13 ou le 14?

Le 13 sans doute, comme le dit Chateaubriand, puisque nous avons une lettre de lui à sa cousine, Mme de

Notre départ pour Jaffa a été le jeudi 18 septembre, où nous nous sommes embarqués sur un bâtiment grec.

Nous arrivons un matin

Talaru, datée de Constantinople le 13 septembre).

Le 18 septembre à midi je fus conduit sur le vaisseau des pèlerins... Nous levâmes l'ancre le jour même de mon embarquement à quatre heures du soir.

Le 25, à 6 heures du made très bonne heure à Rho- tin, nous jetâmes l'ancre des.

Nous sommes entrés le mercredi rer octobre chez les religieux de Jaffa.

Nous sommes arrivés à Jérusalem le samedi 4 octobre.

Nous sommes repartis de

dans le port de Rhodes.

Le mercredi per octobre, nous vinmes jeter l'ancre devant Jaffa.

Le père Clément Pérès, procureur général du couvent des Pères de Terre-Sainte), me conduisit à la chambre d'honneur des pèlerins. On y déposa mes bagages... Les religieux se mirent à chanter dans l'église du Monastère. Je demandai la cause de ces chants, et j'appris que l'on célébrait la fête du patron de l'Ordre. Je me souvins alors que nous étions au 4 octobre, jour de la Saint-François, jour de ma naissance et de ma fête.

Le 12 octobre, nous sor-

Jérusalem le vendredi 10, pour retourner à Jaffa, où nous sommes arrivés le samedi II.

Nous sommes repartis de Jaffa le jeudi 16 pour Alexandrie.

Notre trajet n'a été que de quatre jours; nous y sommes arrivés le lundi 20, nous avons descendu chez M. Drovetti, consul français.

times de la ville (Jérusalem)

au coucher du soleil, par la porte des pèlerins... J'arrivai à Jaffa le 13, à midi.

(Il y a ici, entre le maître et son domestique, un désaccord de deux jours - le 12 au lieu du 10, le 13 au lieu du 11. - Il semble bien que les chiffres de Chateaubriand soient les véritables, et qu'il n'a pas eu trop des huit jours écoulés du 4 au 12 octobre, pour visiter en détail Jérusalem, l'église du Saint-Sépulcre, le jardin des Oliviers, Bethléem, le couvent de Saint-Saba, le torrent de Cédron, la mer Morte, le Jourdain.

Jéricho, la vallée de Josaphat, les « champs de bataille immortalisés par le T'Tasse ».)

Jean et Julien ayant porté nos bagages à bord, je m'embarquai le 16 à huit heures du soir... Je restai sur le pont aussi longtemps que je pus apercevoir les lumières de Jaffa.

Ma navigation de Jaffa à Alexandrie ne dura que quatre jours... Le 20, à huit heures du matin, la chaloupe de saïque me porta à

Le 23, M. de Chateaubriand a parti, avec deux personnes de la connaissance de M. le Consul, pour le Caire et n'a ramené que son domestique interprète.

Il m'a laissé ayant un mouvement de fièvre...

Nous partîmes (d'Alexandrie le dimanche 23 novembre, avec tous les regrets de quitter toutes les personnes qui nous avaient si bien reçus.

Nous sommes repartis pour reprendre notre route sur Tunis, et le 11 janvier 1807, nous avons approché du port sans pouvoir y entrer ayant vent contraire.

Enfin, nous sommes donc descendus le dimanche 18

terre et je me fis conduire chez M. Drovetti, consul de France...

Nous nous embarquâmes le 23 pour Rosette. M. Drovetti garda Julien, qui avait la fièvre...

Le 23 novembre, a midi, le vent étant devenu favorable, je me rendis à bord du vaisseau avec mon domestique français... Notre navire était à l'ancre dans le grand port d'Alexandrie...

Nous levâmes l'ancre à deux heures.

Le 11 janvier 1807, nous mouillâmes sous le cap de Carthage. Le 12, nous jetâmes l'ancre devant la Goulette, échelle ou port de Tunis.

J'écrivis à M. Devoise, consul français auprès du janvier à ce port de la Gou- bey. Je craignais de subir lette, dont aussitôt on a fait savoir l'arrivée de M. de Chateaubriand à M. Doise (M. Devoise), consul de France à Tunis, qui, de

encore une quarantaine, mais M. Devoise m'obtint la permission de débarquer le 18.

suite, a renvoyé son interprète et des chevaux pour aller par terre.

Le lundi 9 mars, nous sommes partis pour rejoindre notre brick américain, qui était au large dans le grand port, environ à une demi-lieue de celui de la goulette.

Nous sommes restés à Algésiras depuis le lundi 30 mars, jusqu'au samedi 4 avril que nous en sommes repartis pour Cadix... Nous sommes arrivés à Cadix le lundi 6.

