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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac VII. Chateaubriand et Michelet

Première partie

VII. Chateaubriand et Michelet

Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac · 23 min de lecture · p. 149–166 · chapitre 16 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Par une étrange rencontre, on va célébrer ce mois-ci, presque le même jour, deux anniversaires, dont la signification à coup sûr n'est pas la même, le Cinquantenaire de la mort de Chateaubriand, le Centenaire de la naissance de Michelet.

Il ne sera pas sans intérêt de mettre un instant en regard ces deux morts.

Napoléon Bonaparte a remporté de prodigieuses victoire : il est entré dans toutes les capitales, il a vu à ses pieds tous les rois. Mais la campagne d'Italie et la campagne d'Egypte, Marengo, Austerlitz, Wagram, Friedland, léna, toutes ces victoires, et cent autres pareilles, ont été suivies de revers inouïs. Ces ennemis, tant de fois vaincus, Napoléon est allé les chercher lui-même jusqu'aux extrémités de l'Europe, et de Moscou, de Vienne, de Cadix, il les a amenés jusque sous les murs de Paris. Et c'est pourquoi il est une journée dans sa vie, plus glorieuse, plus véritablement grande que celles que je viens de rappeler. C'est le dimanche 18 avril, le jour de Pâques de l'année 1802. Ce jour-là, à six heures du matin, une salve de cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la ratification du traité de paix entre la France et l'Angleterre, la promulgation du Concordat et le rétablissement de la religion catholique.

Quelques heures plus tard, suivi des premiers corps de l'Etat, entouré de ses généraux en grand uniforme, le premier consul se rendait du palais des Tuileries à l'église métropolitaine de Notre-Dame où le cardinal Caprara, légat du Saint-Siège après avoir dit la messe, entonnait le Te Deum, exécuté par deux orchestres que conduisaient Méhul et Cherubini. Ce même jour, le Moniteur insérait un article de Fontanes sur le Génie du Christianisme qui venait de paraître et qui, à cette heure propice, allait être lui-même un événement.

Ce n'est pas sans émotion que, même après un siècle presque écoulé, on lit dans le Journal des Débats du 17 avril 1802 : « Demain le fameux bourdon de Notre-Dame retentira enfin, après dix ans de silence, pour annoncer la fête de Pâques. » Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu'au matin de ce jour ils entendirent retentir dans les airs les joyeuses volées du bourdon de la -vieille église ! Dans les villes, dans les hameaux, d'un bout de la France à l'autre, les cloches répondirent à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable Alléluia ! Le Génie du Christianisme mêla sa voix à ces voix sublimes ; comme elles, il rassembla les fidèles et les convoqua au pied des autels.

L'ouvrage de Chateaubriand ne fut pas le livre d'un écrivain, ce fut le livre d'une situation. De là son prodigieux succès. Voltaire avait mis l'esprit du côté de l'impiété. Chateaubriand mit le génie du côté de la religion. Le premier s'était efforcé de rendre le Christianisme ridicule. Le second réussit à le rendre populaire. La philosophie matérialiste du dix-huitième siècle dut s'avouer vaincue, et sur les ruines de la forteresse démantelée, à l'aurore du siècle naissant, le jeune et glorieux écrivain planta le drapeau du spiritualisme victorieux. Jamais plus grand service ne fut rendu à la société, et n'eût-il écrit que le Génie du Christianisme, Chateaubriand mériterait que la France lui fût éternellement reconnaissante.

Mais en dehors même de son action religieuse et sociale, le Génie du Christianisme était appelé à exercer sur la littérature du dix-neuvième siècle une influence profonde et durable.

Le dix-huitième siècle avait rompu avec l'antiquité classique aussi bien qu'avec les traditions chrétiennes. Pas plus que la Bible et l'Evangile, Homère n'avait trouvé grâce devant les contemporains de Voltaire, et ce dernier avait pu, sans mettre les rieurs contre lui, laisser imprimer en tête de la Henriade que vingt vers de son poème valaient mieux que toute l'Iliade. Chateaubriand ramena les esprits à ces deux grandes sources d'inspiration, la Bible et Homère.

