Troisième partie
VIII
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Changer les sentiments ou les croyances, c'est changer la société.
IX
Il y a une corrélation flagrante et visible entre l'athéisme et la démocratie.
La démocratie ne veut pas plus, dans la société de pouvoir un et fixe, que l'athéisme ne veut de Dieu dans le monde.
Elle place le pouvoir dans les citoyens, comme l'autre place Dieu dans les effets de la matière, ou dans la matière même (1).
IV
M. Le Breton, je l'ai dit, est professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux. On n'aime pas Balzac dans l'Université que lui-même, du reste, se plaisait à combattre, estimant que « l'enseignement, ou mieux l'éducation par des corps religieux est le grand principe d'existence pour les peuples, le seul moyen de diminuer la somme du mal, et d'augmenter la somme du bien dans toutes les sociétés (2) ». Il y a quelque cinquante ans, Saint-Marc Girardin, à la Sorbonne, prenait déjà à partie l'auteur d'Eugénie Grandet et du Père Goriot : il ne tarda pas à être fait académicien. Même fortune pourrait bien échoir un jour à M. Le Breton, qui, avec beaucoup de talent, a repris, développé, fortifié les critiques de Saint-Marc Girardin (1). J'applaudirai, pour ma part, à son succès, - non sans me rappeler que Balzac a voulu, lui aussi, être de l'Académie, et qu'après un stage de dix ans, il est arrivé à obtenir deux voix, — pas une de plus.
Attaché à la tradition, admirateur ardent de Richelieu, Balzac voyait dans l'Académie française un legs du passé,
(1) Voir dans mon volume sur Honoré de Balzac (H. Champion, éditeur), les chapitres IV, V, VI et VII : Balzac royaliste.
(2) Préface générale de la Comédie humains.
(3) Cours de littérature dramatique, t. I.
une des plus nobles institutions de cette France du dix-septième siècle, « de cette société de Bossuet et de Louis XIV1 », l'objet de ses admirations et de ses regrets. L'Académie n'a pas compris qu'elle avait en lui un dévot fervent, le dernier peut-être qui l'aimât pour elle-même, parce qu'elle était, au fond, et quoi qu'on en dise, la négation des idées égalitaires, si chères à notre temps, si odieuses à Balzac. Au lieu de tendre la main à cet amant fidèle, de se borner du moins à lui dire : Repassez, elle a répété pendant dix ans, le mot de Sainte-Beuve - lequel avait les meilleures raisons du monde pour ne pas aimer l'auteur de la Revue Parisienne : « M. de Balzac est trop gros pour nos fauteuils. » Non seulement elle ne lui a pas entr'ouvert sa porte, comme l'a dit à tort le secrétaire perpétuel, M. Camille Doucet, dans un de ses rapports2 ; en lui faisant, comme par pitié, l'aumône de deux voix, bientôt réduites à une, puis à zéro, elle lui a signifié brutalement que cette porte ne s'ouvrirait jamais pour lui3.
(1) Revue Parisienne, par H. DE BALZAC, p. 244. ↩
(2) Voilà, Messieurs, comment Balzac s'est arrêté sur le seuil de l'Académie, dont la porte déjà entr'ouverte ne demandait plus qu'à s'ouvrir tout à fait devant l'Illustre auteur de la COMÉDIE HUMAINE. » - Rapport de M. Camille Doucet, secrétaire perpétuel de l'Académie française, sur les concours de l'année 1886. ↩
(3) Voir, dans le volume précité sur Honoré de Balzac, le chapitre I: Balzac et l'Académie française. ↩
15 octobre 1905.
Les logis de Balzac.
Balzac est né à Tours le rer prairial an VII (20 mai 1799) au numéro 25 de la rue portant alors le nom de rue de l'Armée d'Italie, aujourd'hui rue Nationale.
En 1807, son père le mit au collège de Vendôme, tenu par les Oratoriens. On lit dans le registre d'entrée :
Honoré Balzac, âgé de huit ans et cinq mois a eu la petite vérole, sans infirmités ; caractère sanguin, s'échauffant facilement, est sujet à quelques fièvres de chaleur. Entré au pensionnat le 22 juin 1807.
