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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac Troisième partie (suite 2)

Troisième partie

Troisième partie (suite 2)

Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac · 22 min de lecture · p. 280–297 · chapitre 27 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

ART. II. - M. de Balzac se réserve de fournir des articles dans Le Rénovateur, et le journal quotidien politique.

ART. IV. - M. de Balzac sera tenu de fournir par mois à la Revue de Paris la valeur de quarante pages, imprimées en caractères dits : philosophie.

ART. V. - Pour prix de cette collaboration ainsi fixée, M. Pichot, au nom de la société de la Revue de Paris, s'engage à payer à M. de Balzac la somme de cinq cents francs par mois, à la fin de chaque mois échu, à raison de deux cents francs la feuille.

Le traité était fait pour une année, du 1er septembre 1er septembre 1833, résiliable cependant au bout de six mois à la volonté des parties.

Le Rénovateur, dans lequel Balzac se réservait d'écrire en même temps que dans la Revue de Paris, était une revue royaliste, fondée au commencement de 1832 par M. Laurentie, avec le concours du duc de Fitz-James, du duc de Noailles, de M. de Bonald, de M. Félix de Conny et de quelques autres notabilités du parti légitimiste. Balzac fit campagne avec eux. Il donna successivement au Rénovateur, un article sur la destruction projetée du monument élevé au duc de Berry ; - sous ce titre La Vie d'une femme, de très éloquentes pages sur Mme la duchesse d'Angoulême, - deux articles Sur la Situation du parti royaliste. Cette dernière étude n'était qu'un écrit de circonstance, mais on y trouve des pages qui sont encore aujourd'hui d'un intérêt actuel, celles, par exemple, où Balzac établit que le parti royaliste est « philosophiquement rationnel dans ses deux dogmes fondamentaux : Dieu et le Roi1... »

(1) Œuvres completes de H. de Balzac, t. XXIII. ↩

M. Amédée Pichot était un galant homme, mais sa principale préoccupation, naturelle d'ailleurs, était de sauvegarder avant tout les intérêts qui lui étaient confiés. Balzac était un homme d'honneur ; mais, au milieu des embarras et des difficultés de tout genre qui encombraient sa vie, il ne lui était pas toujours possible de tenir ce qu'il avait promis. Quelquefois il envoyait trop de copie ; à d'autres moments, il n'en envoyait pas du tout. De là des reproches, des plaintes, toute une correspondance, que M. de Lovenjoul a pu retrouver.

M. Amédée Pichot, très ferme, est toujours très courtois. Balzac se montre très digne, voire même très fier ce qui n'est pas pour nous surprendre, ni certes pour nous choquer. Je citerai l'une de ses lettres, celle du 3 décembre 1832 :

Monsieur, « La personne qui vous présentera ce mot est M. Surville, mon beau-frère, qui, à défaut de ma mère, se charge maintenant de toutes mes affaires et est, en tout, mon mandataire. Ayez la complaisance de le mettre en rapport avec Mévil1, pour ce qui est des choses pécuniaires.

(1) Charles Mévil, l'un des principaux actionnaires de la Revue de Paris, en était alors l'administrateur. Il prit plus tard la direction du Journal de Paris, et pendant le règne de Louis-Philippe fonda différents journaux politiques gouvernementaux, sous les auspices de M. Thiers. ↩

« J'ai reçu le mot que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire relativement à mon contingent de pages. Comme pour le moment je n'ai pas d'autres revenus que ceux que je me fais avec ma plume, je suis, comme bon nombre de gens, sur ce lit de Procuste pécuniaire dont vous me parlez. Chacun a le sien. Seulement, il se compose de plus ou moins de sommiers, de sommes et de soucis.

« Donc, Monsieur, les cinq cents francs par mois stipulés m'en représentent bien davantage, et ne me soldent pas le temps que j'emploie à mes travaux de la Revue.

« Ceci est mon fait, et ne vous concerne pas ; je vous l'explique, afin de vous faire comprendre pourquoi je désire recevoir la somme entière.

« Si vous désirez un nombre de pages moindre, je demanderai la même somme. C'est à vous de décider.

« Si je pèse trop sur la Revue de Paris, ce ne sera pas pour longtemps. Notre traité peut s'arrêter en février.