Les Pères de l'Eglise - saint Augustin, saint Jérôme, saint Ambroise, Tertullien - étaient relégués dans un complet oubli : le Génie du Christianisme remit en lumière ces admirables et puissantes figures.

La supériorité des écrivains du dix-septième siècle sur ceux du dix-huitième était méconnue : Chateaubriand prit en main leur cause, et grâce à lui, justice fut rendue à Bossuet et à Pascal, comme à Moïse et à Homère.

Les chefs-d'œuvre des littératures étrangères n'avaient pas encore obtenu droit de cité dans la nôtre : Chateaubriand accorda une très large place dans son livre à Dante, au Tasse et à Milton. Déjà, dès 1801, dans le Mercure de France, il avait consacré à Shakespeare des pages enthousiastes. « On ne peut jamais trop admirer Shakespeare, disait-il... Sous les rapports des talents naturels ou du grand écrivain, Shakespeare n'est pas moins prodigieux. Je ne sais si jamais homme a jeté des regards plus profonds sur la nature humaine ; soit qu'il traite des passions, soit qu'il parle de morale ou de politique, soit qu'il déplore ou qu'il prévoie les malheurs des Etats, il a mille sentiments à citer, mille pensées à recueillir, mille sentences à appliquer dans toutes les circonstances de la vie. ›

En tout, il est un précurseur. Le dix-huitième siècle, le dix-septième siècle lui-même avaient tenu en mépris l'architecture gothique, Fénelon décorait nos cathédrales du nom de barbares. Chateaubriand les a remises en honneur. «Ce qui frémit dans les pages qu'il leur a consacrées, dit très bien M. Léon Gautier, c'est le respect, c'est l'amour. Et ces deux choses-là, en vérité font des prodiges. C'est grâce à Chateaubriand que nos archéologues ont retrouvé aujourd'hui tous les secrets de cet art remis si légitimement en honneur ; c'est grâce à Chateaubriand que Notre-Dame et la Sainte-Chapelle sont si belles et si radieuses1. »

(1) Léon GAUTIER, Portraits littéraires, p. 14. ↩

Il a créé la critique moderne. Il ne s'occupe pas des mots, mais des pensées ; la place que l'ancienne critique accordait à la syntaxe, il la donne au cœur humain. Il étudie tour à tour « le père, la mère, l'ami, le vieillard, l'épouse, le fils » et nous montre comment ces grands types ont été compris par tels et tels écrivains qu'il interroge et compare. Il prend pour base d'une nouvelle critique les passions, les caractères, les différentes situations de l'âme humaine ; et cela, alors que, la veille encore, la critique en était aux analyses grammaticales de La Harpe.

C'est donc à bon droit que M Nisard a pu dire, dans son Histoire de la littérature française : « Toutes les nouveautés durables de la première moitié du dix-neuvième siècle, en poésie, en histoire, en critique, ont reçu de Chateaubriand ou la première inspiration ou l'impulsion décisive. Il a ouvert la marche... Il nous a donné des goûts qui sont devenus des sciences. Son admiration pour les beautés de l'architecture gothique a suscité l'archéologie chrétienne1. »

(1) NISARD, t. IV, p. 503. ↩

Dans l'Itinéraire, Chateaubriand a créé un genre, et il a, du même coup, donné le modèle.

On peut discuter sur la valeur des Martyrs, considérés comme épopée2 ; on ne saurait contester ni la beauté, ni la nouveauté de tant d'admirables peintures : le tableau du christianisme naissant, dans les catacombes de Rome et les déserts de l'Egypte, dans les vallons de la Grèce et les forêts de la Germanie ; les coutumes et les mœurs des barbares revivant pour la première fois avec leurs vraies couleurs ; le combat des Romains ou des Franks, plein de flamme et de poésie comme un chant d'Homère, plein de précision et de clarté comme un bulletin de Napoléon. Ces grandes et fortes pages étaient à la fois d'un poète et d'un historien : ce sont elles qui ont révélé sa vocation à l'auteur des Récits mérovingiens1. A l'entrée de cette voie nouvelle, où vont s'engager, avec Augustin Thierry, Guizot, de Barante, Michelet, c'est encore Chateaubriand que nous apercevons ; là encore, il est l'initiateur et le guide.