S'adresser à M. Balzac, son père, à Tours.
Le futur auteur de Louis Lambert (1) sortit du collège de Vendôme le 22 avril 1813 ; il entra alors comme externe au collège de Tours, dirigé par M. Chrétien, et y redoubla sa troisième.
A la fin de 1814, M. Balzac père fut appelé à Paris
(1) Les premières scènes du roman de Louis Lambert se passent au collège de Vendôme, où Balzac eut pour condisciples l'avocat Jules Dufaure et le philosophe Barchou de Penhoen.
comme directeur des vivres de la première division militaire, et prit un appartement rue du Temple, numéro 40. Honoré acheva ses études chez M. Lepitre, rue Saint-Louis, et chez MM. Sganger et Bruzelin, rue de Thorigny, au Marais.
Ses classes terminées, il revint sous le toit paternel. On était en 1816 ; il avait dix-sept ans et demi. Son père exigea qu'il fît son droit, en même temps qu'il travaillerait chez un avoué, M. Guillonnet-Merville, celui qui disait à Eugène Scribe, autre clerc amateur, un soir qu'il l'avait rencontré au bal : Passez donc à l'étude, je vous assure qu'il y a de l'ouvrage. L'étude de M. Guillonnet-Merville était située rue Coquillière, numéro 42. Le romancier a dédié à son ancien patron un de ses plus beaux récits, un Épisode sous la Terreur. Il ne s'en est pas tenu là ; il l'a immortalisé - à une lettre près - sous le nom de Derville, l'avoué du colonel Chabert, du duc de Grandlieu et du comte de Sérizy, de Mme de Nucingen et du duc de Chanlieu, gentilhomme de la cour de Louis XVIII et de celle de Charles X1.
(1) Les principaux récits de la Comédie humaine dans lescolone chabert, cobek, le pare Gorie, un Deur dans la vie, Splendeurs et misères des courtisanes. ↩
Au moment où Balzac fut reçu licencié, son père, qui venait d'être mis à la retraite et de subir des pertes d'argent dans deux entreprises, se retira à la campagne, à six lieues de Paris, au bourg de Villeparisis2. Honoré resta à Paris, non pour être avocat ou pour devenir notaire, comme l'eût désiré sa famille, mais pour courir les chances de la carrière littéraire. Dans l'espoir qu'un peu de vache enragée le ramènerait à de meilleurs sentiments, on l'installa dans une mansarde rue de Lesdiguières, n° 9, près de l'Arsenal et on le gratifia de la plus maigre des pensions. On convint de dire aux amis de la famille qu'il était allé passer quelque temps à Albi, près d'un cousin : sa tentative, en cas d'insuccès, resterait ignorée.
(2) Canton de Claye-Souilly, arrondissement de Meaux, département de Seine-et-Marne. ↩
C'était au mois de mars 1819. Plus tard, dans ses romans et ses nouvelles, dans Facino Cane, par exemple, publié en 1836, il aimera à revenir sur ces souvenirs à la fois pénibles et doux :
Je demeurais alors, dit-il, dans une rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue de Lesdiguières : elle commence rue Saint-Antoine, en face d'une fontaine, près de la place de la Bastille, et débouche dans la rue de la Cerisaie1. L'amour de la science m'avait jeté dans une mansarde où je travaillais pendant la nuit et je passais le jour dans une bibliothèque voisine, celle de Monsieur2... Quand il faisait beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon...