Nous sommes arrivés à Madrid le mardi 21 avril.

Nous sommes arrivés à Bayonne le mardi 5 mai.

Nous sommes arrivés à Paris le 5 juin 1807, à trois heures après midi.

Je m'embarquai sur le schooner américain, où M. Lear m'avait fait obtenir un passage. Nous appareillâmes de la Goulette le lundi 9 mars 1807, et nous fimes voile pour l'Espagne.

Je descendis à Algésiras le lundi de Pâques. J'en partis le 4 avril pour Cadix, où j'arrivai deux jours après.

J'arrivai le 21 avril à Madrid.

Le 3 de mai, je mis le pied sur les terres de France ; j'arrivai le 5 à Bayonne.

Julien ne me lâcha pas qu'il ne m'ait ramené sur la place Louis XV, le 5 juin 1807, à trois heures après midi.

Mémoires d'Outre-tombe).

On le voit, depuis le commencement jusqu'à la fin, du jour du départ au jour de retour, la concordance des dates est parfaite. Aussi, Chateaubriand, s'est-il donné le plaisir, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, non sans cequetterie, je le veux bien, de mettre en regard de plusieurs passages de son Itinéraire le texte de son compagnon de voyage. En publiant aujourd'hui dans son entier le manuscrit de Julien, M. Edouard Champion a complété, sans le vouloir peut-être, la démonstration commencée par le grand écrivain. Entre les deux textes, il n'y a pas une seule contradiction véritable. De tous les auteurs de Mémoires, et l'Itinéraire, comme le Congrès de Vérone, n'est en réalité qu'un fragment de ceux de Chateaubriand, - de tous les auteurs de Mémoires, Chateaubriand demeure sans conteste celui qui est le plus précis, le plus sincère et le plus exact.

IV

Les pages qu'on vient de lire étaient écrites depuis quelques mois, lorsque M. Victor Giraud, l'auteur de belles et fortes études sur Chateaubriand, a publié, dans le Correspondant du Io août 1905, un précieux document sur la jeunesse du célèbre écrivain et sur sa traversée de France en Amérique.

On sait qu'il s'embarqua, à Saint-Malo, le 8 avril 1791, sur le brick le Saint-Pierre, capitaine Dujardin. Parmi les autres passagers se trouvait l'abbé Nagot, supérieur à Paris de la communauté des Robertins, une des annexes du séminaire de Saint-Sulpice ; il se rendait à Baltimore pour y fonder un séminaire et emmenait avec lui trois prêtres et cinq séminaristes, dont deux Américains et deux Anglais. L'unique séminariste français s'appelait Edouard de Mondésir. En 1842, M. Faillon, qui réunissait de toutes parts des matériaux pour la Vie de M. Emery, s'adressa à lui et le pria de rassembler et de mettre par écrit ses souvenirs. Du 2 août au 21 octobre 1842, l'abbé de Mondésir, alors septuagénaire, rédigea des notes restées inédites et d'où M. Victor Giraud a extrait le récit du voyage d'avril 1791, où Chateaubriand tient naturellement une grande place. Il ne sera pas sans intérêt de rapprocher les détails fournis par le Sulpicien de ceux donnés par les Mémoires d'Outre-Tombe et l'Essai sur les révolutions.

« Le capitaine Dujardin, lisons-nous dans les Mémoires, devait transporter à Baltimore, l'abbé Nagot, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur chef..... Parmi eux, se trouvait un Anglais. Francis Tulloch avait servi dans l'artillerie : peintre, musicien, mathématicien, il parlait plusieurs langues. L'abbé Nagot, supérieur des Sulpiciens, ayant rencontré l'officier anglican, en fit un catholique : il emmenait son néophyte à Baltimore ». - L'abbé de Mondésir dit, de son côté : « Voici les passagers que le capitaine Dujardin, de Saint-Malo, s'était engagé à débarquer à Baltimore : MM. Nagot, Garnier, Texier, Le Vadoux, sulpiciens ; cinq élèves, Tulloch et Floyd, jeunes Anglais convertis ; Périnault, jeune Canadien, sortant avec moi du petit séminaire Saint-Sulpice, un jeune Américain que M. de La Fayette avait amené en France pour son éducation..... Tulloch, bel homme, d'une belle figure, d'un caractère doux, retourna en Angleterre, où il se maria bientôt à une riche veuve qui revenait de l'Inde. J'étais le cinquième élève à bord..... »

Ce que l'abbé de Mondésir dit de l'Anglais Tulloch, concorde parfaitement avec le texte des Mémoires.

