Première partie
Gabriel cortois de Pressigny misera-
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
tione divina et sanctæ sedis apostolicæ gratia Episcopus Macloviensis, etc. Notum facimus quod nos die data præsentium in sacello palatii nostri dilectum nostrum nobilem Franciscum-Augustum-Renatum de Châteaubriand, filium Renati-Augusti et dame Appollinæ-Joannæ Suzannæ de Bédée conjugum, ex parochia et civitate Macloviensi laïcum de legitimo matrimonio procreatum, examinatum capacem et idoneum repertum, ad primam tonsuram clericalem promovendum duximus et promovimus. - Datum Maclovii sub signo sigilloque nostris et secretarii nostri suscriptione, anno Domini millesimo septingentesimo octogesimo octavo die vere decembris décima sextà.
« G. Epus Macloviensis.
« De Mandato
« Met, secret2. »
(2) Ch. CUNAT, op. cit. ↩
Chateaubriand retourna à Paris après quelques mois de séjour en Bretagne. En 1791, il revint à Saint-Malo, afin de s'y embarquer pour l'Amérique. « Je fis marché, dit-il, avec un capitaine nommé Dujardin : il devait transporter à Baltimore l'abbé Nagault, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur chef. » M. Charles Cunat a fait, aux archives de la marine, des recherches sur cet embarquement. Leur résultat concorde en tous points avec le texte des Mémoires : « Ses préparatifs de voyage terminés, écrit M. Cunat, Chateaubriand s'embarqua à bord du brick le Saint-Pierre, de 16o tonneaux, capitaine Dujardin Pinte-de-Vin, allant aux îles Saint-Pierre et Miquelon d'où il devait relever pour Baltimore, le capitaine Dujardin s'étant engagé à y transporter l'abbé Nagault, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes sous ses ordres »
D'après les Mémoires, le départ de Chateaubriand aurait eu lieu dans les premiers jours d'avril 1791. « Une lettre de mon frère, dit-il, a fixé dans ma mémoire la date de mon départ : il écrivait de Paris à ma mère en lui annonçant la mort de Mirabeau. » L'auteur, ici, a-t-il un peu arrangé les choses, en vue de faire coïncider son départ de France avec un grand événement ? En aucune façon. Mirabeau mourut le 2 avril 1791. Trois jours après, le 5 avril, le Saint-Pierre quittait le port de Saint-Malo1.
(1) Ch. CUNAT. ↩
Le 2 janvier 1792, Chateaubriand, qui avait interrompu son voyage en Amérique à la nouvelle de l'arrestation de Louis XVI, à Varennes, rentrait en France et débarquait au Havre. Pendant son absence, ses sœurs avaient arrangé son mariage avec une de leurs amies, Mue Céleste de Lavigne-Buisson, âgée de dix-sept ans, orpheline de père et de mère, demeurant à Paramé, près de Saint-Malo, chez son grand père, M. de Lavigne, chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient. Sainte-Beuve qui, après avoir accablé de ses adulations Chateaubriand debout, n'a cessé de poursuivre de ses insinuations venimeuses Chateaubriand enterré, est revenu à plusieurs reprises sur ce mariage, et il s'est donné un mal infini pour accréditer certaine historiette, qu'il raconte en ces termes :
« M. Viennet, dans ses Mémoires (inédits) raconte qu'étant entré au service de la marine vers 1797, il connut à Lorient un riche négociant, M. Lavigne-Buisson, et se lia avec lui. Quand l'auteur d'Atala commença à faire du bruit, M. Buisson dit à M. Viennet : « Je le connais, il a épousé ma nièce, et il l'a épousée de force.iEt il raconta comment M. de Chateaubriand, ayant à contracter union avec Me de Lavigne, aurait imaginé de l'épouser comme dans les comédies, d'une façon postiche, en se servant d'un de ses gens, comme prêtre et d'un autre comme témoin. Ce qu'ayant appris, l'oncle Buisson serait parti, muni d'une paire de pistolets et accompagné d'un prêtre, et surprenant les époux de grand matin, il aurait dit à son beau-neveu : « Vous allez maintenant, Monsieur, épouser tout de bon ma nièce, et sur l'heure » Ce qui fut fait. »