(1) Dans cette rue de la Cerisaie, dans une mansarde plus noire misère, il manqua souvent de pain, à la lettre, et il s'en fallut de peu qu'un jour La faim mit au tombeau Paul Féval ignoré. ↩
(2) Bibliothèque de l'Arsenal. Elle était en 1819 la propriété particulière de Monsieur, comte d'Artois, qui l'avait achetée en 1785 du marquis de Paulmy et l'avait augmentée d'une partie de la collection laissée par le duc de La Vallière. ↩
Sa mansarde était pauvre et nue : un lit, une petite armoire, une table deux chaises. Comme Honoré aimait le luxe, il peignit lui-même sa chambre en blanc, et avec six sous de papier bleu et une bordure qu'on lui avait donnée, il fabriqua une sorte de paravent. Malheureusement, ce meuble improvisé n'empêchait pas le vent de souffler à travers la porte et la fenêtre « comme Tulou dans dans sa flûte, mais moins agréablement1 ». Comment se préserver du froid? Le 31 octobre 1819, il écrit à sa sœur Laure2, celle que jusqu'à la fin il appellera l'Alma Soror :
(1) Correpondance de H. de Balzac, t. 1, p. I. ↩
(2) Balzac avait deux sœurs : l'aînée, Laure, épousa au mois ponts et chaussées ; la cadette, Laurence, épousa en 1821 de l'octroi de Paris. - Mme L. Surville a publié en 1858 un très intéressant volume sur son frère : Balzac, sa vie et ses œuvres d'après sa correspondance. ↩
Avec le Tacite, n'oublie pas de m'envoyer un couvrepied. Si tu pouvais y joindre quelque vieillissime châle, il me serait bien utile. Tu ris ? C'est ce qui me manque le plus dans mon costume nocturne. Il m'a fallu d'abord penser aux jambes, qui souffrent le plus du froid; je les enveloppe du carrick tourangeau que Grogniart3, de boustiquante mémoire, cousillonna. Le susdit carrick, n'arrivant qu'à mi-corps, reste le haut, mal défendu contre la gelée, qui n'a que le toit et une veste de molleton à traverser pour arriver à ma peau fraternelle, trop tendre, hélas ! pour la supporter . Quant à la tête, je compte sur une calotte dantesque pour qu'elle puisse braver aussi l'aquilon. Ainsi équipé, j'habiterai fort agréablement mon palais !...i
(3) Grogniart était un petit tailleur de Tours, charge jadis d'ajuster à la taille du fils les habits du père, et qui ne s'acquittait pas de ce travail à la satisfaction d'Honoré. ↩
Il ne souffre pas seulement du froid ; il lui arrive quelquefois d'avoir à souffrir de la faim. Il ne descend de son grenier que tous les trois ou quatre jours pour les achats, va chez les marchands les plus voisins et les plus mal approvisionnés du quartier ; les autres sont trop loin, et le garçon économise ses pas. « Ton frère (destiné à tant de célébrité !) écrit-il encore à l'Alma soror, est déjà nourri absolument comme un grand homme, c'est-à-dire qu'il meurt de faim ! » Des noix et du pain sec forment souvent tout son repas. Ce sont pour lui de grands jours que ceux où une vieille servante de la famille, madame Comin - Iris-Comin, comme il la nomme, ou encore l'Ivis-Messagère - franchit le seuil de sa mansarde, lui apportant de Villeparisis un pot de confitures et un panier plein de pommes de terre.
Dans la Peau de Chagrin, cette œuvre qui contient tant de lui-même, il trace en ces termes, peut-être en exagérant un peu sa misère, le budget de ses dépenses : « Trois sous de pain, deux sous de lait, trois sous de charcuterie m'empêchaient de mourir de faim et tenaient mon esprit dans un état de lucidité singulière. Mon logement me coûtait trois sous par jour ; je brûlais pour trois sous d'huile par nuit, je faisais moi-même ma chambre, je portais des chemises de flanelle pour ne dépenser que deux sous de blanchissage par jour. Je me chauffais avec du charbon de terre, dont le prix divisé par les jours de l'année, n'a jamais donné plus de deux sous pour chacun. J'avais des habits, du linge des chaussures pour trois années ; je ne voulais m'habiller que pour aller à certains cours publics et aux bibliothèques ; ces dépenses réunies ne faisaient que dix-huit sous ; il restait deux sous pour les dépenses imprévues. Je ne me souviens pas d'avoir, pendant cette longue période de travail, passé le pont des Arts, ni jamais acheté d'eau. »
Mais toute cette misère n'est pas pour lui ôter le courage et lui faire perdre sa foi en l'avenir. Il vit à sa fantaisie, il travaille selon son goût et à sa guise. Au bout de quelque temps d'ailleurs, il a pu introduire dans son grenier un peu de confortable. Un jour, de Villepárisis, il reçoit un vieux fauteuil; un autre jour, il achète - sur ses économies - un méchant piano. Et voilà que l'Iris-Messagère ne lui apporte plus seulement des pommes de terre, elle lui apporte aussi des fleurs. Quand il en respire le parfum, étendu dans son fauteuil, il fait des rêves enchantés, il ne doute plus de ses succès prochains, de sa célébrité future ; il est heureux. Ses lettres à l'Alma soror sont pleines d'entrain et de gaieté. Dans son immense et admirable correspondance, il n'a peut-être pas de plus jolies lettres que ces lettres de la vingtième année.
