Première partie
VIII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Chateaubriand habita la rue d'Enfer jusqu'en 1838. Ce n'était plus la riante demeure de la Vallée-aux-Loups ; les arbres de son jardin ne lui rappelaient plus les voyages de sa jeunesse et les créations de son génie. L'heure avait sonné des tristesses et des désenchantements. Mais pourtant c'était encore la campagne, la solitude, et peut-être le poète vieilli eût-il vainement cherché ailleurs une plus douce retraite. Il y écrivit la dernière partie de ses Études ou discours historiques, et les derniers livres de ses Mémoires ; il y composa ses éloquentes brochures sur la Restauration et la monarchie élective2, sur la Proposition relative au banissement de Charles X et de sa famille3, sur la Captivité de Mme la duchesse de Berry4. De sa maison, telle qu'elle était au lendemain de 1830, il nous a laissé une description inoubliable. En voici quelques traits :
(2) 3 Mars 183t. ↩
(3) Octobre 183 1. ↩
Des fenêtres du salon, on aperçoit d'abord ce que les Anglais appellent pleasure-ground, avant-scène formée d'un gazon et de massifs d'arbustes. Au delà de ce pourpris, par-dessus un mur d'appui que surmonte une barrière blanche losangée, est un champ variant de cultures et consacré à la nourriture des bestiaux de l'Infirmerie. Au delà de ce champ vient un autre terrain séparé du champ par un autre mur d'appui à claire-voie verte, entrelacée de viornes et de rosiers du Bengale. Cette marche de mon Etat consiste en un bouquet de bois, un préau et une allée de peupliers...
Un mail, double allée de marronniers, conduit du jardin supérieur au jardin inférieur; le long du champ intermédiaire, la déclivité du sol est rapide... Mes arbres se marient à ceux de l'enclos des Enfants-Trouvés et du boulevard d'Enfer qui m'enveloppent. Je n'aperçois pas une maison. A deux cents lieues de Paris, je serais moins séparé du monde, j'entends bêler les chèvres qui nourrissent les orphelins délaissés...1.
Si variés qu'eussent été jusqu'ici ses logements, Chateaubriand allait, en 1832, en connaître un nouveau, celui-là bien inattendu, et qu'il n'avait pas cherché. Le samedi 16 juin, à 4 heures du matin, la police se présentait chez lui et le mettait en état d'arrestation, sous la prévention de « complot contre la sûreté de l'Etat ». Conduit au dépôt de la préfecture de police, il fut enfermé dans une étroite cellule d'où il entendait les cris, les rires, les chansons obscènes des prisonniers ses voisins, lui qui la veille, dans son ermitage, entendait les pieux cantiques des Sœurs de charité ! Sur le soir, le préfet, M. Gisquet, le vint prendre et le pria de choisir lui-même une chambre dans ses appartements. Chateaubriand accepta seulement une petite pièce écartée qui donnait sur le jardin, et qui n'était rien moins que magnifique : elle avait
(1) Voir, pour plus de détails, les Mémoires d'Outre-Tombe, t. VI, p. 4 et suivantes, et ci-dessus, le chapitre sur Chateaubriand, l'abbé Lacordaire et Alfred Nettement. ↩
pour tous meubles une couchette sans rideaux, quatre chaises de paille, un fauteuil pour Mme de Chateaubriand, qui venait tous les jours visiter le prisonnier, une commode et une table. Cette pièce était située sous les combles d'un bâtiment, et on y étouffait aussitôt que les fenêtres étaient fermées. Malgré tout, cela ne ressemblait guère au carcere duro de Silvio Pellico et aux Plombs de Venise. Aussi Chateaubriand s'est-il bien gardé, dans ses Mémoires, de chercher à nous attendrir sur ses prisons, qui, d'ailleurs, ne durèrent que quinze jours. Le 30 juin, une ordonnance de non-lieu lui rendit la liberté.
Mme de Chateaubriand, écrit-il, vint me chercher dans un fiacre; je le remplis de mon petit bagage aussi lestement que j'étais jadis sorti du ministère, et je rentrai dans la rue d'Enfer avec ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur donne à la vertu1.
(1) Mémoires d'Outre-Tombe, t. V, p. 535. ↩
La maison de la rue d'Enfer, cependant, n'était pas payée ; chaque année, le pauvre grand écrivain avait à faire face à de gros intérêts. La charge, de plus en plus lourde, finit par devenir insoutenable. Le jour vint où il fallut se résigner à vendre. Mais Chateaubriand ne le voulait faire qu'autant qu'il rencontrerait un acquéreur dont le nom et la situation offriraient toutes garanties àsa chère Infirmerie. Il le trouva, en 1837, dans la personne de Mgr de Quélen, archevêque de Paris, son compatriote et son ami. Mgr de Quélen habita pendant plusieurs mois la maison de l'auteur du Génie du Christianisme ; son vénérable successeur, Mgr Affre, y résida aussi quelque temps après avoir pris possession de son nouveau diocèse. Plus tard, la maison de Chateaubriand fut cédée par l'archevêché aux sœurs aveugles de Saint-Paul pour leur œuvre des jeunes filles aveugles.