« Moi, je crois, - et c'est une grande outrecuidance, - que deux feuilles faites par moi à la Revue valent bien cinq cents francs, et je suis, sous ce rapport, dans l'impénitence finale.

« Quant à ne faire que des contes, quoique ce soit, à mon avis, - autre hérésie peut-être, - l'expression la plus rare de la littérature, je ne veux pas être exclusivement un contier. Autre est ma destinée. La preuve me regarde.

« Je ne connais que trop bien la paucité de mon public, et je ne sais si j'en dois être triste ou fier. Tout cela m'est indifférent. Il y a eu, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, beaucoup d'amour pour l'art dans mes travaux. Vous êtes le juge de l'utilité dont je puis être à la Revue, et moi celui de la valeur de mon temps.....

« Voilà, Monsieur, l'exacte vérité. Je vous la dis sans arrière-pensée. Si je faisais le marchand, je vous ajouterais que je me suis interdit toute collaboration aux autres journaux, que je tiens fort rigidement ma promesse, et que vous ne m'avez fait aucun avantage bien supérieur à ce que j'avais par le passé. Mais, Dieu merci, je ne suis pas homme à beaucoup calculer ces misères. Il faut s'en occuper parfois, et c'est un si grand chagrin pour moi que, désormais, deux amis en prendront la peine, tant ils ont eu à cœur de me laisser à la liberté dont j'ai besoin pour de très importants travaux.

« Je vous remercie d'avoir retranché les deux phrases qui pouvaient nuire et à moi et au journal. C'est un véritable service que vous m'avez rendu.....

« Agréez, Monsieur, l'assurance de ma considération très distinguée.

De Balzac

On aura remarqué cette fière parole :

« Autre est ma destinée. La preuve me regarde. » Cette preuve, on sait si l'auteur de la Comédie humaine l'a glorieusement fournie.

Les deux phrases tombées sous les ciseaux du directeur de la Revue appartenaient au Voyage de Paris à Java. D'autres se seraient fâchés. Balzac, qui avait un immense orgueil, mais ne connaissait point les petites vanités, Balzac remercia.

De nouveaux conflits cependant s'élevèrent, et en 1833 Balzac se sépara de la Revue, à laquelle son départ porta un coup sensible. M. Pichot la quitta à son tour le 21 mai 1834, date à laquelle MM. Anthoine de Saint-Joseph, Bonnaire et Achille Brindeau s'en rendirent acquéreurs. Vainement ceux-ci tentèrent-ils, en rappelant l'auteur de l'Histoire des Treize, de satisfaire leurs abonnés. Il n'en résulta qu'une polémique rétrospective entre les deux anciens amis (mai-juin 1834), et de nouvelles difficultés entre le recueil et Balzac. Ces difficultés ne prirent fin qu'avec le célèbre procès intenté par la Revue de Paris au romancier, qui le gagna avec éclat, en juin 1836. Il a consacré un demi-volume au compte rendu de ces débats, sous ce titre : Historique du procès auquel a donné lieu LE LYS DANS LA VALLÉE. Ce récit est le document le plus important que le maître ait laissé sur lui-même et sur ses travaux. Je ne saurais trop engager le lecteur à l'aller chercher au tome III des Œuvres diverses.

Quelques mois avant la conclusion de ce procès, le 28 septembre 1835, la Revue de Paris était devenue la propriété exclusive de M. Buloz et de ses co-associés de la Revue des Deux-Mondes. Depuis lors, et malgré quelques courtes reprises de vogue, sa déchéance ne fit que croître jusqu'à la disparition définitive de cette série, survenue en 1845 après divers changements de format et de périodicité, qui prolongèrent inutilement son agonie.

En 1858, Mme Laure Surville, née de Balzac, publia un très intéressant volume sur son illustre frère1. Un ami très cher du romancier, M. Auguste Fessart, s'empressa d'annoter son exemplaire, le crayon à la main. Cet exemplaire, - cela ne pouvait manquer d'arriver - est aujourd'hui la propriété de M. de Lovenjoul. Très brèves, malheureusement, trop discrètes sur plus d'un point, ces notes d'un ami n'en constituent pas moins un document précieux, que M. de Lovenjoul, en le publiant, sauve aujourd'hui de l'oubli, après l'avoir sauvé de la destruc tion. M. Fessart n'est point un écrivain, ni même un lettré ; mais, en revanche, c'est un contemporain de la famille Balzac tout entière, le témoin d'une grande partie de la vie d'Honoré et son confident en plus d'une occasion.