Il n'est pas depuis six mois rue Lesdiguières, et déjà il a conçu le projet d'un roman moderne, qui s'appellera Coqsigrue, et il a « croquignolé » un petit roman dans le genre antique, qui s'appellera Stella. Ni l'un ni l'autre d'ailleurs ne verront le jour. En même temps que le roman, le théâtre l'attire. Il commence une comédie en prose, les Deux Philosophes, et il jette sur le papier le plan d'une tragédie en cinq actes et en vers qui aura pour sujet la mort de Charles Ier et pour titre : Cromwell.
A la fin de juin 1820, il arrive chez son père avec sa tragédie entièrement achevée. Lecture en est faite devant la famille et les amis assemblés. Le fiasco est complet. Honoré en appelle devant un arbitre, qui n'est rien moins qu'un vieil académicien, le bon Andrieux. L'auteur des Étourdis, après une lecture consciencieuse, rendit cet arrêt : Que le jeune homme fasse quoi que ce soit, excepté de la littérature.
Le coup était dur ; Balzac le reçut sans broncher. - Les tragédies ne sont pas mon fait voilà tout, dit-il; et il reprit la plume.
Il ne la reprendra plus cependant sous le toit de sa mansarde. Ses quinze mois de la rue Lesdiguières l'avaient tellement amaigri que sa mère en fut effrayée. Jugeant que l'épreuve avait assez duré, elle ne permit pas à son fils de retourner à Paris, et elle le reprit au logis, où elle le soigna avec sollicitude.
A Villeparisis, où il restera du mois de juillet 1820 au commencement de 1825, sous le toit paternel (1), avec un grand jardin enclos de murs et la campagne toute proche, Balzac est dans d'excellentes conditions pour travailler. Dès 1821, il fait paraître deux romans, les Deux Hector ou les deux familles bretonnes, et Charles Pointel ou Mon cousin de la main gauche. En 1822, il n'en publie pas moins de cinq, chacun de quatre volumes in-12: l'Héritière de Birague ; Jean-Louis ou la Fille trouvée ; Clotilde de Lusignan ou le beau Juif ; le Centenaire ou les Deux Beringheld ; le Vicaire des Ardennes. - En 1823, la Dernière Fée ou la Nouvelle Lampe Merveilleuse. - En 1824, outre un autre roman Annette et le criminel, suite du Vicaire des Ardennes, et un écrit sur le Droit d'aînesse, une Histoire impartiale des Jésuites, brillante esquisse qui renferme, en plus d'un endroit, de véritables parties d'historien. - En 1825, Jane la pâle (Wann-Chlore) et le
(1) La maison de M. de Balzac était située dans le bourg, route de Metz.
Code des honnêtes gens. En tout, de 1821 à 1825, 47 volumes. Il ne les avait écrits que pour essayer ses forces, pour se faire la main. Sachant bien qu'ils n'étaient pas pour illustrer son nom1, il ne les avait publiés que sous des noms supposés et multiples : Auguste de Viellerglé, Viellerglé de Saint-Alme, Horace de Saint-Aubin, Lord R'hoone. Lord R'hoone est l'anagramme de son prénom : Honoré2.