Certes, Sainte-Beuve savait mieux que personne que ce récit était faux d'un bout à l'autre. La mère et les sœurs de Chateaubriand se seraient-elles prêtées à une aussi infâme comédie ? Très pieuses, tenant pour illégitime un mariage fait par un prêtre constitutionnel, elles avaient voulu que la bénédiction nuptiale fût donnée par un prêtre non assermenté, ce qui ne pouvait avoir lieu qu'en secret. Un oncle paternel de la jeune fille, M. de Vauvert, grand démocrate, qui s'était opposé au mariage de sa nièce, apprenant ce qui s'étiat passé, jeta feu et flamme et lâcha contre les nouveaux époux la magistrature, sous prétexte de rapt et de violation de la loi. Céleste de Lavigne, devenue Mme de Chateaubriand, fut enlevée au nom de la justice et mise au couvent de la Victoire, à Saint-Malo, en attendant la décision des tribunaux. Les choses en étant venues à ce point, la famille comme il arrive d'ordinaire, en pareil cas, se désista de son opposition et de sa plainte, et la justice accorda des délais pour donner le temps de procéder à un mariage régulier et légal. En conséquence, le 19 mars 1792, dans l'église paroissiale de Saint-Malo, le curé constitutionne et assermenté, M. Duhamel, après publication de bans, célébra publiquement le mariage. M. Charles Cunat a relevé sur les registres de l'état civil les extraits qui suivent :
«Du dimanche 18 mars 1792.
« Il y a eu promesse de mariage entre :
« François-Auguste-René de Chateaubriand, fils mineur de feu René-Auguste et de dame Appoline-Jeanne-Suzanne de Bédée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu Alexis-Jacques et de feue dame Céleste Rapion, tous deux originaires et domiciliés de cette ville : rer et 3e bans. »
« Lundi, 19 mars 1792.
« François-Auguste-René de Chateaubriand, fils second et mineur de feu René-Auguste de Chateaubriand et de dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédée, et demoiselle Céleste Buisson, fille mineure de feu sieur Alexis-Jacques Buisson et de dame Céleste Rapion de la Placelière, tous deux originaires et domiciliés de cette ville, ont reçu de moi soussigné curé la bénédiction nuptiale dans l'église paroissiale, ce jour 19 mars 1792, en conséquence d'une bannie faite au prône de notre messe paroissiale, sans opposition, et de la dispense du temps prohibé et de deux bans. La présente cérémonie faite en vertu de deux décrets émanés de la justice de paix de cette ville, attendu la minorité des parties contractantes, en présence de François-André Buisson, Jean-François Leroy, Michel-Thomas Bossinot et Charles Malapert, qui ont attesté le domicile et la liberté des parties ; et ont signé avec les époux :
« Céleste Buisson, François de Chateaubriand, François-Auguste Buisson, Michel Bossinot, Malapert fils, Leroy.
« DUHAMEL, curé. »
Ce mariage du 19 mars, célébré publiquement, régulièrement, après la publication des bans, après deux décrets émanés de la justice de paix, exclut nécessairement le prétendu mariage au pistolet et à la minute de l'oncle Buisson.
Mais il y a plus : cet oncle Buisson, « le riche négociant de Lorient n'a jamais existé, la famille de Lavigne n'a jamais entendu parler de lui, ni de son voyage de Saint-Malo, ni de ce mariage à main armée1.