(2) « Dans les Martyrs, M. de Chateaubriand a livré la plus grande bataille que le talent puisse livrer, la bataille épique ; il suffit à sa gloire de dire qu'il ne l'a pas perdue. » (Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, t. II, p. 46.) ↩

(1) Voyez la préface des Récits des temps mérovingiens, par Augustin THIERRY, p. 28. ↩

A l'Empire succède la Restauration, et nous assistons alors, selon l'expression de Lamartine « au plus beau comme au plus hardi mouvement intellectuel qu'aucun de nos siècles eût encore vu2 ». Le mouvement romantique revêt d'une gloire incomparable les plus belles années de notre siècle et ce mouvement c'est encore de Chateaubriand qu'il procède. Tous, depuis Lamartine jusqu'à Hugo, s'accordent à saluer dans l'auteur de René et du Génie du Christianisme le « père du Romantisme »

(2) LAMARTINE, Des destinées de la poésie. ↩

Mais la Restauration n'avait pas seulement donné naissance à un admirable réveil littéraire. Elle donnait naissance en même temps à un puissant réveil politique. Elle créait des besoins nouveaux. A ces nouveaux besoins il fallait une langue nouvelle. Ce sera Chateaubriand encore qui créera cette langue et qui en donnera les modèles. Jusqu'ici il avait été surtout un poète, et voilà que ce poète se révèle soudain publiciste, à la fois sobre, vigoureux, simple, naturel, sans ombre de recherche et de rhétorique. Du premier coup, sans tâtonnements, avec une sûreté de main et de plume merveilleuse, il porte à sa perfection la langue de la politique et des affaires ; dans la Monarchie selon la Charte et dans vingt autres écrits, il s'affirme le premier de nos écrivains politiques et répand sa grande et lumineuse pensée sur toutes les hautes questions de gouvernement et de liberté. Mais un publiciste est encore un écrivain, un homme de cabinet. Ce n'est pas un journaliste, un combattant. Le publiciste choisit sa question et son moment, son terrain et son heure : il ne s'adresse pas, d'ailleurs, à tous les lecteurs, mais seulement à une élite. Le journaliste doit être prêt sur tout et à tout instant, et c'est à tous qu'il parle. Chateaubriand a été aussi journaliste, et là encore, il a été le maître. Il n'a peut-être rien écrit de plus parfait que ses articles du Conservateur et du Journal des Débats.

Ce poète, ce journaliste a mis aussi la main aux affaires, et ce n'a pas été non plus sans gloire. Il a été successivement ambassadeur à Berlin, à Londres et à Rome. Dans le Congrès de Vérone et dans ses Mémoires, il a publié une partie de ses dépêches, et il s'est trouvé que sa correspondance diplomatique était à la hauteur de ses chefs-d'œuvre littéraires. On ne sait ce qu'admirer le plus, dans cette correspondance, la beauté de la forme, la hauteur des vues, l'étonnante justesse de la plupart des prévisions de l'auteur, et par dessus tout l'ardeur de son patriotisme. Personne n'a mieux que lui montré que l'alliance russe était pour la France l'alliance vraie, •l'alliance nécessaire. On était alors sous la Restauration, et si la Révolution de 1830 ne fût venue, Chateaubriand et ses amis auraient, grâce à cette alliance, assuré à la France les frontières du Rhin.

Ministre des affaires étrangères, dès 1823, huit ans après Waterloo, il a, par la hardiesse de sa guerre d'Espagne, replacé la France à son rang en Europe. Rapidement et habilement conduite, cette guerre nous a créé une armée, elle nous a fait remonter à notre rang militaire parmi les nations ; elle a décidé notre émancipation et rétabli notre indépendance.