(1) Il écrivait à sa sœur en 1822 : «. Sentir ce que je vaux et sacrifier la fleur de mes idées à de pareilles inepties c'est navrant ! » Trois ans auparavant, le 6 décembre 1819, il lui avait écrit : « Ah ! sœur, si le ciel m'a doué de quelque talent, ma plus grande joie sera de voir ma gloire rejaillir sur vous tous ! Quel bonheur de vaincre l'oubli, d'illustrer encore le nom de Balzac. « ↩
(2) Si Balzac travaillait, dès lors, comme quatre, il avait cependant, pour ces premiers romans, trois collaborateurs : Horace Raisson, Egreville et le Poitevin Saint-Alme. Viellerglé est l'anagramme d'Egreville. ↩
En 1825, sa production cessa tout à coup. D'où provenait ce temps d'arrêt? Il n'avait pour cause ni la lassitude ni le découragement. Balzac ne les connaîtra jamais. S'il renonce pour un temps à écrire, c'est parce qu'il s'est fait commerçant, dans l'espoir de « se faire libre ». Au mois d'avril 1825, il a entrepris d'être éditeur, et de s'associer avec le célèbre libraire romantique Urbain Cassel pour publier, en une édition compacte et en deux volumes seulement, les Œuvres complètes de la Fontaine et celles de Molière. Il quitte alors Villeparisis pour venir se loger à Paris, rue de Tournon, n° 23.
(3) Voir ses traités avec Urbain Canel des 14 et 17 avril 1825, et sa lettre du 12 avril 1826 au Ministre de l'Intérieur. La Jeunesse de Balzac, par Gabriel HANOTAUX et Georges VICAIRE, pages 134, 156 et 162. ↩
L'insuccès du La Fontaine et du Molière fut complet. En un an on ne vendit pas vingt exemplaires. Balzac, pour sa part, y perdit une quinzaine de mille francs. Il n'a pas réussi comme éditeur ; qu'à cela ne tienne, il se fera imprimeur.
Lors de la publication de ses premiers romans, il avait remarqué l'habileté d'un jeune prote, nommé A. Barbier. Le 16 mars 1826, il s'associa avec lui pour exploiter le fonds d'imprimerie du Sr J.-J. Laurent situé rue des Marais-Saint-Germain (actuellement rue Visconti), numéro 17.
Quittant sa chambre de la rue de Tournon, il vint demeurer au-dessus de son imprimerie, dans cette maison de la rue des Marais, où il devait passer deux années de son existence.
La maison existe encore, à peu près telle qu'elle était en 1826.
L'imprimerie installée dans les ateliers du rez-de-chaussée, formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage et par un grand châssis sur une cour intérieure. Au premier étage se trouvaitl'appartement de Bal - zac, composé d'une antichambre assez vaste, d'une cuisine obscure, d'une salle à manger avec une cheminée en marbre noir, assez belle et de style empire; enfin, de la chambre que la tradition désigne comme la chambre de Balzac. Haute et carrée, elle prend jour sur la rue, par une seule fenêtre. En face de la fenêtre, il y avait une alcôve, aujourd'hui démolie, et, de chaque côté de la cheminée, deux grands placards (1). Le jeune imprimeur avait cloué sur les murs une tenture de percale bleue ; il avait meublé la pièce avec quelque recherche ; ses livres reliés par Thouvenin y étaient réunis.
L'imprimerie cependant marche mal. Le brevet payé - il coûtait à lui seul quinze mille francs, - le matériel acheté, il restait peu d'argent pour faire face aux frais
(1) Hanotaux et Georges Vicaire, p. 36.
d'exploitation. C'est le moment que choississent Balzac et Barbier pour se rendre acquéreurs, le 19 septembre bre 1827, d'un fonds d'imprimeur-fondeur de caractères. L'imprimerie et la fonderie réunies ont vite fait de conduire les deux associés au seuil de la faillite. Grâce aux bons soins d'un cousin des Balzac, homme habile et expérimenté, M. Sédillot, elle put être évitée1. La famille fit les sacrifices nécessaires et, le 28 août 1828, le malheureux Honoré sortait, l'honneur sauf, de la double affaire où il s'était si imprudemment engagé ; mais il en sortait aussi l'oreille basse, accablé du fardeau de ses dettes, près d'une centaine de mille francs, somme énorme pour lui et que les intérêts des intérêts, les huissiers et les hommes de loi grossiront chaque année.