« Qu'est devenu Francis Tulloch ? écrit Chateaubriand. La lettre suivante m'a été remise à Londres, le I2 du mois d'avril 1822 :

« Trente ans s'étant écoulés, mon très cher vicomte, depuis l'époch de notre voyage à Baltimore, il est très possible que vous ayez oublié jusqu'à mon nom ; mais à juger d'après les sentiments de mon cœur, qui vous a toujours été vrai et loyal, ce n'est pas ainsi, et je me flatte que vous ne seriez pas fâché de me revoir. Presque en face l'un de l'autre (comme vous verrez par la date de cette lettre), je ne sais que trop que bien des choses nous séparent. Mais témoignez le moindre désir de me revoir, et je m'empresserai de vous prouver, autant qu'il me sera possible, que je suis toujours, comme j'ai toujours été, votre fidèle et dévoué,

Franç. Tulloch

« P.-S. - Le rang distingué que vous vous êtes acquis et que vous méritez par tant de titres, m'est devant les yeux ; mais le souvenir du chevalier de Chateaubriand m'est si cher, que je ne puis vous écrire (au moins cette fois-ci) comme ambassadeur, etc., etc. Ainsi, pardonnez, le style en faveur de notre ancienne alliance.

« Vendredi, I2 avril.

« Portland Place, n° 30.

« Ainsi, Tulloch était à Londres ; il ne s'est point fait prêtre. Il s'est marié ; son roman est fini comme le mien. Cette lettre dépose en faveur de la véracité de mes Mémoires et de la fidélité de mes souvenirs. Qui aurait rendu témoignage d'une alliance et d'une amitié formées, il y a trente ans, sur les flots, si la partie contractante ne fût survenue ? et quelle perspective morne et rétrogade me déroule cette lettre ! Tulloch se retrouvait en 1822 dans la même rue que moi ; la porte de sa maison était en face de la mienne, ainsi que nous nous étions rencontrés dans le même vaisseau, sur le même tillac, cabine vis-à-vis cabine. Combien d'autres amis je ne rencontrerai plus ! L'homme, chaque soir en se couchant, peut compter ses pertes ; il n'y a que ses ans qui ne le quittent point, bien qu'ils passent ; lorsqu'il en fait la revue et qu'il les nomme, ils répondent : « Présents ! » Aucun ne manque à l'appel1. »

(1) Mémoires d'outre-tombe, t. I, p. 353. ↩

Au bout d'un mois, on arrive aux Açores. « Un jour, « écrit notre Sulpicien, la vigie signale : Terre, terre. » C'étaient les îles Açores... On jeta l'ancre en face de la petite île Gracieuse. Le capitaine alla y faire des vivres ; le chevalier (Chateaubriand) l'accompagna en touriste qui veut tout voir, pour ensuite pouvoir parler de tout.. » - Les Mémoires, avec plus de précision et plus de détails, nous disent la même chose : « Des vents d'ouest, entremêlés de calmes, retardèrent notre marche. Le 4 mai, nous n'étions qu'à la hauteur des Açores. Le 6, vers les 8 heures du matin, nous eûmes connaissance de l'île du Pic ; ce volcan domina longtemps des mers non naviguées : inutile phare la nuit, signal sans témoin le jour... Nous ancrâmes dans une mauvaise rade, sur une base de roches, par quarante-cinq brasses d'eau. L'île Graciosa, devant laquelle nous étions mouillés, nous présentait ses collines un peu renflées dans leurs contours comme les ellipses d'une amphore étrusque... Il fut décidé que j'irais à terre avec Tulloch et le second capitaine; on mit la chaloupe en mer : elle nagea au village dont nous étions à environ deux milles. Nous aperçûmes du mouvement sur la côte ; une proue s'avança vers nous. Aussitôt qu'elle fut à portée de la voix, nous distinguâmes une quantité de moines. Ils nous hélèrent en portugais, en italien, en anglais, en français et nous répondîmes dans ces quatre langues... Les moines nous recueillirent dans le bateau, et nous ramâmes gaiement vers Santa-Cruz ; nous y débarquâmes avec quelque difficulté, à cause d'un ressac assez violent... Nos religieux nous menèrent à leur couvent, édifice à balcons, commode et bien éclairé... »

Jusqu'ici donc l'accord est complet. Naturellement, de retour à bord, le chevalier ne se fit pas faute de raconter ce qu'il avait vu. En 1842, l'auteur du Génie du Christianisme n'était, aux yeux de l'abbé de Mondésir, qu'un affreux libéral, lequel avait « plus que frisé le socinianisme ». Voici donc comment il poursuit son récit : « M. de Chateaubriand revint le lendemain avec des provisions de bouche, et surtout force nouvelles, partie forgées, partie embellies. Il faisait l'éloge du supérieur d'un couvent de Saint-Pierre d'Alcantara, composé de deux cents religieux ; mais il voulait nous faire accroire qu'après avoir soupé à deux heures du matin avec un de ces moines, il avait entendu la messe de ce même moine au lever de l'aurore. Il disait encore qu'il avait rencontré parmi ces religieux un matelot anglais et calviniste qui avait déserté, pris le froc dans l'île, et fini par dire messe, ne sachant ni lire ni écrire. J'écris ici ces menteries incroyables, dans la crainte qu'elles ne se lisent plus tard, dans un ouvrage posthume de l'auteur, dont nous sommes déjà menacés de son vivant. Avis donc aux lecteurs futurs ! »