(1) Balzac, sa vie et ses œuvres, par Mme LAURE-SURVILLE, un vol. in-ı8. ↩

C'est à lui qu'après la mort du grand écrivain s'adressa Mme Eve de Balzac, pour obtenir quelque lumière relativement à l'inextricable fouillis des dettes de feu de son mari. Si elle avait refusé la succession du maître, ainsi que son testament l'y autorisait, l'actif de cette succession étant très inférieur au passif, elle aurait dû laisser vendre judiciairement, au profit des créanciers, la propriété littéraire de la Comédie Humaine et de toutes les autres œuvres de son auteur.

Pour échapper à cette navrante nécessité, elle accepta courageusement le terrible fardeau que le défunt lui léguait, et Mme Balzac mère, encore survivante, abandonna fort avantageusement sa part de droits sur cet héritage négatif, en échange d'une pension viagère de trois mille francs, qui lui fut exactement payée jusqu'à sa mort, survenue en mars 1854.

Sa belle-fille entrait dans une voie plus généreuse que prudente en prenant ces différents engagements, ainsi qu'en entreprenant de terminer une liquidation d'une si exceptionnelle difficulté. Elle y parvint, cependant, grâce surtout à M. Auguste Fessart, et, lorsqu'elle mourut, le dernier créancier de Balzac avait été désintéressé depuis bien des années. Il faut, d'ailleurs, ajouter que, pendant cette période, l'exploitation de la Comédie Humaine, pour ne parler que d'elle, produisit des sommes importantes qui diminuèrent sensiblement les charges matérielles supportées par Mme Eve de Balzac.

[ On sait que Balzac, dans sa jeunesse, de 1821 à 1824, avait composé, seul ou en collaboration, sept ou huit romans, Jean-Louis ou La Fille trouvée, Clotilde de Lusignan ou Le Beau Juif, Le Centenaire ou Les Deux Beringhald (la mode était alors aux doubles titres), etc., etc. Comme il n'écrivait ces romans que pour essayer ses forces et pour gagner un peu d'argent, il les avait publiés sous des noms supposés et multiples : Auguste de Viellerglé, Viellerglé de Saint-Alme, Horace de Saint-Aubin, lord R'hoone. Lord R'hoone est l'anagramme de son prénom : Honoré. Si porté qu'il fût dès lors aux illusions, il ne semble point s'en être fait sur ces premières œuvres. Il écrivait à sa sœur en 1822 : « Sentir ce que je vaux et sacrifier la fleur de mes idées à de pareilles inepties, c'est navrant1 ! » En 1835, grâce à sa célébrité, déjà voisine de la gloire, ces inepties avaient acquis une valeur marchande. L'éditeur Hippolyte Souverain sollicita de lui l'autorisation de publier des livres oubliés une édition complète, qui porterait le titre de : Œuvres complètes de Horace de Saint-Aubin. Nous devons à M. de Lovenjoul de connaître le texte du traité qui intervint alors et qui fut signé le 9 décembre 1835. Avec un homme tel que Balzac, tout est intéressant, même les conventions commerciales. Dans celle du 9 décembre 1835, le nom de Balzac ne paraît pas, bien qu'il soit cependant le principal intéressé. Les signataires sont, avec Hippolyte Souverain, l'imprimeur Barbier, l'ancien associé de Balzac en 1826-1827, M. Emile Regnault, un jeune Berrichon, ami de George Sand et de Jules Sandeau, et le comte Auguste de Belloy, devenu, quelques années après, marquis de Belloy, le futur auteur du Chevalier d'Aï et d'une excellente traduction en vers des comédies de Térence. MM. Regnault et de Belloy servaient de prête-noms à Balzac. Pour prix de la cession consentie par ce dernier, M. Souverain remit à M. Regnault la somme de dix mille francs en effets à son ordre.