(1) Hanotaux et Georges Vicaire, p. 94 et 98. ↩
L'imprimerie une fois cédée, force était au pauvre garçon de chercher un autre logis. Au sortir de la rue des Marais, il loua une chambre, près de l'Observatoire, au n° 1 de la rue de Cassini, dans la maison habitée par Henri de Latouche, l'éditeur d'André Chénier. Cette nouvelle installation était naturellement des plus modestes, ce qui n'empêchait pas la critique d'aller son train. Il écrivait à sa sœur Laure :
On me reproche l'arrangement de ma chambre ; mais les meubles qui y sont m'appartenaient avant ma catastrophe ! Je n'en ai pas acheté un seul ! Cette tenture de percale bleue qui fait tant crier était dans ma chambre à l'imprimerie. C'est Latouche et moi qui l'avons clouée sur un affreux papier qu'il eût fallut changer. Mes livres sont mes outils. je ne puis les vendre ; le goût qui met tout chez moi en harmonie ne s'achète pas (malheureusement pour les riches); je tiens, au surplus, si peu à toutes ces choses, que, si l'un de mes créanciers veut me faire mettre à Sainte-Pélagie, j'y serai plus heureux ; ma vie ne me coûtera rien, et je ne serai pas plus prisonnier que le travail ne me tient captif chez moi. - Un port de lettres, un omnibus sont des dépenses que je ne puis me permettre, et je m'abstiens de sortir pour ne pas user d'habits. Ceci est-il clair1 ?
(1) Correspondance de H. de Balzac, t. 1, p. 71. ↩
C'est dans cette chambre de la rue Cassini que Balzac, en 1828, commença d'écrire les Chouans, qu'il alla, aux mois de septembre et d'octobre de cette même année, terminer à Fougères, sous le toit de son ami le général baron de Pommereul.
A quelque temps de là, le succès étant venu, il se trouva en situation de prendre à bail toujours au numéro I de la rue Cassini, un pavillon situé au fond d'un jardin. Ce pavillon lui était commun avec un de ses amis, M. Auguste Borget, peintre de genre, auteur de la Chine ouverte et de la Chine et les Chinois, un des premiers artistes qui nous aient initiés aux mystères du Céleste Empire.
Sur le mur du jardin qui occupait presque tout un côté de la rue, on lisait : l'Asolu, marchand de briques, La Recherche de l'Absolu n'eut peut-être pas d'autre point de départ que cette enseigne bizarre, ce nom fatidique, qui a probablement suggéré à l'auteur l'idée de Balthazar Claës au pourchas de son rêve impossible.
Dans cette rue peu fréquentée, au numéro2, se trouvait un couvent de Carmélites. Le II août 1834, le romancier écrit à Mme Hanska (2): «Au moment où j e lisais la partie pieuse de votre lettre, celle où de bonnes pensées m'allaient au cœur, mes religieuses carmélites qui, par la chaleur, ont ouvert les fenêtres de leur chapelle, se sont mises à entonner une hymne qui a traversé notre petite rue et ma cour. J'ai été singulièrement ému. »
(2) Madame Hanska, née comtesse Eveline (Eve, Rzewuska), habitait le château de Wierzchownia, en Ukraine. Elle devait, en 1850, devenir la femme de Balzac. - La correspondance de Balzac avec Mme Hanska a paru sous le titre de : Lettres à l'Étrangère. ↩
Vers ce temps-là un architecte paysagiste, M. J. A. Régnier entreprenait un Album où seraient reproduits, non pas les traits des personnages célèbres mais leurs logis. « Vous me demandez, écrivait Balzac à Mme Hanska, de vous envoyer un plan des lieux où je suis. Ecoutez : dans une de ses prochaines livraisons de l'Album de Régnier, que je vais voir à ce sujet, je ferai mettre ma maison pour vous, oh ! uniquement pour vous ! C'est un sacrifice ; il me répugne d'être mis en évidence1...» L'Album parut en 1834 sous ce titre : Habitations des personnages les plus célèbres de France depuis 1790 jusqu'à nos jours, dessinées d'après nature par Auguste Régnier et lithographiées par Champin. Il comprend une suite de cent vues ; l'une des premières est celle de l' « habitation de Balzac ».
