Première partie
Chateaubriand
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
A peine Chateaubriand était-il rentré à Paris que Mme Bayart y accourait. L'illustre pèlerin lui parla avec émotion des bontés que le prince avait eues pour lui, de la confiance qu'il lui avait témoignée. Il était heureux de son voyage, Mme de Chateaubriand paraissait moins satisfaite. Elle eût voulu que le comte de Chambord retînt près de lui son mari et lui confiât l'office de pilote ; aussi, bien c'était le nom qu'elle se plaisait à donner au grand homme et celui qui revenait le plus souvent dans ses conversations et sous sa plume. Pour Mme Bayart aussi, Chateaubriand était le pilote. Elle entra donc sans peine dans les vues de son amie ; elle y entra si bien qu'elle résolut sur-le-champ de partir pour Londres, afin de conjurer Henri de France, qui s'y trouvait encore, de faire un nouvel appel au grand écrivain et de l'attacher définitivement à sa personne. M. Bayart goûta fort l'idée ; mais comme sa femme était sérieusement souffrante, il ne voulut pas qu'elle fît elle-même le voyage. Il fut convenu qu'elle écrirait au prince, et que leur fils Henri retournerait en Angleterre, porteur de la lettre de sa mère. Le comte de Chambord fit au jeune Bayart l'accueil le plus aimable, mais il ne crut pas devoir accéder à la demande qui lui était faite. Chateaubriand était malade, paralysé par la goutte ; il venait d'entrer dans sa soixante-seizième année. Peut-être le jeune prince était-il excusable de penser que soixante-seize ans, ce n'était pas l'âge, même pour un pilote, d'être rappelé à l'activité.
Les deuils allaient maintenant se succéder pour Mme Bayart. Le 9 février 1847, elle perdit Mme de Chateaubriand. Chateaubriand, à son tour, mourut pieusement le 4 juillet 1848 : le vieux pilote était enfin entré au port. Leur souvenir ne devait plus la quitter. Elle eut, cependant, en 1849, une grande consolation. Le comte de Chambord était à Ems ; elle alla le voir avec ses enfants et resta plusieurs jours auprès du prince, qui aimait à s'entretenir avec elle, lui laissant son franc-parler, l'appelant avec une souriante bonté, sa seconde mère, sa plus vieille connaissance. Elle ne devait plus le revoir ; mais ses relations avec la famille royale continuèrent jusqu'à la fin, toujours pleines de dévouement d'un côté, de bienveillance reconnaissante et affectueuse, de l'autre.
Mme Bayart mourut à Lille le II mai 1866. Après avoir reçu les derniers sacrements avec un profond sentiment de foi, elle bénit ses enfants et leur fit ses suprêmes recommandations. Les derniers mots, les derniers noms, que murmurèrent ses lèvres mourantes furent le nom de l'un de ses petits-fils et le nom de Henri V.
Il m'a paru que la vie de cette « chrétienne fervente », de cette « Française fidèle (1) » méritait un souvenir et un hommage. Jeune, Mme Bayart avait eu ses heures d'héroïsme ; jusqu'à son dernier jour, elle est restée courageuse et dévouée. Rien n'est au-dessus d'une vie tout entière consacrée à une grande cause, et l'honneur est plus grand encore si cette cause est une cause vaincue.
I0 février 1901.
(1) Expressions de M. le comte de Chambord dans sa lettre du 25 mai 1866 à M. Henri Bayart.