(1) Correspondance, t. 1, p. 61. ↩

Parmi les romans ainsi cédés, deux étaient inédits : L'Excommunié et Dom Gigadas. Une note du comte Ferdinand de Gramont, retrouvée par M. de Lovenjoul, donne à ce sujet de très curieux détails. L'Excommunié, dont il existait à peu près un demi-volume manuscrit, fut achevé par MM. de Belloy et de Gramont, sans qu'il leur fût rien dit de ce que la suite devait être. Dom Gigadas fut fait en entier par M. de Gramont, sans que Balzac s'en occupât en aucune façon.

Je n'ai encore parlé que des trois premiers chapitres du livre de M. de Lovenjoul. On ne lira pas avec un intérêt moindre ceux qui suivent : Les Métamorphoses d' «Une Rue de Paris et son habitant » ; - Les Lectures de « Mercadet » à la Comédie-Française ; - Une Enigme sans mot à propos d'un chapitre de la « Physiologie du mariage » ; - Le Personnage de M. de Canalis dans la « Comédie Humaine ».

Il n'y a pas, du reste, que du Balzac dans ce volume. J'y trouve aussi une bien jolie lettre de Charles Nodier adressée, le 19 octobre 1831, au directeur de la Revue de Paris, qui était alors M. Charles Rabou.

Charles Nodier, enrôlé l'un des premiers, était payé, depuis la fondation du recueil, à raison de trois cents francs la feuille d'impression. Ce prix, alors tout à fait inusité en France, diminua graduellement et finit par tomber à cent cinquante francs. Nodier s'était engagé à fournir une feuille et demie de copie par mois ; ce n'était donc plus que deux mille sept cents francs qu'il devait toucher chaque année. Cette somme, dont il avait pourtant si grand besoin, les administrations de la Revue essayaient, par tous les moyens de la diminuer encore. De là sa lettre du 19 octobre :

« Mon cher Rabou1, « Si je ne vous avais pas séparé entièrement de l'administration financière de la Revue, je n'aurais jamais écrit ce que j'ai écrit. Mais il peut me convenir de me subordonner en tout point à un homme que j'estime et que j'aime, et de ne pas me rendre esclave d'une spéculation qui procéderait à mon égard d'une manière humiliante. On m'en fournit un nouvel exemple ce soir, en rognant de mon scrupuleux calcul une somme de cinquante sous. C'est une insulte personnelle, car personne n'a le droit de compter après moi, quand j'ai pris la peine de compter.

(1) Charles RABOU. ↩

« Pour arriver au résultat de ce soir, il a fallu supprimer quatre lignes, le titre et la signature, et en oublier trois à la supputation, si le metteur en pages n'a pas gagné trois fois du terrain en supprimant lui-même des espaces. Il résulte de là qu'il n'y a point d'esprit dans mon titre, et que mon nom ne vaut pas huit sous. C'est logique. Je me soumets très volontiers à cet arrangement, et je n'ai parlé de cela que pour l'acquit du procédé. J'ai jeté plus de cinquantaines de sous par la fenêtre que les actionnaires de la Revue n'en ramasseraient d'ici à dimanche.

« A part un peu d'amertume, dont je ne conserverai aucun souvenir dans cinq minutes, je n'ai à reprendre dans votre lettre que la supposition que vous faites : que j'ai fort à cœur d'être publié, et que je suis fort piqué de ne pas paraître un dimanche plutôt qu'un autre jour. Il n'en est rien du tout. Je travaille pour vivre. Si je trouvais un perruquier assez fou pour me payer mes articles la moitié du prix que m'en donne la Revue, pour en faire des papillotes, je lui donnerais la préférence. Mon nom imprimé me fait l'effet qu'il devrait faire à tout le monde: il m'ennuie. J'ai besoin de travailler, mais je n'en ai pas le goût. Mes prétentions se réduisent à l'exécution des conventions que j'ai modifiées et réduites moi-même : une feuille et demie par mois, quand j'ai le temps de la faire, ce qui ne m'est pas encore arrivé quatre fois par an. Après cela, je me bats l'œil de la marchandise. Quand on n'en voudra plus, on la laissera, comme dit la cuisinière des Variétés.....