(1) Voir le premier chapitre du volume de M. CHÉDIEU DE ROBETHON, sur Chateaubriand et Mme de Custine. ↩
Lorsqu'on lit les Mémoires d'Outre-Tombe, comme je me suis donné le plaisir de le faire, en recourant, pour chaque fait, aux sources elles-mêmes, aux documents contemporains, aux travaux spéciaux qui s'y rapportent, on reste surpris en voyant combien peu de ces faits ont été présentés par Chateaubriand d'une façon inexacte. Ecrits de longues années après les événements, ces Mémoires renferment, sans doute, quelques erreurs, et il ne se pouvait guère qu'il en fût autrement ; mais elles sont si rares et si peu graves, qu'il convient d'admirer ici la conscience de l'écrivain à l'égal de son génie lui-même.
On comprend que je ne puis, dans un simple feuilleton, multiplier les exemples. Je tiens pourtant à en donner encore un.
Le 6 juin 1824, Chateaubriand fut renvoyé du ministère. Voici comment il raconte sa destitution :
« ... Je traînai ensuite jusqu'à la Pentecôte, pourtant mes amis n'étaient pas sans inquiétude ; ils me disaient souvent : Vous serez renvoyé demain. Tout à l'heure si l'on veut, répondais-je. Le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, j'étais arrivé dans les premiers salons de Monsieur: un huissier vint me dire qu'on me demandait. C'était Hyacinthe, mon secrétaire. Il m'annonça, en me voyant, que je n'étais plus ministre. J'ouvris le paquet qu'il me présentait ; j'y trouvai ce billet de M. de Villèle :
« Monsieur le vicomte, « J'obéis aux ordres du roi en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre :
« Le sieur comte de Villèle, président de notre Conseil des ministres, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand (1). n
Dans le Congrès de Vérone, qui n'est, on le sait, qu'un long fragment détaché de ses Mémoires, Chateaubriand entre dans plus de détails :
« Le 6 au matin, nous ne dormions pas ; l'aube murmurait dans le petit jardin ; les oiseaux gazouillaient : nous entendîmes l'aurore se lever ; une hirondelle tomba par notre cheminée dans notre chambre, nous lui ouvrîmes la fenêtre : si nous avions pu nous envoler avec elle ! Les cloches annoncèrent la solennité de la Pentecôte ; jour mémorable dans notre vie ; ce même jour, nous avions été relevé à sept ans des vœux d'une pauvre femme chrétienne ; après tant d'anniversaires, ce jour nous rendait à notre obscurité première ; de là, s'en allait nous attendre au palais des rois de Bohême, où nous devions le saluer, ce Charles X exilé, à qui l'on ne nous permit pas, en 1824, de chanter aux Tuileries l'hymne des félicitations.
(I1) Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p. 286.
« A dix heures et demie, nous nous rendîmes au château. Nous voulions d'abord faire notre cour à Monsieur. Le premier salon du pavillon Marsan était à peu près vide ; quelques personnes entrèrent successivement et semblaient embarrassées. Un aide de camp de Monsieur nous dit : « Monsieur le vicomte, je n'espérais pas vous rencontrer ici ; n'avez-vous rien reçu ? » Nous lui répondîmes : « Non, que pourrions-nous recevoir ? » Il répliqua : « J'ai peur que vous ne le sachiez bientôt. » Là dessus, comme on ne nous introduisit point chez Monsieur, nous allâmes ouïr la musique à la chapelle.
« Nous étions tout occupé des beaux motets de la fête, lorsqu'un huissier vint nous dire qu'on nous demandait : Nous suivîmes l'huissier, il nous conduit à la salle des Maréchaux. Nous y trouvons notre secrétaire Hyacinthe Pilorge ; il nous remit la lettre de M. de Villèle et l'ordonnance royale en nous disant : « Monsieur n'est plus ministre. » M. le duc de Rauzan, directeur des affaires politiques avait ouvert le paquet pendant notre absence et n'avait osé nous l'apporter...1. »
(1) Congrès de Vérone, par M. DE CHATEAUBRIAND, t. I1, p. 389. ↩
D'après le duc Victor de Broglie, ce récit ne serait aucunement conforme aux faits. Voici, selon lui, comment les choses se seraient passées :
« Le 8 juin2, à dix heures du matin, le lendemain du jour où son sort avait été décidé à son insu, comme il entrait aux Tuileries pour faire sa cour au comte d'Artois, son secrétaire, consterné et la larme à l'œil, lui remit un message qui le congédiait à peu près aussi cavalièrement qu'un laquais de bonne maison...