Etaient-ce là vraiment des « menteries incroyables » ? Tel n'est point le sentiment de M. Victor Giraud. Pour sa part, il ne trouve rien là d'invraisemblable. Si ces histoires avaient été imaginées à plaisir, Chateaubriand les eût-il reproduites, en termes presque identiques, dans l'Essai sur les révolutions ? On lit, en effet, dans l'édition de 1797 :

« T... (Tulloch) avait trouvé (au couvent) un compatriote. Le principal Frère, qui se donnait tous les mouvements pour nous, était un matelot de Jersey, dont le vaisseau avait péri sur Gracioza plusieurs années auparavant. Lorsqu'il se fut sauvé seul à terre, ne manquant pas d'intelligence, il s'aperçut qu'il n'y avait qu'un métier dans l'île, celui de moine. Il se résolut de le devenir ; il se montra extrêmement docile aux leçons des bons Pères, apprit le portugais et à lire quelques mots de latin ; enfin sa qualité d'Anglais parlant pour lui, on sacra cette brebis ramenée au bercail. Le matelot jerseyais, nourri, logé, chauffé, à ne rien faire et à boire du Fayal, trouvait cela beaucoup plus doux que d'aller ferler la misaine sur le bout de la vergue1. »

(1) Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française. A Londres, 1797 ; page 644. ↩

Et un peu plus loin :

« Le soir étant venu, on nous servit un excellent souper... Il fallut avaler du Fayal à grands flots. On prévoit assez ce qui nous arriva : à une heure du matin, pas un convive ne pouvait se tenir dans sa chaise. A six heures, notre moine de Jersey nous déclara en balbutiant, et avec un serment anglais fort connu, qu'il prétendait dire sur-le-champ la messe ; nous l'accompagnâmes à l'église, où dans moins de cinq minutes, il sut expédier le tout1.

(1) Essai..., p. 646. ↩

De cette messe de cinq minutes succédant à un souper au Fayal, Chateaubriand ne parle pas dans ses Mémoires; il dit seulement quelques mots du matelot jerseyais devenu moine, et son nouveau texte est de tous points conforme à celui de l'Essai : «... Sauvé seul du naufrage, ne manquant pas d'intelligence, il se montra docile aux leçons des catéchistes ; il apprit le portugais et quelques mots de latin ; sa qualité d'Anglais militant en sa faveur, on le convertit et on en fit un moine. Le matelot jerseyais, logé, vêtu et nourri à l'autel trouvait cela beaucoup plus doux que d'aller serrer la voile du perroquet de fougue. Il se souvenait encore de son ancien métier : ayant été longtemps sans parler sa langue, il était enchanté de rencontrer quelqu'un qui l'entendît ; il riait et jurait en vrai pilotin. Il nous promena dans l'île2. »

(2) Mémoires d'outre-tombe, t. 1, p. 337. ↩

Une note de l'Essai, dans l'édition de 1826, a, d'ailleurs, remis les choses au point. En voici le texte :

« Qu'est-ce que prouve, dit Chateaubriand, cette anecdote de matelot devenu moine aux Açores ? Rien du tout ! Qu'est-ce que prouve la licence d'un couvent de moines placé dans une petite île, loin des regards des supérieurs ecclésiastiques ? Rien du tout. Ce récit de mauvais ton, et qui sent son sous-lieutenant d'artillerie, était un très méchant argument dans mon système. »

J'emprunte au manuscrit de l'abbé de Mondésir un dernier petit fait : « Nous avions jeté l'ancre sur un récif qui coupa le câble, et l'ancre fut perdue. Le capitaine voulait rendre responsables de cette perte ceux qui avaient frêté son bâtiment. Le bon sens disait que c'était au capitaine, jetant l'ancre, à savoir où il la jetait. La cause fut plaidée à Saint-Pierre, devant un jury de six capitaines de vaisseau, qui condamnèrent leur confrère. Nous avions pour avocat M. de Chateaubriand : il eût été difficile de mieux choisir. C'est, sans contredit, un homme de talent, de parole et d'action. » - Ce détail de l'ancre perdue confirme encore le texte des Mémoires, où il est dit, en effet : « Le vaisseau s'était trouvé en danger par la levée d'un fort sud-est. On vira l'ancre, mais engagée dans des roches, on la perdit comme on s'y attendait. »

Chateaubriand s'arrête là, sans rappeler le rôle brillant qu'il avait joué, comme avocat, dans le procès auquel donna lieu la perte de cette ancre. Il ne cherche donc pas tant que cela à se faire valoir et à toujours mettre sa personnalité en avant. C'est ainsi qu'il ne dit rien de deux autres petits épisodes, racontés par l'abbé de Mondésir, et où « le jeune vicomte, chevalier de Malte, à tête chevaleresque » ne laissa pas de faire assez bonne figure.