« Le jour où il plaira aux actionnaires de me trouver onéreux, libre à eux de me jeter par terre. Il ne manque pas de gens pour me ramasser. Si vous vous étiez mis à ma place (et Dieu vous en préserve !) vous auriez senti que c'est précisément parce que je suis pauvre qu'il me sied de mettre le marché à la main de ceux qui me payent. Je comprends toutes les positions mauvaises de la vie ; je ne peux pas me faire à l'idée d'être à charge.....

« Quant à la Revue des Deux-Mondes, j'y entrerais sans aucun doute, si je le voulais, modestie à part ; je ne connais guère, jusqu'ici, de feuilles littéraires où je ne puisse gagner du pain. Je n'y ai jamais pensé. Je tiens à la Revue de Paris, parce que j'y ai été traité honorablement, parce que j'y ai entretenu ou formé des affections qui me sont chères. Je suis un enfant sauvage et brutal, mais je ne bats pas ma nourrice.....

« Encore une fois, si je suis de trop à la Revue, je tiens à le savoir. Voilà pourquoi je suis bourru avec elle (l'administration financière). C'est une politesse à ma manière. Je veux lui laisser l'avantage des procédés. De tout mon cœur, je désire de rester. De tout mon cœur, je suis prêt à partir, si mon absence fait une économie et ne fait point de vide. Vous voyez bien que cela ne vous regarde en aucune manière, car j'ai la prétention de faire un vide pour vous dans les endroits d'où je sors.

« Et, au nom du ciel, croyez que la résolution de l'administration, dont l'expression positive est nécessaire à mon repos, ne peut me laisser contre elle aucune espèce d'aigreur. C'est tout simple ; c'est une nouvelle combinaison d'affaires, c'est un arrangement à l'amiable, un renouvellement ou une dissolution de bail. Je ne prétends m'imposer à personne.

« Vous, c'est autre chose ! Je vous impose l'obligation de m'aimer toujours, quoi que vous en ayez, et c'est par là que j'aurais fini de l'autre côté de la page, si j'avais eu le temps de ne vous écrire que deux lignes !

« Tout à vous,

« Charles NODIER. »

14 décembre 1902.

La genèse d'un roman de Balzac1.

(1) La genèse d'un roman de Balzac : les Paysans, par le VICOmte DE SPOEBERCH DE LOVENJOUL. ↩

I

Après les œuvres posthumes de Victor Hugo, nous allons avoir celles de Balzac.

Les œuvres posthumes de Hugo n'ont eu aucun succès. Ce n'étaient pourtant pas des œuvres de vieillesse; elles avaient été composées, pour la plupart, avant 1870, à Guernesey, alors que le grand poète était encore en possession de tout son talent. Le public, malgré cela, a refusé de les connaître, - par cette excellente raison qu'il les connaissait déjà. Victor Hugo était un incomparable artiste, mais ce n'était pas un penseur. Il se répétait sans cesse. Son vers était toujours admirable, mais c'était toujours le même vers, et presque toujours la même pièce. L'infatigable ouvrier ne s'était pas lassé de produire, mais il se trouva que le public s'était lassé de lire. Il avait paru à ce dernier qu'après les magnifiques funérailles qu'il avait faites au poète, il était quitte avec lui. En vain, chaque année, un nouveau volume viendra solliciter son attention ; il ne rencontrera que l'indifférence et l'oubli.

Le désastre a été complet. Pour l'atténuer, on a essayé de faire un peu de bruit autour de la Correspondance du poète et des Lettres à la fiancée. Le public aime les correspondances, et il est rare, en effet, qu'elles ne présentent pas un réel intérêt. Celle de Hugo n'en offre aucun. Il ne songe en écrivant qu'à étonner, à éblouir son lecteur. Chacune de ses lettres est une pièce d'artifice. C'est fort beau sans doute, mais il n'est rien dont on se lasse plus vite.

Quelle différence avec la Correspondance de Balzac, avec ces Lettres à l'étrangère (1), dont nous n'avons encore que la première partie et qui suffiraient seules à illustrer un écrivain ! Balzac a mis dans sa Correspondance, non son esprit et son orgueil, mais sa vie tout entière, ses deuils et ses joies, ses succès et ses revers, son courage et ses désenchantements, son cœur et son âme. Ce roman de sa vie raconté par ses lettres, sera peut-être un jour la plus vivante et la plus immortelle de ses œuvres.