Le gouvernement de la Restauration a eu l'honneur d'affranchir la Grèce, de l'arracher à la barbarie musulmane et d'assurer son indépendance. Grande fut la part de Chateaubriand dans cette œuvre d'humanité et de civilisation. Il multiplia pour cette noble cause les écrits, les discours et les actes. Ce ne sera pas le moindre de ses titres d'avoir été le premier, le plus éloquent, le plus infatigable des Philhellènes.

Avant même que la question grecque ne fût posée, dès 1816, il réclamait cette expédition d'Alger qui, accomplie quatorze ans plus tard, restera l'œuvre la plus glorieuse, la plus civilisatrice, la plus française de ce siècle. Le 9 avril 1816, il déposait à la Chambre des pairs une proposition relative aux puissances barbaresques, et il s'exprimait en ces termes :

« J'ai vu, Messieurs, les ruines de Carthage ; j'ai rencontré, parmi ces ruines, les successeurs de ces malheureux chrétiens, pour la délivrance desquels saint Louis fit le sacrifice de sa vie Le nombre de ces victimes augmente tous les jours. Avant la Révolution, les corsaires de Tripoli, de Tunis, d'Alger et de Maroc, étaient contenus par la surveillance de l'Ordre de Malte ; nos vaisseaux régnaient sur la Méditerranée, et le pavillon de Philippe-Auguste faisait encore trembler les infidèles : profitant de nos discordes, ils ont osé insulter nos rivages. Ils viennent d'enlever la population d'une île entière : hommes, femmes, enfants, vieillards, tout a été plongé dans la plus affreuse servitude. N'est-ce pas aux Français, nés pour la gloire et pour les entreprises généreuses, d'accomplir enfin l'œuvre commencée par leurs aïeux ? C'est en France que fut prêchée la première croisade, c'est en France qu'il faut lever l'étendard de la dernière... »

On n'en finirait pas, s'il fallait rappeler toutes les grandeurs et toutes les gloires de Chateaubriand. Et cependant comment ne pas dire encore que son caractère fut grand comme son génie; que sa carrière, si longue et agitée, a été dominée tout entière par le sentiment de l'honneur ?

Au milieu de tant de révolutions, il a su garder intacte l'unité de sa vie. Cette vie, il l'a racontée dans ces Mémoires d'Outre-Tombe, que M. Melchior de Vogüé, l'autre jour, appelait le plus beau livre du siècle. Son œuvre terminée, l'auteur du Génie du Christianisme, s'est endormi dans la paix du Seigneur, et ses dernières paroles ont été encore un enseignement.

Ces paroles, il les faudra rappeler, le mois prochain à Saint-Malo, sur la tombe du Grand-Bé : « Voilà mon Roi, voilà mon Dieu ! »

II

Certes, il y a loin de Chateaubriand à Michelet. Ce dernier, sans doute, a été un écrivain de grand talent ; il tient une place éminente parmi ces historiens à qui Chateaubriand a ouvert la voie. Il est même par excellence l'historien romantique ; c'est, si l'on veut, dans la première et sa plus belle période, le plus brillant disciple du Maître, mais ce n'est, après tout, qu'un disciple. Il a, du reste, d'éclatantes et rares qualités d'imagination et de style, et si l'on avait voulu seulement, dans le centenaire qui se prépare, honorer en Michelet l'historien des premiers volumes de l'Histoire de France, nul n'aurait applaudi plus que nous à un hommage qui aurait été justement mérité. Mais on sait assez qu'il s'agit ici, non d'un simple hommage, mais d'une véritable apothéose, et d'une apothéose qui s'adresse avant tout au Michelet seconde manière, à celui qui fut l'ennemi fanatique de la Monarchie et de l'Eglise, à celui qui, parce qu'elle a été monarchique et chrétienne, a traîné dans la boue la France d'autrefois.