Voici le premier de ces épisodes : « Nous eûmes, pendant la traversée, écrit l'abbé, plusieurs coups de vent. Une fois même, nous essuyâmes une tempête. M. de Chateaubriand, plein de ses auteurs grecs, et grand imitateur des héros d'Homère, se fit, comme Ulysse, attacher au mât du milieu où il fut couvert des vagues de la mer et bien battu du vent. Mais bravant l'air et l'eau, il s'encourageait en disant : « O tempête, tu r'es pas encore si belle qu'Homère t'a faite !i

Le second épisode n'est pas moins curieux : « Le jour du Vendredi Saint, on adora la croix, et M. Le Vadoux officia sur le tillac. Il parla bien, et nous étions tous suffisamment édifiés. M. de Chateaubriand, après le service, demanda à M. Nagot permission d'adresser quelques paroles aux matelots, bons Bretons et bons catholiques. M. le Supérieur y consentit. Alors, notre nouveau missionnaire, prenant en main un grand crucifix, se mit à haranguer l'équipage, et il débita des phrases extrêmement fortes et brûlantes, au point que, s'il se fût trouvé un juif à bord, je ne doute nullement que nos matelots ne l'eussent jeté à la mer. Cette scène fut le pendant de celle qui avait eu lieu en présence de Crillon, de valeureuse et héroïque mémoire, qui, entendant à pareil jour, dans une église, le récit de la Passion du Sauveur, tira son épée et s'écria de colère et d'enthousiasme : « Où étais-tu, brave Crillon ! »

On le voit, le manuscrit de l'abbé de Mondésir est tout à l'honneur de Chateaubriand. De même que le Journal de Julien, il est en concordance parfaite avec les récits du grand écrivain. Ces deux documents, récemment mis au jour, déposent l'un et l'autre, en faveur de la véracité, des célèbres Mémoires.

Février-août 1905.

V

Chateaubriand et Madame de Custine (1).

Mme de Custine a été mêlée à la vie de Chateaubriand. L'illustre écrivain lui a consacré une page de ses Mémoi-

« Au retour de l'émigration, dit-il, il n'y avait si pauvre banni qui ne dessinât les tortillons d'un jardin anglais dans les dix pieds de terre ou de cour qu'il avait retrouvés... Parmi les abeilles qui composaient leurs ruches, était la marquise de Custine, héritière des longs cheveux de Marguerite de Provence, femme de saint Louis, dont elle avait du sang. J'assistai à sa prise de possession et j'eus l'honneur de coucher dans le lit du Béarnais, de même que dans le lit de la reine Christine à Combourg. Ce n'était pas une petite affaire que ce voyage ; il fallait embarquer dans la voiture Astolphe de Custine enfant2,

(1) Chateaubriand et Mme de Custine. Episodes et Correspondance inédite, par E. CHÉDIEU DE ROBETHON. Un volume in-18. 1893.

(2) Astolphe de Custine, fils de Mme de Custine auteur du roman d'Aloys, de la Russie en 1839, etc., ne le 22 mars 1790, mort le 22 septembre 1857. ↩

M. Berschtett1, le gouverneur, une vieille bonne alsacienne ne parlant qu'allemand, Jenny, la femme de chambre, et Trim, chien fameux qui mangeait les provisions de la route. N'aurait-on pas pu croire que cette colonie se rendait à Fervacques pour jamais? et, cependant, le château n'était pas achevé de meubler que le signal du délogement fut donné. J'ai vu celle qui affronta l'échafaud d'un si grand courage, je l'ai vue, plus blanche qu'une Parque, vêtue de noir, la taille amincie par la mort, la tête ornée de sa seule chevelure de soie, je l'ai vue me sourire de ses lèvres pâles et de ses belles dents, lorsqu'elle quittait Sécherons, près Genève, pour expirer à Bex, à l'entrée du Valais ; j'ai entendu son cercueil passer la nuit dans les rues solitaires de Lausanne, pour aller prendre sa place éternelle à Fervacques ; elle se hâtait de se cacher dans une terre qu'elle n'avait possédée qu'un moment, comme sa vie. J'avais lu sur le coin d'une cheminée du château ces méchantes rimes attribuées à l'amant de Gabrielle :

(1) Ainsi imprimé dans toutes les editions des Mémoires d'outre-tombe, la véritable orthographe du nom est Berstœcher. ↩

La dame de Fervacques

Mérite de vives attaques.

