Deuxième partie
Victor Hugo. L'Enfance de Victor Hugo
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Victor Hugo. L'Enfance de Victor Hugo1
(1) L'Enfance de Victor Hugo, par Gustave SIMON, un volume in-18 ; 1904. ↩
Sous ce titre : L'Enfance de Victor Hugo, M. Gustave Simon vient de publier le récit des vingt premières années du grand poète. Se propose-t-il de donner une suite à ce travail et d'écrire la Biographie complète de Victor Hugo ? Si 'es autres volumes doivent ressembler à celui-ci, j'estime que l'auteur fera bien de s'en tenir là. Victor Hugo, en effet, a tenu à nous donner lui-même son autobiographie, au moins jusqu'en 1841. Elle a paru, en 1862, sous ce titre : Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Est-il donc nécessaire de recommencer ces deux volumes, si c'est pour n'y rien changer ? Or, M. Gustave Simon n'a rien changé du tout aux récits personnels et presque toujours inexacts du poète. Pour lui, tout ce qu'a raconté Victor Hugo est parole d'Evangile ; c'est sacré : y porter la main serait un sacrilège.
Dès le début, il montre bien dans quel esprit il a composé son livre.
La première question qu'il rencontre est celle des origines de Victor Hugo. Etait-il de vieille et haute noblesse, appartenait-il, comme il n'a cessé de le prétendre, à une des plus grandes familles de Lorraine ; ou n'avait-il, au contraire, comme ancêtres que des cultivateurs et des menuisiers ?
Il y a déjà vingt ans1, j'ai établi la généalogie de Victor Hugo d'après une série de pièces dont l'authenticité n'a pas été contestée.
(1) Victor Hugo avant 1830, par Edmond BIRÉ, 1883. ↩
Dans l'Histoire de Nancy, par M. Jean Cayon, à la page 353, consacrée au récit de la fête des Epoux dans le département de la Meurthe, on lit ce qui suit :
Parmi les citoyens couronnés dans ces fêtes patriarcales, nous remarquons, le 10 floréal au V (29 avril 1797), Joseph Hugo, menuisier, « très excellent républicain » et père de neuf enfants dont plusieurs étaient à la frontière. Il est l'aïeul de notre célèbre Victor Hugo, pair de France...2.
(2) L'ouvrage de M. Jean CAYON a paru en 1846. ↩
Ce n'est pas sans raison que Joseph Hugo avait été couronné le jour de la fête des époux. Il s'était marié deux fois : sa première femme, demoiselle Dieudonnée Béchet, était fille de Dominique Béchet, maître cordonnier ; sa seconde femme, demoiselle Jeanne-Marguerite Michaud, était gouvernante d'enfants chez le comte Rosières d'Euvezin3. De ses deux mariages il avait eu douze enfants, sept filles et cinq garçons : Jean-François, né le 27 janvier 1757 ; François-Balthazar, né le 5 janvier 1762 ; Joseph-Sigisbert-Léopold (le futur général, père du poète), né le 15 novembre 1773 ; Louis-Joseph, né le 14 février 1777 et François-Juste, né le 3 août 1780.
(3) Les Archives de Nancy ou Documents relatifs à l'histoire de cette ville publiés sous le patronage de l'administration municipale, par M. LEPAGE, archiviste de la Meurthe, t. IV, 1865. ↩
Du recensement officiel des habitants de Nancy, fait en l'an IV (I796), il résulte que, des sept filles du menuisier Joseph Hugo, trois, Victoire, Anne-Julie et Marie-Françoise, étaient couturières et demeuraient avec leur père dans la rue des Maréchaux. Trois étaient mariées l'une à Joseph Pettinger, boulanger, puis livreur de blé ; une autre à Joseph George, perruquier ; la troisième, qui habitait Paris, à René-François-Martin Chopine. Peu après ce recensement, Victoire quitta à son tour la maison paternelle pour épouser Jean-Baptiste-André Werquin, magistrat de sûreté à Neufchâteau, département des Forêts (Luxembourg). L'aînée, Catherine, née le 12 mars 1755, est restée célibataire, ainsi qu'Anne-Julie et Marie-Françoise.