Ce ne serait pas trop d'un volume entier pour montrer, avec preuves à l'appui, que Michelet, à partir du moment où il a rompu avec l'Eglise et où il s'est fait l'ennemi acharné du catholicisme, n'a plus vu, dans l'histoire de France que... les Jésuites ! Pendant dix volumes, il n'a plus eu d'autre souci que de rabaisser toutes nos gloires, de diminuer tous nos grands hommes, de réduire à rien toutes nos victoires, coupables d'avoir été remportées au cri de Vive le Roi !

Richelieu, par exemple, est un des hommes de l'ancienne France auquel il serait le plus tenté de pardonner, parce qu'il a abattu l'aristocratie. Mais comme il ne faut pas que son règne ait été un grand règne, il ne dit rien des admirables résultats de sa politique et du haut rang auquel il avait élevé la France. Il ne veut pas qu'il ait fait « rien de grand et de solide ». Voici dans quelle posture ridicule il se plaît à le représenter : « Richeleu, vaincu dans l'opinion par le drame espagnol et le succès du Cia, vaincu dynastiquement par la grossesse de la reine (1) et l'enfant du miracle, reste vaincu encore dans la question d'argent par la résistance du clergé. D'autant plus pesant il retombe sur le peuple, et d'autant plus maudit. »

Nos armées remportent partout des victoires, en Allemagne, en Artois, dans la Haute Italie, en Espagne. Michelet ne parlera de ces victoires qu'avec dédain. De nos succès en Allemagne il dira :

« Il me faut bien maintenant laisser les grandes choses (il vient de célébrer avec enthousiasme le suédois Gustave-Adolphe) pour conter les petites, voir maintenant comment Richelieu, en entravant Gustave, profita de ses victoires, exploita habilement la terreur de son nom et grapilla sur sa conquête. L'histoire est identique à l'histoire naturelle. L'astucieux corbeau suit l'aigle, ou va devant, attentif à se faire sa part, s'invitant au repas et relevant les restes même avant la fin du festin. »

De la guerre dans les Pays-Bas et dans la Haute Italie en 1635, il dira : « La grande invasion des Pays-Bas n'eut d'autre effet que la ruine d'une ville, l'horrible saccagement de Tirlemont. En Italie, quoiqu'on eût pour soi le Savoyard, on resta ou échoua devant une bicoque. Bref la première campagne resta de tout point ridicule. »

En 1636, pendant que nos principales forces étaient dirigées contre la Franche-Comté, les Espagnols pénétrèrent en France et s'emparèrent de Corbie. Richelieu les en chassa, mais ce succès est bien près lui aussi d'être aux yeux de notre historien, de tout point ridicule. « En six semaines, dit-il, Richelieu et le roi reprirent Corbie, une méchante petite place qu'on aurait pu enlever en vingt-quatre heures, et à qui on fit les honneurs d'un siège.i Il a, d'ailleurs, bien soin d'ajouter : « L'invasion des Espagnols n'était pas sérieuse, et les conquérants se souciaient peu de conquérir. »

A le lire, il semblerait vraiment que la politique de Richelieu n'éprouva que des échecs : « Donc, dit-il encore, Richelieu n'empêcha rien. Sa petite combinaison d'opposer la Bavière à l'Autriche ayant échoué complètement, tous les princes allemands se soumirent, et firent roi des Romains le fils de l'empereur, consolidèrent la couronne impériale dans la maison d'Autriche. En France même, les Espagnols prirent à notre barbe et gardèrent longtemps nos îles de Provence, tenant nos côtes en crainte et nos flottes en échec. »

Et plus loin : « De toutes parts, Richelieu avait des revers. Impuissance complète en Italie. En Espagne, un honteux échec, Condé, Sourdis en fuite. Au Nord, nouveau projet de conquérir les Pays-Bas avec le prince d'Orange et, pour tout résultat, la reprise d'une petite place. »