(2) C'est le 6 juin - et non le 8 - que Chateaubriand fut renvoyé au ministère. ↩
« Je dois ajouter, pour ne rien omettre, que les amis de M. de Villèle ne se firent pas faute de l'excuser, comme on excuse en ce bas monde, en aggravant le tort par la calomnie, en insinuant malignement que l'auteur du Génie du Christianisme devait s'en prendre à lui-même si son congé ne l'avait rejoint qu'en plein midi et en pleine cour ; qu'il l'aurait reçu en temps et lieu convenables, s'il fût rentré chez lui la veille au soir, et s'il y eût passé la nuit. J'ai toujours regardé, pour ma part, cette sottise comme inventée à plaisir et après coup. M. de Chateaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe, en m'imputant (gratuitement, de son propre aveu) un acte de persécution aussi faux en lui-même qu'étranger, j'ose le dire à mon caractère, a trouvé bon d'y joindre cette réflexion : qu'en tout cas j'en étais bien capable. Il ne tiendrait qu'à moi de lui rendre aujourd'hui la pareille ; mais les mauvais exemples ne sont bons qu'à éviter1. »
(1) Souvenirs du duc de Broglie, t. II, p. 405. ↩
Voilà qui est bien dit, et qui est habile, mais parfaitement inexact.
L'ordonnance royale qui chargeait M. de Villèle par intérim du portefeuille des affaires étrangères en remplacement de M. de Chateaubriand, se terminait ainsi : « Donné à Paris, en notre château des Tuileries, le 6 juin de l'an de grâce 1824. »
C'est le dimanche, 6 juin, que Chateaubriand se présente aux Tuileries pour faire sa cour à M. le comte d'Artois ; l'ordonnance qui le renvoie du ministère est de ce même jour ; elle n'a donc pas pu être portée chez lui la veille au soir. Que devient en présence de ce fait indéniable, de cette date incontestée, le récit du duc de Broglie ? Que deviennent les bruits, les insinuations recueillis dans ses Souvenirs ? Qu'en reste-t-il surtout après le témoignage suivant, émané de M. de Villèle et que je détache de ses carnets :
« Le 6 juin, jour de la Pentecôte, je fus mandé à dix heures du matin, chez le roi. Je m'y rendis et à peine la porte du cabinet était-elle fermée, qu'il me dit : « Villèle, Chateaubriand nous a trahis...1 Je ne veux pas le voir ici à ma réception d'après la messe. Faites l'ordonnance de son renvoi. Qu'on le cherche partout, et qu'on la lui remette à temps. Je ne veux pas le voir à ma réception. » Je représentai au roi la brièveté du temps. Il me fit dresser l'ordonnance sur son propre bureau, ce qu'il n'aurait jamais fait dans une autre occasion. Il la signa, j'allai l'expédier. On ne trouva plus M. de Chateaubriand chez lui, il était déjà dans les appartements de S. A. R. Monsieur, attendant la sortie du prince pour lui présenter ses hommages. Ce fut là seulement qu'on put lui remettre l'ordre du roi qui le révoquait de ses fonctions. De cette circonstance fâcheuse sont sorties toutes les récriminations sur la forme2. »
(1) Chateaubriand avait refusé de défendre à la Chambre des pairs le projet de loi sur la conversion des rentes, projet qui fut rejeté à la majorité de 120 voix contre 105. ↩
(2) Cet extrait des carnets de M. de Villèle a été publié par M. Alfred NETTEMENT au t. VII, page 706, de son Histoire de la Restauration. ↩
Le duc de Broglie avait, sans doute, espéré faire coup double et atteindre à la fois ses deux bêtes noires, Chateaubriand et Villèle. Il se trouve, on vient de le voir, que le coup a fait long feu, car les dates sont là, et rien n'est brutal comme une date.