Dans le tableau généalogique que l'auteur de Victor Hugo raconté a placé en tête de son livre, tous ces braves gens brillent par leur absence. M. Hugo parle bien de ses oncles « Francis-Juste, qui devint major d'infanterie, et Louis-Joseph qui devint général de brigade » ; mais les oncles perruquiers et boulangers n'ont pas obtenu la moindre mention, non plus que les tantes couturières. Que ne se faisaient-elles admettre comme chanoinesses, au chapitre de Remiremont, ainsi que l'avait fait une des sœurs de Chateaubriand ? De la grand'mère, gouvernante d'enfants, il n'est pas soufflé un traître mot ; passe encore, si elle eût été, comme la grand'mère de Lamartine sous-gouvernante des enfants de M. le Duc d'Orléans !
Un prédécesseur de M. Gustave Simon, M. A. Barbou, dans une Biographie parue du vivant du poète1, s'est appliqué de son mieux à le débarrasser de ces parents pauvres, et V. Hugo l'a eu, certes, pour agréable, car l'honnête M. Barbou nous apprend qu'il n'a écrit son ouvrage qu'après en avoir soigneusement recueilli les éléments dans ses conversations avec LE MAITRE. Son livre est un livre de biographie domestique et qui entend M. Barbou entend Victor Hugo lui-même. Comprenant que le silence avait ici ses dangers, l'auteur de Victor Hugo et son temps s'est décidé, non pas à nommer Joseph Hugo, - son nom n'attristera jamais des pages consacrées à la gloire de Victor Hugo, — mais à y faire une allusion discrète : « Certains généalogistes, dit-il, ont contesté cette descendance (celle qui le rettacherait directement à une famille de vieille noblesse, celle de Georges Hugo, capitaine des gardes du duc de Lorraine, anobli dès 1535). Ils ont prétendu que le grand'père du général Hugo avait exercé un métier manuel. » Pourquoi ce tour classique et cette périphrase ? Le mot de menuisier est-il donc si terrible à prononcer et à écrire ? « Cela est possible, continue mélancoliquement M. Barbou, les plus illustres familles ayant eu des revers à subir : mais il n'en est pas moins exact que Victor Hugo, qui n'eu tire point vanité, qui ne rougirait point, bien au contraire, de la plus humble extraction, appartient à une famille de vieille noblesse, de cette noblesse vénérable devant ses titres aux services rendus au pays. » -« Ses pères, ajoute le bon biographe Barbou,
(1) Victor Hugo et son temps, 1882. ↩
Avaient donjon sur roche et fief dans la campagne. »
Et, à l'appui de son dire, l'auteur de Victor Hugo et son temps invoque Pierre d'Hozier, juge d'armes de France, et le quatrième registre de son Armorial général, publié en 1752. D'Hozier a dressé, en effet, sous ce titre : Hugo en Lorraine, l'arbre généalogique des descendants de Georges Hugo, capitaine dans les troupes de René II, duc de Lorraine et anobli par lettres du 14 avril 1535, - ce Georges Hugo, dont le poète s'est réclamé en toute circonstance et dont il avait tenu à donner le prénom à son petit-fils :
Premier degré : Georges Hugo.
Deuxième degré : Claude Hugo, écuyer, gendarme dans la compagnie du prince Nicolas de Lorraine.
Troisième degré : François Hugo, avocat au Parlement de Saint-Mihiel.
Quatrième degré : Nicolas Hugo, écuyer, syndic de la noblesse du bailliage de Saint-Mihiel.
Cinquième degré : Nicolas-Ignace Hugo, écuyer, conseiller d'Etat et privé du duc Léopold de Lorraine.
Sixième degré : Charles-Hyacinthe Hugo, chevalier, né le 16 décembre 1699, conseiller-maître en la Chambre des Comptes de Lorraine, lequel épousa, le 9 mars 1734, Anne Lhuillier de Spitzemberg, fille de Léopold Lhuillier, seigneur de la capitainerie de Spitzemberg et capitaine d'infanterie au service de France. François, duc de Lorraine, accorda à Charles-Hyacinthe, le 20 novembre 1736, des lettres par lesquelles lui, ses enfants et sa postérité, née et à naître en légitime mariage, furent créés chevaliers.
L'Armorial général de France ayant paru en 1752, l'arbre généalogique dressé par d'Hozier s'arrête forcément à cette date. M. Barbou profite de ce silence obligé pour continuer à sa façon la généalogie interrompue, et il écrit bravement : « Charles-Hyacinthe Hugo, issu de Georges au cinquième degré, obtint d'autres lettres patentes, et son petit-fils, Sigisbert Hugo, entra au service en 1788 ».