Décidément, M. Michelet l'affirme, et il n'en paraît pas autrement désolé, nous sommes toujours battus. « Notre campagne de 1639 ne valut guère mieux que les autres. Richelieu n'aboutit, avec sa principale armée et le roi en personne, qu'à donner à la Meilleraye, son parent, le petit succès de prendre Hesdin. Et l'on n'y arriva qu'au prix d'une diversion très malheureuse à l'est, où on força le brave Feuquières d'attaquer sans avoir des forces, c'est-à-dire de se faire tuer. Le favori de Richelieu, Condé, en Catalogne, eut échec sur échec. Si nous réussîmes en Savoie par la bravoure d'Harcourt et du jeune Turenne, ce petit succès fut terni par la spoliation de la duchesse de Savoie... »

Cependant, en 1640, nos succès sont tels, que M. Michelet est bien forcé de les avouer, mais il a bien soin de faire remarquer que Richelieu n'y fut pour rien, ou pour si peu de chose ! « La scène change en 1640, écrit-il ; mais comment ? Par des circonstances extérieures, où, quoique l'on ait dit, Richelieu eut bien peu de part. L'Angleterre, alliée de l'Espagne, tombe en pleine révolution. L'Empire espagnol tombe en pièces, la France n'aura qu'à ramasser. Notre succès en Catalogne fut très étrange. Nous réussîmes à force d'être battus.i

Sous Mazarin, la France remporta les plus éclatantes victoires, Rocroy, Nordlingen, Lens ; ces victoires amenèrent la paix la plus glorieuse et assurèrent à la France les agrandissements les plus considérables. Aux yeux de Michelet, ces victoires sont misérables. « C'est de cette fumée, dit-il, que Mazarin nourrit la France et la tint cinq longues années immobile pendant qu'il la saignait à blanc... La grande scène du temps, le triomphe du faux, c'est la guerre. Le machiniste c'est Condé... Il fallait, chaque année, frapper un coup brillant qui saisît l'opinion ; à quel prix ? peu importe. En concentrant tout sur un point, dans une seule armée, et laissant le reste au hasard, par un grand sacrifice d'hommes, chaque année on frappait ce coup. Une bataille sanglante, de nom sonore, occupait l'opinion. Qu'elle restât stérile, sans résultat, qu'elle fût même suivie de revers, cela n'y faisait rien. On avait le coup de trompette, le changement à vue, et le miracle d'opéra. » Ces victoires lui tiennent au cœur, il leur en veut et il les raille. Avec nos fameuses victoires, écrit-il, l'Espagne avait pourtant l'avantage. »

Ces victoires stériles, sans résultat, nous valurent pourtant la paix d'Osnabrück ou de Westphalie (24 octobre 1648). La France y gagnait l'abandon des droits de l'Empire sur les Trois-Evêchés, l'acquisition de Brisach, de la haute et basse Alsace avec le Sundgau, et la garde de Philipsbourg, la propriété de cette dernière ville demeurant à l'évêque de Spire. Elle s'assurait ainsi le passage du Rhin, et elle avait un pied en Allemagne. Elle obtint encore que l'Empereur consentît à confirmer le traité de Chierasco de 1631, qui nous ouvrait l'Italie. De ces admirables résultats, Michelet ne dit rien, ou à peu près rien. Une ligne, et c'est tout : « Nous gardâmes les conquêtes de Richelieu sur l'Empire, quelques morceaux d'Alsace. »

Dix ans plus tard, en 1659, Mazarin signait le traité des Pyrénées. La France acquérait, du côté des Pays-Bas, Gravelines, Bourbourg, Saint-Venant, Béthune, Hesdin, Arras, Bapaume, Lens, le comté de Saint-Pol, Pernes, Lillers, Le Quesnoy, Landrecies, Avesnes, Marienbourg, Philippeville, Montmédy, Yvois, Thionville, et deux bailliages des Ardennes; du côté de l'Espagne, le Roussillon et le Conflans ; en Italie, Pignerol. De tout cela encore, Michelet ne dit rien (singulière façon d'écrire l'histoire), et il ne tiendra pas à lui que ses lecteurs ne considèrent comme une paix honteuse cette paix qui faisait de la France la première puissance de l'Europe. Voici tout ce qu'il en dit : « Mazarin, par une suite de fautes, avait perdu la Catalogne. Il sacrifia le Portugal. C'est la base réelle de son traité des Pyrénées. »

En revanche, il ne tarit pas, lorsqu'il s'agit de couvrir d'insultes cet habile ouvrier de la grandeur française. Il n'est injure qu'il ne lui prodigue : « Roi des fripons, bouffon italien, beau laquais, lâche escroc, sauteur, coquin » et le reste.