M. de Lovenjoul, à qui nous devons la publication de cette Correspondance, possède dans sa magnifique collection tous les papiers de Balzac ; il nous les donnera successivement, et ces pages posthumes, ces fragments inédits, plus heureux que ceux de Hugo, n'ont pas à craindre l'indifférence du public.

II

La Genèse d'un roman de Balzac : Les Paysans, tel est le titre du nouveau volume que vient de faire paraître M. de Lovenjoul.

(1) Mme Hanska, devenue depuis Mme de Balzac.

Les Paysans sont une des plus belles œuvres du grand romancier, la plus belle peut-être avec le Curé de village. Théodore Jouffroy avait été très frappé du Curé de village. Montalembert ne le tut pas moins des Paysans. Lors d'une visite que lui firent les Goncourt, en 1856, à l'occasion de leur ouvrage sur la Société Française pendant la Révolution, le grand orateur leur dit : « Dans les premiers chapitres de ses Paysans, M. de Balzac a tracé une peinture des paysans comme les a faits la Révolution. Oh ! ce n'est pas flatté, mais c'est si vrai ! Je suis du Morvan, et je me disais : il faut qu'il y soit venu1 ! i

(1) Journal des Goncourt, t. 1, p. 120. ↩

Balzac n'avait jamais habité le Morvan, ni aucune autre de nos provinces. Il n'avait jamais vécu à la campagne. Sa jeunesse laborieuse, ses années de misère à Paris, puis, la célébrité conquise, ses voyages répétés, suivis de ses énormes travaux exécutés presque constamment dans la capitale, ne lui avaient pas permis d'observer réellement les paysans. Il fit mieux, du reste, que de les observer, il les devina. Ce qu'il avait voulu peindre, d'ailleurs, dans les Paysans, ce n'était pas ce qu'il avait sous les yeux ; ce n'était pas le présent, c'était l'avenir. Avec une sagacité, une profondeur, une clairvoyance qui font aujourd'hui de son livre, après plus d'un demi-siècle, un ouvrage d'actualité, il avait présenté, analysé, jugé et même pressenti dans leurs conséquences, toutes les causes du terrible malaise qui, depuis la Révolution, menace de ruine la société française.

En 1844, à l'époque où parut la première partie des Paysans, la vogue était au roman humanitaire et socialiste. La démocratie coulait à pleins bords dans tous les feuilletons, dans ceux d'Eugène Sue comme dans ceux de George Sand. Balzac se mit en travers du courant. Son livre est une protestation contre « le vertige démocratique auquel s'adonnent tant d'écrivains aveugles (1) i. Dans un tableau d'une effrayante vérité, il montre ce que devient la démocratie, ce qu'elle est, même aux champs, quand elle n'est pas dirigée, retenue, protégée contre elle-même par de fortes croyances religieuses. « J'étudie la marche de mon époque, dit-il dans sa préface, et je publie cet ouvrage. » Son ouvrage est donc moins un roman - encore bien que le roman ici soit un chef-d'œuvre - qu'un livre de défense sociale, un avertissement à la bourgeoisie menacée par le socialisme, non seulement dans les villes, mais encore dans les campagnes. Aura-t-elle l'intelligence et le courage nécessaires pour mesurer toute l'étendue du mal et pour appliquer le vrai et unique remède, qui consisterait à favoriser, au lieu de la combattre, l'influence et l'action sociale de l'Eglise ? Il le souhaite plus qu'il ne l'espère. « Si les familles féodales, dit-il, moins nombreuses que les familles bourgeoises, n'ont compris leur solidarité, ni en 1400, sous Louis XI, ni en 160o, sous Richelieu, peut-on croire que, malgré les prétentions du xIxe siècle au progrès, la bourgeoisie sera plus unie que ne le fut la noblesse ? Une oligarchie de cent mille riches a tous les inconvénients de la démocratie, sans en avoir les avantages. Le chacun chez soi, chacun pour soi, l'égoïsme des familles tuera l'égoïsme oligarchique, si nécessaire à la société moderne, et que l'Angleterre pratique admirablement depuis trois siècles2. »

(2) Les Paysans, p. 111. ↩

(1) Dédicace des Paysans.