Le 10 octobre 1893.
IV
L'Itinéraire de Paris à Jérusalem par... Julien1,
(1) Itinéraire de Paris à Jerusalem, par JULIEN, domestique de M. de Chateaubriand, publié avec introduction et notes par Edouard CHAMPION. Librairie Honoré Champion, 9, quai Voltaire. 1904. - Chateaubriand à vingt-deux ans, d'après des documents inédits, par M. Victor GIRAUD. 1905. ↩
Voici que l'on revient encore sur la prétendue inexactitude de Chateaubriand dans ses récits. Cette fois, c'est à propos de son Itinéraire.
L'illustre écrivain a fait plus d'un chef-d'œuvre, mais de tous ses ouvrages celui qui approche le plus de la perfection est peut-être son Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris.
Les récits de voyage forment une des branches importantes de la littérature au dix-neuvième siècle. Ici encore c'est Chateaubriand qui a ouvert la voie. Son Itinéraire est une œuvre complètement originale. Le Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, de l'abbé Barthélemy, et le Voyage en Egypte et en Syrie, du philosophe Volney, l'avaient bien précédé (1), mais ils étaient conçus sur un tout autre plan. Le Voyage du jeune Anacharsis était le journal d'un érudit qui, pendant trente ans, sans sortir de son cabinet, avait tenu registre de ses impressions de lectures ; ce n'était pas le journal d'un touriste, qui note ses impressions personnelles : l'abbé Barthélemy n'avait jamais vu la Grèce. M. Chassebœuf de Volney avait bien visité la Syrie et l'Egypte, mais il s'était borné à donner, dans des vues d'ensemble, les résultats généraux de ses observations. Il est fermé à tout ce qui est couleur, lumière, émotion, poésie. Il a peur de tout ce qui est charme, évite avec soin de se mettre en scène, et ne nous montre nulle part l'homme, le voyageur.
Chateaubriand, au contraire, nous donne son Journal de route ; il nous initie à ses aventures, à ses joies et à ses ennuis ; on ne lit pas, on le suit ; c'est plus qu'un guide, c'est un compagnon. L'illusion est d'autant plus facile, que le pinceau du grand artiste, réunissant à la vigueur et à l'éclat dont ses premières œuvres étaient empreintes, une sobriété et une mesure qui leur avaient quelquefois manqué, met véritablement sous nos yeux les paysages, les monuments, le ciel et la lumière de l'Orient. Et ce ne sont pas les lieux seulement, qui revivent sous son pinceau, ce sont encore les plus grands souvenirs de la religion et de l'histoire. L'Itinéraire de Paris à Jérusalem est, en même temps que l'œuvre d'un voyageur et d'un peintre, celle d'un pèlerin, d'un historien et d'un poète. Telle est la perfection, tel est l'art ou plutôt le naturel exquis avec lequel ces inspirations diverses se combinent entre elles,
(2) Le Voyage en Egypte et en Syrie avait été publié en 1787 et le Voyage d'Anacharsis en 1786. L'Itinéraire parut en 1811.
que le livre de Chateaubriand forme un tout harmonieux, un ensemble achevé. L'Itinéraire demeurera l'un des plus rares chefs-d'œuvre de la littérature française ; en l'écrivant, Chateaubriand a créé un genre et il en a, du même coup, donné le modèle.
Vingt-cinq ans plus tard, Lamartine, à son tour, fera le même voyage ; il repassera sur les traces du pèlerin de 1807, et il dira de l'auteur de l'Itinéraire : « Ce grand écrivain et ce grand poète n'a fait que passer sur cette terre de prodiges, mais il a imprimé pour toujours le sceau du génie sur cette terre que tant de siècles ont remuée ; il est allé à Jérusalem en pèlerin et en chevalier, la Bible, l'Évangile et les Croisades à la main1 ».