Et pourtant Condé - le grand Condé - est encore plus maltraité. Voici le portrait que l'historien trace du héros de Lens et de Rocroy : « Le quatrième personnage sur lequel il faut s'arrêter était un homme de vingt ans qui n'avait rien de jeune. Très sinistre figure d'oiseau de proie, la plus bizarre du siècle. Point de front et nez de vautour, des yeux sauvages et fort brillants ; rien d'homme, quelque chose de moins ou de plus et d'une espèce différente. Animal féroce et docile, servile en ses débuts, plus servile à la fin. Ce personnage, nourri par Richelieu dans sa ménagerie, va éclater dans l'histoire. C'est Condé... »

Mais c'est surtout à Louis XIV qu'en veut M. Michelet. Louis XIV, c'est le grand roi. Donc M. Michelet ne reculera devant rien pour le rabaisser, pour le salir, pour le rendre à la fois ridicule et odieux. Sa haine est telle qu'il n'attend même pas que Louis XIV soit né pour l'attaquer. Il aura tout un chapitre sur sa conception, sur la grossesse et l'accouchement de la reine - un long chapitre tout plein des détails les plus malpropres. « Les origines des grandes choses, dit-il en commençant, ne sont pas toujours claires. Ne nous étonnons pas si les vraies origines du Messie de la monarchie sont restées un peu troubles, sison fameux Noël n'en est pas moins louche. » Et à la fin du chapitre : « Si je ne craignais de faire tort à ce pauvre roi (Louis XIII), je dirais que, malgré ses sentiments chrétiens, il se fût consolé sans peine de voir crever son Espagnole. » C'est de ce style que Michelet écrira jusqu'à la fin son Siècle de Louis XIV. Jusqu'à la fin, il parlera du vainqueur et du maître de l'Europe, comme le faisaient, à l'heure de ses triomphes, les gazetiers aux gages de la Hollande et les pamphlétaires à la solde de l'Angleterre. Ou plutôt, car il ne faut calomnier personne, pas même les gazetiers, il laisse ces malheureux bien loin derrière lui. Il appelle la médecine à son aide et, avec les médecins, les apothicaires. Pour me servir d'une expression dont je demande pardon au lecteur mais que j'emprunte à M. Michelet lui-même, il conduit l'histoire aux latrines.

Et comme il a haï Louis XIV, il haïra aussi Napoléon. Son Histoire de la Révolution s'arrêtait au Io thermidor (28 juillet 1794). Arrivé à cette date fatale, M. Michelet ne s'était pas senti le courage d'aller plus loin : il avait posé la plume et fermé le livre. A quoi bon continuer ? Robespierre est mort ! Pourquoi poursuivre le récit ? Saint-Just est mort ! Voici en quels termes l'historien raconte cette catastrophe : « Robespierre toucha enfin le port, la place de la Révolution ; il monta d'un pas ferme les degrés de l'échafaud... puis il y eut un coup sourd... Ce grand homme n'était plus... Saint-Just, dès longtemps, avait embrassé la mort et l'avenir. Il mourut digne, grave et simple. La France ne se consolera jamais d'une telle espérance ! »