La dédicace des Paysans adressée à M. Gavault, et imprimée pour la première fois dans la Presse du 3 décembre 1844, renferme cette phrase : « J'ai, pendant huit ans, cent fois quitté, cent fois repris ce livre, le plus considérable de ceux que j'ai résolu d'écrire.

Dès 1835, en effet, Balzac jette sur le papier les premières pages de son roman et, à ce moment, il lui donne pour titre le Grand Propriétaire. M. de Lovenjoul - et ce n'est pas une de ses moindres découvertes - a retrouvé et il nous donne aujourd'hui ces maîtresses pages. Le château et la petite ville y sont mis en opposition avec un art savant et une habileté consommée. Le principal personnage, le marquis de Grandlieu, est si bien peint, que son portrait prendra place désormais, pour ne la plus quitter, dans cette inoubliable galerie de la Comédie Humaine. Ce n'est qu'un fragment, mais qui vaut un volume entier.

Cette considérable entrée en matière du Grand Propriétaire ne semble pas du reste avoir eu encore pour objet de mettre en scène la lutte des paysans contre leurs châtelains, mais seulement les jalousies et les haines de la bourgeoisie des petites villes, convoitant avec envie les châteaux et les terres, qu'à la date où ce récit commence, certains membres de l'aristocratie avaient toujours en leur possession.

Il faut remarquer aussi que l'Ars, le domaine décrit dans ces pages, est indiqué comme faisant partie de la Touraine ou du Berry, et qu'il était en tout cas à seize lieues de Tours, tandis que celui des Paysans, est placé en Bourgogne.

A dater de 1836, Balzac abandonne son premier titre du Grand Propriétaire pour lui substituer celui de Qui a terre, a guerre, ou encore celui de Qui terre a, guerre a.

Pendant une assez longue période de sa vie, le grand romancier avait pris l'habitude, avant de livrer ses ouvrages à la publicité, de les faire composer une première fois, à son usage exclusivement personnel. Ces versions, imprimées pour lui seul, en caractères usés, vulgairement nommés têtes de clous, sont encore aujourd'hui inconnues du public, car aucune n'est jusqu'ici tombée entre ses mains. C'est même à la suite de la communication sous cette forme du texte original du Lys dans la Vallée que naquit le célèbre procès gagné par Balzac contre la Revue de Paris en 1836. Qui a terre a guerre fut, dans ces conditions et pour la première fois, livré aux protes au commencement de l'année 1839. Si différente des Paysans que soit, à tous les points de vue, cette version originale de l'ouvrage, - car ce n'est là vraiment qu'un scénario, - il est bien heureux qu'elle ait été en partie retrouvée, car sans elle toute la fin du roman, si écourtée qu'elle soit, n'eût jamais pu être reconstituée.

Pour permettre au lecteur d'apprécier à quel point ce premier jet ressemble peu aux Paysans d'aujourd'hui, M. de Lovenjoul a reproduit le début de l'œuvre, tel qu'il existe dans cette première version. Ce début comprend deux chapitres : I. Histoire et portrait d'une terre ; II. Le Cabaret.

Si l'on compare ce texte avec celui de l'œuvre publiée, on peut facilement constater à quel point il en diffère. Non seulement le style proprement dit, mais même les termes choisis d'abord, ont subi d'importantes corrections. Et ce qui est bien plus important encore, des modifications et des développements très considérables ont été apportés à l'ouvrage primitif. C'était là, d'ailleurs, l'habituel procédé de composition employé par Balzac, qui, après un premier jet, ne composait pas un nouveau manuscrit, mais refaisait ses romans sur les épreuves mêmes qui lui venaient successivement de l'imprimerie. Rien ne montre mieux la puissance de son génie que cette extraordinaire faculté de refaire une œuvre et d'en improviser les développements et les détails au fur et à mesure qu'il en corrigeait les épreuves.

L'entrée en matière publiée par M. de Lovenjoul ne contient pas le chapitre II des Paysans d'aujourd'hui, celui qui a pour titre : Une Bucolique oubliée par Virgile, et dans lequel le père Fourchon et le petit Mouche se gaussent si finement de Blondet, le plus spirituel des Parisiens. Ce merveilleux chapitre fut ajouté seulement lors de la publication de l'ouvrage dans la Presse, c'est-à-dire en 1844.