« Le soldat-roi en avait dit autant à bien d'autres : déclarations passagères des hommes, vite effacées et descendues de beautés en beautés jusqu'à Mme de Custine. Fervacques a été vendu2. »

(2) Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 276. ↩

On le voit, sur Mme de Custine, comme sur Mme de Beaumont, les Mémoires d'Outre-Tombe sont d'une réserve et d'une convenance parfaites.

Chateaubriand s'est ici montré, comme en tant d'autres occasions, un parfait galant homme. Peut-être est-il regrettable qu'en ces dernières années, au lieu d'imiter sa discrétion, quelques écrivains aient pris à tâche de mener grand bruit autour de ces vieilles histoires sur lesquelles il avait tout le premier fait le silence. M. Agénor Bardoux, vice-président du Sénat, a consacré deux gros volumes à Mme de Beaumont et à Mme de Custine1. Certes, dans ces deux volumes, il a mis de l'esprit, de l'intérêt, de la délicatesse; si son collègue M. Bérenger les a lus, il n'en aura été aucunement scandalisé. On me permettra, cependant, de tenir pour fâcheuses de telles publications. Chateaubriand, je le veux bien, appartient à l'histoire et à la chronique ; mais ces femmes qui ont vécu dans l'ombre, qui n'ont jamais joué aucun rôle, a-t-on le droit aujourd'hui de les mettre en scène, de venir, après un demi-siècle et plus, vider leurs tiroirs et jeter en pâture à la malignité publique leurs lettres les plus intimes ?

(1) Mme de Custine, d'après des documents inédits, par M. A. BARDOUx. Un vol. in-8°. 1888. ↩

Je ne confonds pas, d'ailleurs, avec le cas de M. Bardoux celui de M. Chédieu de Robethon. Ce dernier ne se propose point de nous apporter des révélations sur les rapports de Mme de Custine avec Chateaubriand. Aussi bien il viendrait un peu tard cinq ans après le livre de M. Bardoux. Il ne pourrait que glaner de rares épis dans le champ où l'honorable vice-président du Sénat a fait une si riche moisson. L'objet de sa publication est tout autre.

Il y a quelques années, M. de Robethon s'est rendu acquéreur de quarante lettres de Chateaubriand à Mme de Custine. Toutes ces lettres sont de la main même de Chateaubriand, de cette grande écriture dont on ne peut plus oublier les traits quand on les a vus une fois. Elles sont entièrement inédites, et M. Bardoux ne les a pas connues. Les dix-neuf premières portent en tête, de la main de Mme de Custine, un numéro d'ordre. Dans cette série, du n° Jer au n° 19, il en manque trois, qui ont porté les n°s 7, 12 et 14. Le n° 7 a été publié par M. Bardoux ; les deux autres problablement n'existent plus. A partir de la dix-neuvième, les lettres n'ont plus de numéro d'ordre.

Elles sont pour la plupart timbrées de la poste.

Cette correspondance qui n'a pas sa contre-partie, parce que Chateaubriand ne conservait aucune lettre, a passé des mains de Mme de Custine entre celles de son fils Astolphe, puis, en septembre 1857, date de la mort de celui-ci, entre les mains de ses héritiers. Dix ou onze ans plus tard, elle fut vendue à un libraire, qui s'en est dessaisi, à son tour, en faveur de M. Chédieu de Robethon.

Une fois en possession de ces quarante lettres inédites, M. de Robethon se demanda s'il convenait de les faire paraître. Il hésita quelque temps. Ces lettres n'avaient point été destinées par leur auteur à la publicité. Toujours épris de la beauté de la forme et de la grandeur du style, Chateaubriand se serait refusé, sans doute, à placer à côté de ses autres œuvres des pages familières et sans apprêt. Cette considération, après tout, était assez secondaire ; elle l'était d'autant plus que beaucoup de ces lettres, même au seul point de vue de la forme, sont très remarquables. Voici qui était beaucoup plus grave. Chateaubriand, par un sentiment de discrétion et d'honneur dont il ne s'est jamais départi, avait soigneusement évité, dans ses Mémoires, de mettre en scène la femme qu'il avait aimée. Produire au grand jour les lettres qu'il lui avait écrites, c'était aller contre sa volonté la plus certaine et la mieux établie. Enfin, et cette dernière considération paraissait décisive, Mme de Custine n'avait jamais été ni une femme de lettres, ni une femme politique. Son nom n'appartient à l'histoire que par un acte de dévouement héroïque et de grand courage. Etait-il permis de livrer à la publicité ses sentiments intimes, de rappeler sans nécessité l'attention sur les faiblesses de sa vie ? Or donc, ne publiez pas.

Oui, mais, depuis le livre de M. Bardoux, la question n'était plus entière.

