Première partie
Chateaubriand
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Quelques jours seulement après avoir écrit cette lettre, et comme il venait d'arriver à Néris pour y faire une saison, Chateaubriand y recevait la nouvelle du terrible événement du 13 juillet 1842. Le fils aîné de Louis-Philippe, le duc d'Orléans, s'était fracassé la tête sur un pavé de la route de Neuilly, en tombant du marche pied de sa voiture. Cette mort tragique qui semblait découronner la maison d'Orléans, produisit en France et en Europe une émotion profonde. Les Chambres furent immédiatement convoquées pour le 25 juillet, afin d'assurer l'avenir par le vote d'une loi de régence. Il parut à Mme Bayart que, dans de telles circonstances, il convenait de rappeler à la France les droits de Henri V. Que ces droits fussent affirmés une fois de plus par la grande voix de Chateaubriand et l'effet serait, sans nul doute, considérable. Dès le 19 juillet, elle écrivit en ce sens à la duchesse de Berry. Celle-ci lui fit répondre, le 22 août, par les lignes suivantes, sous la signature de M. le comte de Chazelles, qui se trouvait à ce moment auprès de la princesse :
Devant cet événement du 13 dont vous entretenez S. A. R. se présentent pour l'avenir de si puissantes considérations, que les développer, en saisir le pays, eût été, serait de la plus importante actualité. La plume de Fénelon n'aurait besoin que d'être trempée dans son cœur pour que la France trouvât lumière dans les inspirations de son génie... Tous les vœux sont unanimes pour que cette puissante voix se fasse entendre... L'initiative pour la demander doit venir de cette même main dont vous rappelez que les lignes ont déjà porté bonheur au génie... mais son cœur ne les aura pas attendues peut-être... et nous espérons en lui !
Mme Bayart s'empressa de communiquer ce billet à Mme de Chateaubriand, qui lui répondit, le 9 septembre :
Nous avons lu la bienveillante lettre de Brunsée ; mais ce qu'on demande souffre bien des difficultés et ne peut se faire, non seulement sans beaucoup de réflexion, mais encore sans une indication formelle de la manière dont on veut que la chose soit dite. Vous savez que Fénelon ne sait bien parler qu'à sa manière, et il confesse qu'en ce moment, ne connaissant pas le terrain d'outre-frontière, cette manière pourrait avoir des inconvénients. Aussi longtemps que votre ami ne pourra pas connaître par lui-même les intentions des intéressés, il doit se taire, dans l'intérêt d'une cause qui, depuis douze ans, n'a été, avec les meilleures intentions du monde, que trop mal servie...
• Aucune indication « formelle » n'étant venue à Chateaubriand de la part des « intéressés », la brochure ne fut pas écrite, et il vaut sans doute mieux qu'elle ne l'ait pas été. Le zèle de Mme Bayart l'avait ici abusée. Il est deux choses qui, malgré toutes les divisions, doivent rester saintes : la mort et le deuil. Il ne convenait pas que le coup affreux qui venait d'atteindre la famille d'Orléans fût, pour le parti légitimiste, l'occasion d'une manifestation politique. Les princes de la Branche aînée firent, en cette triste circonstance, la seule chose qu'il y eût à faire. Le duc de Bordeaux était, à ce moment, aux eaux de Tœplitz ; le duc et la duchesse d'Angoulême et Mademoiselle étaient à Kirchberg. Dès qu'ils apprirent la nouvelle et sans s'être concertés, les princes se rencontrèrent dans un même sentiment, et firent immédiatement célébrer des services funèbres pour le repos de l'âme de M. le duc d'Orléans. La chapelle du château de Kirchberg vit trois exilés, le fils de Charles X, la fille de Louis XVI et la fille du duc de Berry s'approcher de la table sainte, afin de rendre plus efficace et plus puissante la prière qu'ils adressaient à Dieu pour qu'il voulût bien recevoir en sa miséricorde le premier-né du roi des Français.
L'année suivante allait apporter à Mme Bayart une grande joie. Le duc de Bordeaux, prenant le titre de comte de Chambord, qu'il avait déjà porté à Rome en 1839, résolut, à l'automne de 1843, de se rendre en Angleterre. Bien qu'il désirât vivement voir auprès de lui, pendant son séjour à Londres, le plus grand nombre de Français possible, il n'adressa en France que deux invitations personnelles, l'une à Chateaubriand, l'autre à Berryer. Ce fut à Chateaubriand que le jeune prince adressa son premier appel : « Je serai heureux et fier, lui écrivait-il dès le 30 septembre, de montrer près de moi un homme dont le nom est une des gloires de la France et qui l'a si noblement représentée dans le pays que je vais visiter. »
Chateaubriand était très souffrant. Quelques-uns de ses amis lui représentèrent que les fatigues et les émotions de ce voyage pourraient être mortelles pour lui : « Quand on a reçu une telle lettre, dit-il, il faut y aller vivant, et mort, s'y faire porter dans sa bière. » De son côté, Mme de Chateaubriand écrivait à Mme Bayart :
Mon mari se prépare au voyage auquel il a été invité par l'auguste voyageur lui-même, de manière à lui faire oublier que, dans cette saison, sa santé ne répond pas à son zèle, et que ses jambes le porteront bien mal où son cœur l'appelle. Je ne puis vous promettre, très chère Dame, qu'il laisse ici sa modestie : c'est un défaut de caractère qui lui est trop particulier pour qu'il s'en corrige. Il ira donc, tout simplement, mettre ses respects et son dévouement aux pieds du Prince et reviendra ici chanter le Nunc dimittis.