(1) Voyage en Orient. ↩
Lorsque le rer août 1806, Chateaubriand s'embarqua à Trieste pour, de là, gagner la Grèce, il emmenait avec lui son domestique, Julien. Celui-ci devait l'accompagner jusqu'au jour où tous les deux rentrèrent à Paris, le 5 juin 1807. Frère de la cuisinière de Chateaubriand, Julien était lui-même quelque peu cuisinier, et il fut, de ce chef, très utile à son maître, au cours de leur commun voyage. Dans quel équipage, il quitta Paris, et dans quel costume, c'est ce que nous apprend Joubert, dans une de ses lettres à Mme de Vintimille :
« Chateaubriand partit de Paris, le dimanche 13 juillet, à trois heures après midi, pour se donner le plaisir de voyager la nuit. Dans la matinée, il eut du loisir, et en employa une partie à visiter ses plus chers amis, quoiqu'il eût reçu leurs adieux la veille au soir... Rentré chez lui, il se trouva du temps de reste, et, pour se désennuyer par quelque fantaisie, il se fit apporter des armes ; j'entends des armes à acheter, des pistolets, des carabines, des espingoles. Je nomme ces dernières sur la foi de la relation qu'on m'a faite, car je ne sais pas ce que c'est. Je n'avais jamais lu ou entendu ce mot depuis Louvet1. L'ennui était grand, apparemment, et la fantaisie fut forte. Il prit beaucoup de cette menue artillerie; M. de Clausel2 homme digne de foi, m'a protesté qu'il lui en avait vu payer pour 8oo francs... Il eut besoin sans doute de beaucoup d'adresse pour distribuer ce surcroit d'équipage dans sa voiture déjà pleine, et surtout pour l'y cacher aux yeux très pénétrants de Mme de Chateaubriand, qui lui avait déclare l'avant-veille, en ma présence, qu'en voyage « elle aimerait mieux voir un brigand qu'un pistolet ». Tous ces arrangements finis, les chevaux arrivèrent, et on partit. Il avait pour voiture une grosse, grande et belle dormeuse : c'est un bâton de voyageur... Cette porteuse démarre, en emportant sa femme et lui dans le fond, une énorme femme de chambre sur le devant, et, sur le siège, le frère de la cuisinière (Julien) qu'il emmène à Constantinople et que, par une bizarrerie dont assurément il rira pendant toute la route, il s'est avisé d'habiller comme un icoglan. Il faut vous dire que cet icoglan, qui est d'ailleurs un brave garçon, a au moins ses quarante-six ans et la peau d'un rôti brûlé. On l'a affublé d'une espèce de turban bleu, orné de galons d'or, petite veste et pantalon de même couleur. Il a oublié les moustaches, ce qui sera la cause que le pauvre homme, qui a l'air fort doux et l'œil d'un menuisier honnête, tel qu'il l'avait toujours été, ne pourra faire peur à personne et fera rire tout le monde à commencer par son patron.