La vie de Mme de Custine était maintenant connue de tous. Une publication nouvelle ne pouvait plus nuire à sa mémoire. Il ne restait pas une indiscrétion à commettre. Et alors une autre question se posait. M. Bardoux, et avant lui Sainte-Beuve, ont pris texte des relations de Mme de Custine et de Chateaubriand pour présenter sous un jour odieux le caractère du grand écrivain. Ils ont chargé son portrait des plus sombres couleurs. Ils ont fait de Mme de Custine une victime, misérablement trahie, lâchement abandonnée ; ils ont fait de Chateaubriand un froid adorateur, sans scrupule, sans remords et sans pitié. Il a paru à M. de Robethon que les lettres qu'il avait entre les mains ne s'accordaient guère avec ces sévérités ; qu'elles montraient les choses sous un tout autre jour et qu'elles disculpaient Chateaubriand. Ne devenait-il pas dès lors nécessaire de les publier ? M. de Robethon l'a pensé et j'estime qu'il a eu raison. Il les a, du reste, encadrées à merveille dans un récit habilement conduit, très curieux et très neuf, même après le volume de M. Bardoux.

II

A quelle époque Chateaubriand et Mme de Custine se sont-ils connus ? Comment est né ce long attachement qui a traversé tant de fortunes diverses et que la mort seule a brisé ? D'après M. Bardoux, ils se seraient vus pour la première fois en 1803, dans le salon de Mme de Rosanbo, alliée au frère aîné de Chateaubriand, et l'une des compagnes de Mme de Custine à la prison des Carmes1. M. de Robethon est d'avis que leur première rencontre remonte un peu plus haut, peut-être jusqu'à l'année 1801, et qu'elle a eu lieu dans des circonstances très différentes. Il croit, en effet, trouver un indice de leurs premières relations dans la page des Mémoires d'Outre-Tombe où Chateaubriand raconte que, après l'apparition du Génie du Christianisme, au milieu de l'engouement des salons, il fut enseveli sous un amas de billets parfumés. «Si ces billets, dit-il, n'étaient aujourd'hui des billets de grand'mères, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure (2).i Ce dernier trait s'appliquait évidemment à une seule personne et à un fait particulier ; c'est une émotion unique que le poète a ressentie à ce larcin, gage indiscret d'un naissant amour, qui se dérobait « sous le voile d'une longue chevelure. » Cette longue chevelure, nous la connaissons ; nous la retrouvons deux fois

(1) Bardoux, p. 13t. ↩

(2) Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 235.

dans le passage des Mémoires d'Outre-Tombe que j'ai cité au début de cet article. Chateaubriand semble en avoir fait pour Mme de Custine une sorte d'auréole, un charme distinctif qui n'appartient qu'à elle.

A l'appui de la conjecture, déjà très plausible, de M. de Robethon, il est permis aujourd'hui d'apporter une preuve directe et décisive. L'homme de France qui connaît le mieux aujourd'hui son Chateaubriand, M. l'abbé Pailhès (1), a commencé, depuis quelque temps, dans la Revue Catholique de Bordeaux, la publication des lettres inédites de Chateaubriand à Fontanes. Voici le début d'une de ces lettres, en date du 8 septembre 1802 :

« Eh bien, mon cher enfant, les vers? Vous êtes un maudit homme. Pas un signe de vie de votre part...

« Comment va Mme Fontanes et l'enfant (2) et la sœur, et l'oncle ? Que vous êtes heureux d'avoir autant de cœurs qui s'intéressent à vous.

« La grande voyageuse (3), comment est-elle? Je ne sais si elle a reçu ma lettre.

« A propos de lettre, il vient de m'arriver par la poste, toute décachetée, une lettre qui me fait peine si F.... l'a vue. On se plaint de mes rigueurs et on m'offre des merveilles. Je ne sais comment faire pour empêcher les indiscrètes bontés de m'arriver par le grand chemin... »

F... ne peut être que Fouché. C'est lui, en sa qualité de ministre de la police, et lui seul, qui a pu voir cette lettre, si même ce n'est pas lui qui l'a décachetée ; car une lettre

(1) Voir Mme de Chateaubriand, d'après ses Mémoires, sa Correspondance, par l'abbé G. PAILHÈs, un vol, in-8, et Mme de Chateaubriand, lettres inédites à M. Clausel de Coussergues, par le même, un vol. in-8°.

(2) Christine de Fontanes.

(3) Mme Baciocchi, sœur du premier consul.

mise à la poste, une lettre contenant d'indiscrètes bontés, et de nature à intéresser Fouché, n'a pas pu n'être pas cachetée avec soin. Or, Fouché, à cette époque, et depuis plusieurs années déjà, était le protecteur actif, l'admirateur passionné, le grand ami de l'héroïque veuve du marquis de Custine, - de la « reine des roses ».