(1) Lettre de fin mars 1833. ↩
Sa vie, rue Cassini, était plus laborieuse que jamais, d'un labeur invraisemblable. En février 1833, il mande à Mme Zulma Carraud :
« Il faut vous dire que je suis enfoncé dans un travail exorbitant. Ma vie est changée mécaniquement. Je me couche à six heures du soir ou sept heures, comme les poules; on me réveille à une heure du matin, et je travaille jusqu'à huit heures ; à huit heures, je dors encore une heure et demie; puis je prends quelque chose de peu substantiel, une tasse de café pur, et je m'attelle à mon fiacre jusqu'à quatre heures; je reçois, je prends un bain, je sors, et, après dîner je me couche...1. »
(1) Correspondance..., t. I, p. 230. ↩
Il portait dès lors en guise de robe de chambre ce froc de flanelle blanche retenue à la ceinture par une cordelière, dans lequel quelque temps plus tard il se fit peindre par Louis Boulanger. C'est vêtu de ce froc qu'en six ans, de 1829 à 1835, dans son pavillon de la rue Cassini, - outre ses innombrables articles de la Caricature, outre ses premières nouvelles : El Verdugo, le Bal de Sceaux, la Vendetta, le Colonel Chabert, le Curé de Tours, le Réquisitionnaire, l'Enfant maudit, l'Auberge rouge, le Message, etc. -il écrivit quelques-unes de ses œuvres les plus célèbres, la Physiologie du mariage, la Peau de chagrin, la Femme de trente ans, Louis Lambert, Séraphita, l'Histoire des Treize, le Médecin de campagne, Eugénie Grandet, la Recherche de l'Absolu, le Père Goriot.
Il ne parvenait pas cependant à éteindre ses dettes ; les gardes du commerce le pourchassaient, et aussi les conseils de discipline de la garde nationale, dans laquelle il se refusait obstinément à faire son service. Pour les dépister, il prit le parti, au mois de février 1835, d'aller habiter, sous un faux nom dans dans un autre quartier, à Chaillot, rue des Batailles, numéro 13. Le rer mars 1835, il écrivit à Mme Hanska :
Je viens de rompre tous les fils par lesquels Lilliput-Paris venait de me garrotter ; je me suis fait une retraite inconnue, où je vais demeurer six mois. J'ai été pris d'une profonde émotion en y entrant, car il s'agit de livrer ma dernière bataille... Si j'allais succomber ? Si j'allais ne pas réussir ? Si, malgré le régime médité par quelques médecins qui m'ont tracé une manière de vivre pour pouvoir lutter sans danger contre mes travaux, j'allais tomber malade? J'ai été pris d'une foule de pensées inspirées par la gravité des choses que j'entreprends. Enfin, c'était au matin, j'ai été à la fenêtre, et j'ai vu briller au-dessus de ma tête l'étoile de cette heure délicieuse. J'ai eu confiance. J'ai été joyeux comme un enfant, après avoir été faible comme un enfant, et je me suis retourné vers ma table en disant le : Allons ! du cheval de l'Ecriture. Puis, j'ai voulu commencer par vous écrire ces lignes. Portez-moi bonheur, vous et l'étoile...
Il croyait ne rester que six mois rue des Batailles ; il y resta beaucoup plus longtemps. Il n'y occupait d'abord qu'une mansarde, ayant provisoirement conservé son pavillon de la rue Cassini ; mais au bout d'un an, il loua tout entière la maison de Chaillot et y fit transporter tous ses meubles. « Demain, écrit-il à Mme Hanska, le 22 octobre 1836, j'aurai tout déménagé de la rue Cassini, que je quitte pour n'y plus retourner. »