(1) Louvet de Couvray, membre de la Convention, dans ses et le rect de mes petits depuis le 3i mai (paris, 17 5, in se ↩
(2) M. de Clausel de Coussergues, l'un des meilleurs amis de Chateaubriand, celui que Mme de Chateaubriand, il faisait toutes les commissions, appelait toujours le bon Clausel. ↩
« Il arriva que le postillon se trouva vêtu comme le domestique, et tout à neuf, ce qui fit faire à la portière de la maison des conjectures qu'elle communiquait à tous ceux qui entraient, l'un après l'autre, pour diner chez sa maîtresse, ce jour-là, et qu'heureusement pour lui le voyageur n'entendit pas : « Voyez-vous, Monsieur? voyez-vous, Madame ? disait-elle, le postillon et le domestique ont le même habit. Monsieur part aux dépens du gouvernement. Oh ! il a une bonne place ! » Quelques charitables personnes voulurent se donner la peine de redresser ses idées ; mais elle persista sur la haute opinion qu'elle avait de ce départ, et, au passage de la voiture, on remarqua qu'elle fit une de ces profondes inclinations de corps, de ces révérences d'anéantissement que ses semblables réservent pour les occasions où il entre de ce respect qu'on rend aux têtes couronnées1. »
(1) Pensées, Essais et Correspondance de J. JOUBERT, t. I, p. 362. ↩
On ne peut vivre, paraît-il, dans l'intimité d'un grand écrivain sans éprouver soi-même, fût-on un simple valet de chambre, la démangeaison d'écrire. Ainsi en advint-il de ce pauvre Julien. A côté de son maître et comme lui il tint son journal de route. « Julien, mon domestique et compagnon, dit Chateaubriand, a, de son côté, fait son Itinéraire auprès du mien, comme les passagers sur un vaisseau tiennent leur journal particulier dans un voyage de découverte2 »
(2) Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 507. ↩
Que devint Julien, après son retour de Constantinople, de Jérusalem, d'Alexandrie et de Carthage ? Chateaubriand nous le dit dans ses Mémoires :
«... Le camarade d'Ulysse, Julien, qu'est-il devenu ? Il m'avait demandé, en me remettant son manuscrit d'être concierge dans ma maison, rue d'Enfer ; cette place était occupée par un vieux portier et sa famille que je ne pouvais renvoyer. La colère du ciel ayant rendu Julien volontaire et ivrogne, je le supportai longtemps ; enfin, nous fûmes obligés de nous séparer. Je lui donnai une petite somme et lui fis une petite pension sur ma cassette, un peu légère, mais toujours copieusement remplie d'excellents billets hypothéqués sur mes châteaux en Espagne. Je fis rentrer Julien, selon son désir, à l'hospice des vieillards; il y acheva le grand et dernier voyage1. »
(1) Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 546. ↩
L'Itinéraire de Julien est un manuscrit de quarante-trois pages, de format petit in-folio, couvertes recto et verso d'une écriture assez large : elle est malhabile et d'une orthographe désastreuse. Mis en vente, il y a quelques années, ce manuscrit accompagnait tout un lot de documents variés : Petits échantillons des productions du cœur, recueil d'acrostiches, de poésies, etc... Offert à Mme la vicomtesse de Chateaubriand par une personne inconnue,- différentes lettres des dames de la Halle désireuses d'offrir à S. A. R. Mme la duchesse de Berry un berceau pour le jeune prince attendu et la minute autographe de la lettre de Chateaubriand chargé de cette présentation. Ce dossier était curieux. Il fut acquis par un bibliophile éminent et ami des lettres, M. Lesouëf, qui a bien voulu autoriser M. Edouard Champion à publier le manuscrit de Julien.
M. Edouard Champion est un très jeune écrivain, déjà connu par plus d'une publication remarquable, le Tombeau de Louis Ménard, les Entretiens avec M. Sully-Prudhomme, les Idées politiques et religieuses de Fustel de Coulanges. J'ai lu avec intérêt l'Introduction et les Notes de son Julien ; je regrette seulement de ne pouvoir en adopter les conclusions. M. Edouard Champion estime, en effet, que Chateaubriand dans ses Mémoires, et en particulier dans son Itinéraire, « se place obstinément en deçà de la vérité ». D'après lui, les récits du grand écrivain, toutes les fois qu'il se met en scène, sont « inexacts et imprécis », si bien que l'Itinéraire n'a aucune valeur documentaire et tire tout son mérite de quelques belles images et de quelques phrases magnifiques. Il triomphe des contradictions qu'il croit apercevoir entre le Journal de route de Chateaubriand et les notes de voyage de son domestique. Mais ces contradictions existent-elles réellement ? J'avoue que je ne les vois pas.
Et d'abord, sur un chapitre, ici très important, celui des dates, l'accord des deux touristes est aussi complet que possible. Les textes ci-après ne laissent à cet égard aucun doute.