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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac Marie-caroline. P. S. - Le comte de Lucchesi me prie de le rappeler à votre bon souvenir

Première partie

Marie-caroline. P. S. - Le comte de Lucchesi me prie de le rappeler à votre bon souvenir

Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac · 5 min de lecture · p. 136–139 · chapitre 10 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A peine débarquée à Paris, Mme Bayart courut chez Chateaubriand qui avait quitté la rue d'Enfer et demeurait alors rue du Bac au n° II21. C'était un dimanche, et Chateaubriand se disposait à partir pour la grand'- messe; il voulut, cependant, recevoir aussitôt la voyageuse qui, au sortir de cette entrevue, écrivait à son mari :

(1) Aujourd'hui n° 120. ↩

Mme de Chateaubriand étant déjà sortie pour la messe, je me trouvai seule avec son mari : ne t'en déplaise, il me sauta au cou! Je racontai à mon cher pilote toute la vérité et rien que la vérité, jusqu'aux larmes que j'ai vu verser par notre sainte martyre sur le coup de boulet qui a si vivement affligé son cœur ; je lui rapportai tout ce que Dieu m'avait inspiré de dire à Madame la Dauphine pour la consoler ; je lui dis enfin que j'étais parvenue à verser un baume salutaire dans cette profonde blessure ; que c'était à lui maintenant d'achever de la cicatriser !... Eh bien! qu'ai-je vu ?... les larmes de ce vrai partisan du malheur couler en abondance !... Il fera désormais tout ce que je voudrai ; il va écrire là-bas de suite ; j'y écrirai à mon retour. Enfin, j'ai remporté la plus belle victoire sans la moindre difficulté, je dois le dire à son honneur ; son cœur, son cœur, ah ! qu'il est facile à toucher ! Je pense que tu ne m'aurais pas permis tant de cruauté, et cependant elle était nécessaire. Il est heureux, mille fois heureux de connaître la vérité ; il a remercié le Ciel avec moi de ce que sa femme n'était pas là... Il ira en Italie, s'il le faut, partout où je voudrai1 !

(1) La duchesse de Berry se proposait d'aller en Italie au printemps de 1839, et elle avait exprimé le désir d'y recevoir la visite de M. et de Mme Chateaubriand. ↩

Ah ! quelle journée ! Nous sommes allés ensuite à la messe de midi, et j'y ai remercié Dieu du courage qu'il a daigné m'accorder. Je suis retournée, quelques heures plus tard, chez Mme de Chateaubriand, qui m'a sauté au cou à son tour, me faisant des reproches de ne pas être descendue directement chez elle... Enfin, te dire que j'ai été reçue comme un ange, n'est certainement te dire que la vérité; ils voudraient que je ne les quittasse pas... Impossible, impossible de tout te dire... On ira passer la semaine sainte à Rome, et j'espère être de la partie...

Fidèle à la promesse qu'il avait faite à Mme Bayart, Chateaubriand écrivit à Mme la duchesse d'Angoulême. Voici sa lettre :

Madame, J'ai appris avec la plus vive peine qu'un paragraphe du Congrès de Vérone aurait été représenté à V. M. comme irrespectueux pour Louis XIX. Dans les malheurs dont la famille royale a été de nouveau frappée, je n'avais cru exprimer qu'un regret naturel à tout soldat français, le regret que le vainqueur du Trocadéro n'eût pas quitté la vie au milieu de sa gloire. Des serviteurs de la monarchie légitime à qui je me suis adressé ont pensé comme moi, persuadés qu'ils étaient que le Prince Généralissime lui-même sentirait tout comme nous. Si je me suis trompé, la Reine excusera quelques phrases arrachées à ma douleur par le souvenir d'un triomphe si pur suivi si promptement de l'exil. Dans les prochaines éditions, je ne retrancherai pas des expressions qui resteraient malgré moi dans la première, mais je les expliquerai, et ces explications ne laisseront pas plus de doute sur le fond de ma pensée que ma conduite n'en laisse sur ma fidélité.

Je suis, avec le plus profond respect, etc.

L'impression produite sur la duchesse d'Angoulême par la malheureuse phrase du Congrès de Vérone avait été trop vive et trop cruelle pour que la lettre qu'on vient de lire pût l'effacer complètement. L'infortunée princesse pardonna sans doute, mais à un homme comme Chateaubriand, on devait peut-être autre chose et mieux qu'un simple et froid pardon.

V

Les années, cependant, pesaient de plus en plus sur la tête de Chateaubriand ; la maladie se venait ajouter maintenant à ses éternels embarras d'argent. De Néris, où les médecins l'avaient envoyé, il écrivait, le 9 août 1841, à Mme Récamier :

J'ai pris ce pays-ci en horreur. Les eaux et les médecins me sont odieux. Cette grande chaudière que le diable fait perpétuellement bouillir et où l'on puise de l'eau chaude pour les remèdes et pour la cuisine, me gâte tout. Il me semble que nous avons pour cuisinier un pharmacien. Je souffre comme un enragé; je passe les nuits à tousser, et je me lève brisé pour me jeter sur un vieux sofa. De vieilles femmes que je ne connais plus, et qui me rappellent leurs admirations âgées de cinquante années, me font fuir la promenade... On m'avait flatté de l'espoir que désormais je n'aurais plus à tirer le diable par la queue. Il y a bien longtemps que je le traîne. Mais je n'entends plus parler de rien...

C'était encore la bonne Mme Bayart qui lui avait valu cet espoir. Elle s'employait activement, de concert avec la duchesse de Berry, à obtenir du duc de Bordeaux qu'il mît à l'abri de la gêne les dernières années du grand écrivain. Cette fois, du moins, elle devait pleinement réussir. Le 28 juin 1842, le petit-fils de Charles X écrivit à Chateaubriand :

Kirchberg, ce 28 juin 1842.

Monsieur le vicomte de Chateaubriand, je sais que cruelle à votre égard comme elle ne l'a été trop souvent envers les hommes qui ont illustré leur époque et leur pays, la fortune n'a point marché pour vous du même pas que la gloire. J'éprouverais donc une vive satisfaction à réparer, autant que ma position me le permet, cette injustice du sort, en réalisant une pensée de mon aïeul le Roi Charles X, qui voulut, il y a quelques années, vous faire accepter l'équivalent d'un des traitements dont vous avez été privé par un gouvernement contre lequel vous avez si éloquemment protesté, et à alléger ainsi les sacrifices que vous impose votre inébranlable fidélité. C'est une dette à l'acquittement de laquelle vous ne vous opposerez plus, je l'espère ; vous ne voudrez pas, par un nouveau refus, m'ôter l'une des occasions où la conscience d'un devoir bien rempli peut, sur la terre étrangère, me procurer l'une de ces rares jouissances qui adoucissent l'amertume de l'exil. Je charge le duc de Lévis de vous faire connaître mes intentions ou plutôt mes désirs. Connaissant les liens d'amitié qui vous unissent à lui, j'ai pensé que je ne pouvais choisir un intermédiaire qui vous fût plus agréable.

Je vous renouvelle, Monsieur le vicomte de Chateaubriand, l'assurance de toute mon estime et de ma bien sincère et constante affection.