Il est donc impossible de ne pas faire remonter à cette lettre « décachetée » et à cette date de septembre 1802, le début des relations de Mme de Custine avec Chateaubriand.

Si la date de 1803, donnée par M. Bardoux est inexacte, celle de 1801, mise en avant par M. de Robethon, est également erronée. Il dit, en effet, - et avec raison - que la première rencontre eut lieu peu après l'apparition du Génie du Christianisme. Or, le Génie du Christianisme a paru non en 1801, mais le 14 avril 1802.

Mme de Custine, nous venons de le dire, était très liée avec Fouché, qui lui avait fait restituer la partie de ses biens que l'Etat n'avait pas vendue. Dans plusieurs de ses lettres, Chateaubriand la prie d'user de son influence auprès du ministre de la police en faveur d'un de leurs amis. Sa lettre du 1er août 1804 se termine ainsi :

« Je vous conjure de pousser l'affaire de mon ami. Je ne sais où demeure le ministre, mais il est trop connu pour que ses lettres se soient égarées. Mais prenez garde à présent, il faut que vos lettres soient adressées particulièrement à F... (Fouché) et non pas au ministre, car alors vos lettres seraient simplement ouvertes par les commis de la police, comme une affaire de bureau. »

D'après M. Bardoux, l'ami pour lequel Chateaubriand fait ici appel à l'influence de Mme de Custine ne serait autre que Chénedollé, alors absent de Paris et à qui il voulait ouvrir la carrière diplomatique. « Mme de Custine, écrit-il, étant liée avec Fouché, il fallait inspirer à celui-ci de l'intérêt pour un ami si cher. Fouché, au reste, avait été son professeur à Juilly ; quand il s'était agi de le rayer de la liste des émigrés, Mme de Staël l'avait conduit au ministère de la police ; Fouché avait reconnu son ancien élève et lui avait tendu les bras1. - C'est à tort que M. Bardoux a cru qu'il s'agissait ici de Chénedollé. Dans une autre de ses lettres - en date du 16 juillet 1804 - Chateaubriand s'exprime ainsi : « Vous avez voulu rendre service à mon ami, et vous le pouvez plus que moi puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l'éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté (2). « Ces expressions ne pouvaient aucunement s'appliquer à Chénedollé, qui n'était alors ni persécuté ni malheureux, qui n'avait rien à démêler avec la police et pour qui Fouché ne pouvait rien à aucun titre. L'ami persécuté sur le compte duquel il s'agissait d'apitoyer le ministre de la police était M. Bertin l'aîné.

Très royaliste, M. Bertin avait été, en 180o, arrêté par mesure administrative et enfermé au Temple. Sans avoir subi aucun jugement, aucune condamnation, il fut relégué à l'île d'Elbe, puis envoyé en Italie, où la résidence de Florence, et plus tard celle de Rome, lui fut assignée.

C'est à Rome qu'il se lia d'une étroite amitié avec Chateaubriand. Celui-ci se plaisait à rappeler les débuts de sa liaison avec Bertin l'aîné : « C'est avec lui, disait-il, que

(1) BARDOUX, p. 154. ↩

(2) chédieu de Robethon, p. 85

je visitai les ruines de Rome, et que je vis mourir Mme de Beaumont, deux choses qui ont lié sa vie à la mienne (1) »

Las de l'exil et de ses sollicitations sans résultat pour obtenir son rappel, Bertin prit le parti assez aventureux de rentrer en France sans autorisation, mais avec un passeport que Chateaubriand lui avait complaisamment délivré.

Cela se passait au commencement de 1804, au moment même où Chateaubriand, de son côté, quittait Rome et rentrait à Paris. Bertin qui, malgré son passeport, n'était pas en règle, fut obligé de se tenir caché, après son retour, tantôt dans sa maison de la vallée de Bièvre, tantôt à Paris.

C'est pour ce proscrit, pour « son ami malheureux, injustement persécuté » que Chateaubriand demande avec instance à Mme de Custine d'intercéder auprès de « son grand am » Fouché. La suite de la correspondance ne laisse aucun doute à cet égard, notamment la lettre du 8 septembre 1804, où je trouve ces lignes : « La pauvre Mme Bertin a la fièvre putride. Je ne sais qui présentera votre lettre. Comment nous tirer de là ? » Notons en passant qu'il n'est presque aucune des lettres de Chateaubriand à cette époque qui ne débute par ces mots : « Avez-vous écrit à Fouché ? » ou qui ne se termine par ceux-ci : « Ecrivez à Fouché. » Jamais on ne mit plus d'insistance, plus de suite, plus de dévouement à plaider la cause d'un ami. Cela n'empêchera pas Sainte-Beuve, M. Bardoux et, après eux, combien d'autres ! de l'accuser de sécheresse et d'égoïsme.

(1) Chateaubriand et son temps, par le comte DE MAR-