IX
Au mois de juillet 1838, Chateaubriand prenait possession, au numéro II2 de la rue du Bac (aujourd'hui n° 120), de l'appartement où se devaient écouler les dix dernières années de sa vie. Situé au rez-de-chaussée, l'appartement était entre cour et jardin. Le jardin, assez étroit, longe celui du Séminaire des Missions étrangères. Chateaubriand occupait la chambre à gauche ; Mme de Chateaubriand, la chambre à droite : les deux chambres sont séparées par le salon qui ouvre par un perron sur le jardin.
Dans un coin du jardin, appliquée à l'une des fenêtres de la chambre de gauche et communiquant avec elle, était une volière, petite logette grillée et vitrée, où s'ébattaient du matin au soir, à la grande joie de leur maîtresse, les oiseaux de Mme de Chateaubriand. Un jeune sapin ou sapinette choisie parmi les plants les plus gras, chez un pépiniériste de confiance, servait d'arbre d'agrément et de liberté à la bruyante colonie. Il montait presque jusqu'au toit vitré de l'établissement et le remplissait des rayons circulaires de ses branches étagées. Au pied de l'arbre vert s'arrondissait un bassin rempli d'eau et entouré d'un beau sable que perçaient quelques brins d'herbe. Vers la cime étaient les cellules particulières appendues aux parois de cette maison de verre et d'harmonie. Un petit calorifère chauffait l'arbre et ses habitants1.
(1) Dans une lettre de la vicomtesse de Chateaubriand à M. de Clausel de Coussergues, en date du ro février 1844, Je trouve ces lignes : « Nous sommes toujours dans notre du Bac, où nous resterons, parce qu'il nous faut un rez-dechaussee pour M. de Chateaubriand et un jardin pour trois douzaines d'oiseaux qui chantent sous ma fenêtre dans une volière (comme on dit) modèle - où ils vivent heureux à l'abri des chats et de la politique... » ↩
Du côté de la cour se trouvaient, précédant le salon, un vestibule qui servait de salle à manger, et, contiguë à la chambre de Mme de Chateaubriand, une modeste chapelle. C'était tout ; il n'y avait pas place pour une bibliothèque, si réduite fût-elle. Le 10 juillet 1839, Mme de Chateaubriand écrivait à leur vieil ami, l'abbé de Bonnevie, chanoine de la cathédrale, à Lyon :
Le bon abbé Deguerry vous aura dit que nous sommes très contents de notre appartement ; M. de Chateaubriand surtout en est enchanté, parce qu'il n'y a pas moyen d'y placer un livre : vous connaissez l'horreur du patron pour ces nids à rats qu'on nomme bibliothèques.
A défaut de bibliothèque, Chateaubriand, nous venons de le voir, avait une chapelle. Depuis quelques années déjà, il était devenu, dans toute la force du terme, un chrétien pratiquant. Il avait pour confesseur l'abbé Seguin, prêtre de Saint-Sulpice. Non content d'observer rigoureusement les lois de l'Eglise sur l'abstinence et le jeûne, il allait souvent au-delà de ce que lui permettait sa santé2.
(2) Voir ci-dessus le chapitre sur la Sincérité religieuse de Chateaubriand. ↩
M. et Mme de Chateaubriand sont morts tous les deux dans cet appartement de la rue du Bac. Une dernière visite nous resterait à faire aux lieux où repose maintenant leur dépouille mortelle.
Décédée la première, le 9 février 1847, Mme de Chateaubriand a été enterrée sous l'autel de la chapelle de l'Infirmerie. Derrière l'autel, sur une tablette de marbre noir, on lit cette inscription :
Ci-gît dame CÉLESTE BUISSON,
Vicomtesse de CHATEAUBRIAND,
Distinguée par l'exercice des bonnes œuvres
Qu'inspire la religion.
Elle a voulu faire bénir sa mémoire
Par la pieuse fondation
De l'Infirmerie Marie - Thérèse
Faite de concert avec son époux,
Le Vicomte de CHATEAUBRIAND.
Décédée le 9 février 1847, à l'âge de 73 ans,
Elle repose dans le caveau de cette chapelle
Selon le désir qu'elle en a exprimé.
Chateaubriand s'endormit dans le Seigneur le 4 juillet 1848. Le samedi 8 juillet, un service funèbre fut célébré dans l'église des Missions étrangères, située rue du Bac, tout près de la maison mortuaire. Le corps fut descendu dans le caveau de la chapelle, pour être, de la, transporté à Saint-Malo, dans le tombeau préparé depuis longtemps par les soins mêmes du grand écrivain, sur l'îlot du Grand-Bé. Depuis un demi-siècle, l'auteur du Génie du Christianisme dort, au bord des vagues, dans son sépulcre de granit, sous une pierre entourée d'une petite grille gothique en fer et surmontée d'une croix. Du reste, point d'inscription, ni nom, ni date. Il l'avait ainsi demandé, dans sa lettre de 1831 au maire de Saint-Malo :
La croix, écrivait-il, dira que l'homme reposant à ses pieds était un chrétien : cela suffira à ma mémoire.
Ier février 1902.