Ce n'est pas plus difficile que cela et le tour est joué. Du moment que le général Sigisbert Hugo, père de Victor Hugo, est le petit-fils de Charles-Hyacinthe, conseiller-maître en la Chambre des Comptes de Lorraine et époux d'Anne de Spitzemberg, Victor Hugo est bien le descendant direct de Georges Hugo, capitaine dans les troupes du duc René II : ce qu'il fallait démontrer.
Tout cela serait à merveille s'il n'y avait, dans cette démonstration, une lacune fâcheuse, une omission regrettable. M. Barbou affirme bien que le général Sigisbert Hugo était le petit-fils de Charles-Hyacinthe, mais c'est là une assertion absolument fantaisiste : nous allons l'établir, à l'aide d'une double série de preuves.
Charles-Hyacinthe mourut à Estival le 24 janvier 1738, laissant sa femme veuve - demoiselle Anne Lhuillier de Spitzemberg, - et trois enfants nés de son mariage, savoir :
1° Nicolas-Dieudonné Hugo, chevalier, né le 12 juin 1735 ;
2° Louis-Charles-Toussaint Hugo, chevalier, né le 29 mai 1736;
3° Joséphine-Mectilde Hugo, née le 6 juillet 1737.
Nicolas Dieudonné Hugo devint lieutenant au régiment de Caraman et mourut sans enfants.
Louis-Charles-Toussaint, chevalier Hugo de Spitzemberg, épousa, le 25 septembre 1770, Marie-Catherine de Bazelaire de Neuvillers, et sa descendance directe s'est continuée jusqu'à nos jours. Massacré par la populace à Saint-Dié, au mois de septembre 1793, et scié entre deux planches, il laissait quatre enfants, une fille et trois fils, qui émigrèrent et s'établirent à Stuttgart.
Deux de ses fils sont morts sans postérité ; le troisième, Louis-François-Xavier, baron Hugo de Spitzemberg, né à Saint-Dié, le 21 juillet 1781, et marié à Elisabeth-Juliane-Caroline-Charlotte, baronne de Massembach, est mort à Stuttgart le 25 avril 1844, laissant quatre fils, dont les deux plus jeunes moururent sans enfants.
Des deux autres, l'aîné, Guillaume, baron Hugo de Spitzemberg, né à Stuttgart le 19 janvier 1825, général au service du Wurtemberg, grand chancelier, premier aide de camp du Roi, a eu de son mariage avec Marie, baronne de Hermoux :
I. Maximilien-Xavier-Guillaume, baron Hugo de Spitzemberg, né à Stuttgart le 18 mars 1858, lieutenant de dragons au service du Wurtemberg, mort à Ulm le 2 décembre 1881 ;
2. Elisabeth Hugo de Spitzemberg, née à Stuttgart le 8 mars 1861 ;
3. Olga Hugo de Spitzemberg, née à Stuttgart le 18 janvier 1863 ; du roi de Wurtemberg, ministre plénipotentiaire à Berlin, où il est mort le 13 décembre 1880. Il avait épousé Hildegarde, baronne de Warnbüler de Nemmingen. Sont issus de ce mariage :
4. Amélie Hugo de Spitzemberg, née à Stuttgart le 25 mai 186g. Le second fils de Louis-François-Xavier, né à Stuttgart le 19 septembre 1826, a été conseiller d'Etat, chambellan
I. Constantin-Henry-Conrad-Lothard Hugo de Spitzemberg, né à Berlin le 16 octobre 1868 ;
2. Anne-Francisca-Vilma-Caroline-Johanna de Spit zemberg, née à Berlin le 21 juin 1877 (1).
(1) Généalogie des Hugo de Spitzemberg. - Bibliothèque publique de Nancy.
Pendant la guerre de 1870, le baron Guillaume Hugo de Spitzemberg et son frère demandèrent - ce qui leur fut accordé - à ne point prendre part à la campagne la France.
Nous avons donc, d'une façon complète et sans solution de continuité le tableau généalogique de la famille qui a pour chef Georges Hugo, anobli par le duc René. Et sur ce tableau, pas la moindre lacune, pas le plus léger vide où il soit possible, avec la meilleure volonté du monde, d'introduire Joseph-Léopold-Sigisbert, père de Victor Hugo.