Cependant un jour est venu où M. Michelet s'est décidé à reprendre son récit, et il a publié sous ce titre : Histoire du dix-neuvième siècle, un livre écrit à la seule fin de rabaisser Bonaparte. Après l'éreintement de Louis XIV, l'éreintement de Napoléon. Il faut voir, par exemple, comment, dans le premier volume de cette Histoire, il raconte la première campagne d'Italie. Bonaparte n'a rien fait. Ces fameuses victoires ne sont que de « petits combats », de « petites affaires ». Bonaparte n'y est même pas la plupart du temps. Il commet fautes sur fautes. Il a même des défaillances, et tout serait perdu, si ses lieutenants n'étaient pas là pour tout réparer. « Les historiens, copistes trop fidèles du lyrisme insensé des journaux de l'époque, dit M. Michelet avec ironie, parlent toujours de la foudroyante campagne d'Italie. » Pour lui, il estime que si le Directoire avait fait son devoir, il aurait tout simplement rappelé Bonaparte et l'aurait fait fusiller. « Tout ceci, écrit notre historien, m'a rappelé l'histoire de Carmagnola, moins légitimement suspect, et combien les Vénitiens furent sages de lui couper le cou. »

Est-ce à dire que M. Michelet, qui, à ses débuts, avait le culte des héros, n'en a plus trouvé à célébrer ? Il en a rencontré un qu'il célèbre avec enthousiasme, dont il ne parle qu'avec un véritable lyrisme. Le héros de Michelet, c'est le roi de Prusse, c'est Frédéric II. Cet homme, qui est notre allié et qui nous trahit en toute rencontre, alors que, pour rester fidèles à nos engagements avec lui, nous refusons de traiter avec l'Autriche dans les conditions les plus avantageuses, cet homme, aux yeux de M. Michelet, c'est l'honneur, la loyauté même ! « Il avait le droit de nous accuser, de nous tourner le dos » et cependant il ne cesse de nous rendre « de signalés services, services, en conscience, beaucoup trop oubliés ». Il n'écoute que sa partialité pour la France ». « On ne dit pas assez tout ce qu'il fit pour nous ». « Tous ses actes sont français » Il était ivre de la France... Il dit qu'il ne demande que le rôle des anciens Suédois, dont l'épée était toute française. Tout cela est sincère. » Quand arrive la journée de Rosbach, l'enthousiasme de M. Michelet pour « le grand roi de Prusse » ne faiblit pas, bien au contraire ; il n'a souci de la défaite de la France, il en rit, il s'en amuse : Par l'affaire de Rosbach, d'immortel ridicule... L'affaire ne fut que ridicule... Frédéric apparaît... notre infanterie fuit à toutes jambes. » C'est précisément ce chapitre de Rosbach que notre historien choisit pour célébrer Frédéric avec une véritable frénésie d'admiration.

Il lui est si reconnaissant d'avoir battu l'armée royale - l'armée française - qu'il ne souffrira pas qu'on aille comparer à son capitaine ce petit foutriquet de Bonaparte. « Fort ridiculement, écrit-il, on le compare à Bonaparte ! » I « heureux Corse », après tout, ne fut que « le favori du destin ». Tout au plus peut-il prétendre à être un bon élève. Le maître, le grand capitaine, le seul « véritablement grandi ce n'est pas Napoléon, c'est Frédéric !

Après cela, M. Michelet avait une bonne raison pour admirer, pour aimer Frédéric : le roi de Prusse était athée. Or, ce qui caractérise surtout M. Michelet seconde manière, celui précisément que l'on exalte et que l'on divinise aujourd'hui, c'était sa haine frénétique contre la religion chrétienne. Il était, et c'est par là que je veux finir, il était fanatique d'irréligion ; sur ce point, il était atteint d'une véritable hydrophobie.

La vraie France sera tout entière avec ceux qui vont bientôt célébrer à Saint-Malo le Cinquantenaire de l'auteur du Génie du Christianisme. Ceux qui vont célébrer demain le Centenaire de Michelet, de l'homme qui a, pendant un demi-siècle, dénigré, rabaissé, bafoué les gloires de la France, ceux-là auront avec eux, à l'étranger, tous les ennemis de la France, de Londres à Berlin.

15 juillet 1898.