Il sera heureux de rencontrer votre mari et votre cher Henri qui paraît être le digne fils de son père ; je conçois bien, chère amie, vos regrets de ne pouvoir les accompagner...
Le comte de Chambord avait commencé son voyage par Edimbourg et par l'Ecosse ; il ne devait être à Londres que le 28 novembre. Ce fut seulement à ce moment que Chateaubriand passa le détroit. Henri de France avait voulu qu'il fût son hôte et occupât le rez-de-chaussée de l'hôtel que lui-même habitait dans Belgrave-Square. A peine arrivé, il monta dans les salons du prince. Confondu dans la foule, donnant à tous l'exemple du respect, le vieillard, malgré les fatigues d'un long voyage et le poids de la maladie, se tenait debout devant les grandeurs de l'exil et les majestés d'un passé de huit siècles. Averti de sa présence, le comte de Chambord traversa les flots nombreux de visiteurs qui s'ouvraient avec peine pour lui faire un passage, et quand il fut auprès de lui, prenant ses deux mains : « Monsieur de Chateaubriand, lui dit-il, asseyez-vous de grâce, je vous en prie, pour que je puisse m'appuyer sur vous. »
Chaque matin, le prince allait visiter son cher malade, s'asseyait familièrement sur son lit et causait longuement avec lui des hommes et des choses. Il venait le prendre dans la journée pour l'emmener en voiture, afin de ne perdre presque aucune heure de son séjour.
Le 30 novembre, une nombreuse députation de Français, ayant à sa tête le duc de Fitz-James, étant allée saluer Chateaubriand, le comte de Chambord parut inopinément au milieu de l'assemblée ; il était accompagné de Berryer et du duc de Valmy : « Messieurs, dit-il, j'ai appris que vous étiez réunis chez M. de Chateaubriand, et j'ai voulu venir ici vous rendre visite... Je suis si heureux de me trouver au milieu des Français ! J'aime la France parce que la France est ma patrie, et si jamais mes pensées se sont dirigées vers le trône de mes ancêtres, ce n'a été que dans l'espoir qu'il me serait possible de servir mon pays avec ces principes et ces sentiments si glorieusement proclamés par M. de Chateaubriand, et qui s'honorent encore de tant et de si nobles défenseurs dans notre terre natale. »
Tout le monde pleurait. « Messieurs, dit Chateaubriand, mes larmes sont la seule réponse que je puisse faire. » Et il tomba assis sur un fauteuil. Le prince lui serra de nouveau la main, et non moins ému que tous les assistants, il leur dit : « Messieurs, je vous laisse avec notre ami » ; puis il se retira au milieu des cris mille fois répétés de Vive le Roi ! (1).
(1) Lettre de M. Henri Bayart.
Le rêve de Mme Bayart se réalisait enfin : son jeune roi se montrait à la France appuyé sur M. de Chateaubriand, déclarant faire siens les principes et les sentiments du grand écrivain. Elle n'avait pu se rendre à Londres, où le comte de Chambord désirait, d'ailleurs, ne voir venir que des hommes ; mais elle avait envoyé à Belgrave-Square son mari, son fils Henri, filleul du prince, et son gendre, M. Auguste Johanet (1). Chaque jour, ils la tenaient au courant des incidents qui se produisaient, et qui tous étaient de nature à fortifier ses espérances, à réjouir son cœur de fidèle royaliste. Le prince avait accordé à nos trois voyageurs une audience particulière et s'était montré pour eux - et aussi pour l'absente - plein de la plus affectueuse sollicitude. De son côté, dès que Chateabriand avait aperçu M. Bayart dans les salons de Belgrave-Square : « Eh ! bien, lui avait-il dit, vous devez sentir vos entrailles remuer à l'aspect de ce beau prince qui a sucé le lait de Mme Bayart ! - Et vous, Monsieur Henri, que vous a dit votre parrain ? »
Le voyage de Londres se ferma sur ces deux lettres :
Londres, le 4 décembre 1843.
Monsieur le vicomte de Chateaubriand, au moment où je vais avoir le chagrin de me séparer de vous, je veux vous parler encore de toute ma reconnaissance pour la visite que vous êtes venu me faire sur la terre étrangère, et vous dire tout le plaisir que j'ai éprouvé à vous revoir et à vous entretenir des grands intérêts de l'avenir. En me trouvant avec vous en parfaite communion d'opinions et
(1) M. Auguste Johanet, avocat à Paris, avait plaidé dans la plupart des procès politiques de l'époque. Il est l'auteur de plusieurs écrits royalistes : la Vendee à trois époques ; - Souvenirs de Belgrave-Square, etc.
de sentiments, je suis heureux de voir que la ligne de conduite que j'ai adoptée dans l'exil, et la position que j'ai prise, sont en tous points conformes aux conseils que j'ai voulu demander à votre longue expérience et à vos lumières. Je marcherai donc avec encore plus de confiance et de fermeté dans la voie que je me suis tracée.
Plus heureux que moi, vous allez revoir notre chère patrie. Dites à la France tout ce qu'il y a dans mon cœur d'amour pour elle. J'aime à prendre pour mon interprète cette voix si chère à la France, et qui a si glorieusement défendu, dans tous les temps, les principes monarchiques et les libertés nationales.