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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac Troisième partie (suite 3)

Troisième partie

Troisième partie (suite 3)

Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac · 20 min de lecture · p. 298–313 · chapitre 28 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

• IV

C'est le 28 avril 1839, par l'intermédiaire de Théophile Gautier, alors directeur du feuilleton de la Presse, que Balzac propose pour la première fois son livre à ce journal; le 23 mai 1840, il écrit, de sa maison des Jardies, à l'administrateur-gérant M. Dujarier :

Il y a bien longtemps que j'ai de prêt les Paysans, qui serviraient près d'un mois le feuilleton de la Presse. Il faut quinze jours pour les mettre en état de paraître. Mais il faut savoir à qui s'adresser, où aller pour les faire composer. L'ouvrier qui se chargeait de cela a disparu. MM. Béthune et Plon font des corrections une bouteille à l'encre, et il faudrait pouvoir composer mon ouvrage, en vieux caractères, quelque part. Ces difficultés ne peuvent être résolues par correspondance. Si vous voulez me venir voir à la campagne, nous nous entendrons. Les Paysans peuvent paraître en juillet, du rer au 10.

Agréez, Monsieur, mes compliments.

On se mit d'accord, car M. de Lovenjoul a constaté, dans un relevé de compte du journal, que Balzac toucha déjà cette année-là seize cent cinquante francs d'acompte sur le prix total de l'ouvrage.

Quatre ans se passent et rien ne paraît. En octobre 1844, Emile de Girardin, le directeur de la Presse, écrit au romancier : comme ses articles, ses lettres ne sont qu'une suite d'alinéas.

Mon cher de Balzac, Travaillez-vous aux Paysans ?

Puis-je les annoncer pour le courant de novembre, et prendre mes mesures en conséquence ?

Je n'ai pas voulu le promettre sans être assuré de tenir.

Mon avis serait de les donner sans interruptions.

Vous avez tout intérêt, il me semble, en ce moment où des journaux nouveaux se fondent, à ne pas rester plus longtemps à l'écart de la publicité. Qu'en pensez-vous ?

Tout à vous.

Après avoir reçu cette lettre, Balzac se mit sérieusement au travail.

Installé, 19, rue Basse, à Passy, dans ce petit pavillon, qui, comme distribution, est demeuré tout à fait tel qu'il l'habita pendant six ou sept ans, d'octobre 1840 à 1847 environ, le maître n'avait cessé de songer à son œuvre, et d'en mûrir le plan dans son for intérieur. Pour bien se rendre compte du prodigieux labeur auquel il se livra à ce moment, il faut lire sa lettre à Mme Hanska, du II octobre 1844. Il lui mande qu'il fait les Paysans la tête dans l'opium par suite d'une névralgie, qu'en dix jours, il a écrit 6.00o lignes, et qu'il faut qu'il ait fini le 30 octobre. Quelques paragraphes plus loin, il dit encore qu'il surprend tout le monde en annonçant qu'il fera les 20.000 lignes des Paysans dans le mois d'octobre. Personne n'y a cru, même au journal. Mais quand ils lui ont vu faire 6.000 lignes en dix jours, ils ont été vraiment épouvantés. Ce qui n'arrive pas une fois sur cent, les compositeurs lisent l'ouvrage. Il s'est répandu parmi eux une rumeur d'admiration, et c'est d'autant plus extraordinaire que le livre est dirigé contre les idées démocratiques et les doctrines socialistes. Puis il ajoute ces mots : « Votre lettre est encore une raison de me hâter, car, si vous voyagez, je veux être prêt », et encore ceux-ci : « Ferais-je ou ne ferais-je pas les Paysans ? Partirais-je ou ne partirais-je pas ? Que devenir ? Faut-il m'engager à un travail ? Faut-il le refuser ? etc. J'ai coupé le nœud ; je me suis mis à l'ouvrage, en me disant : Si je pars, je finirai tout comme à Lagny, en 1843 (1). »

Le travail, cependant, avançait, et, dans son numéro du rer décembre 1844, la Presse pouvait insérer l'annonce suivante :

Pour paraître le mardi 3 décembre 1844 : Les Paysans, scènes de la vie de campagne, par M. de Balzac. Ce livre,

(1) Au moment de son départ pour aller rejoindre Mme Hanska à Saint-Pétersbourg.

objet de soins, d'études et d'observations depuis plus de huit ans est le plus considérable de tous ceux qu'ait résolu d'écrire l'auteur du Père Goriot, de César Birotteau, de la Peau de chagrin, du Lys dans la vallée, d'Eugénie Grandet, du Médecin de campagne, etc.

Cette fois, enfin, la promesse fut tenue, car le numéro de la Presse du 3 décembre 1844 contient le début de l'œuvre si souvent annoncée et promise depuis 1836.

La première partie des Paysans s'arrête, comme on sait, au treizième chapitre. Ces treize chapitres parurent dans seize numéros de la Presse, du 3 au 21 décembre 1844.

Le numéro du 6 décembre renferme cette étrange annonce, insérée pour la première fois trois jours seulement après l'apparition du premier feuilleton des Paysans, et qui fut répétée dans presque tous les numéros suivants :

La Presse a commencé le mardi 3 décembre la publication des Paysans, scènes de la vie de campagne par M. de Balzac. - (Ici, les conditions d'abonnement du Journal.) - Dans le courant du mois, et immédiatement après la première partie des Paysans, la Presse publiera la Reine Margot, par M. Alexandre Dumas.

La Presse ne se proposait donc pas, en commençant les Paysans, de les continuer sans interruption, malgré le soi-disant désir exprimé par Emile de Girardin dans sa dernière lettre à Balzac. Elle était, au contraire, bien décidée à franchir le cap des réabonnements annuels non avec l'œuvre du maître, mais avec celle du célèbre conteur.

Dans le numéro du 23 décembre, paraissaient, en effet, ces lignes :

La Presse a publié, du 3 au 21 décembre, la première partie des Paysans, par M. de Balzac. La seconde paraîtra vers le commencement de février 1845.

Mercredi, 25 décembre, la Presse commencera la publication de la Reine Margot, par M. Alexandre Dumas.

A la conduite du journal, en cette circonstance, il y a, d'ailleurs, une excuse. Les lecteurs de feuilletons ne demandent pas qu'on leur donne des chefs-d'œuvre, - au contraire ; ils demandent tout bonnement qu'on les amuse, et Balzac n'était rien moins qu'un amuseur. Il y eut chez les abonnés une véritable levée de boucliers contre lui. Par son active collaboration à la Presse, par ses relations intimes avec Mme de Girardin, son mari et Balzac, Théophile Gautier était mieux placé que personne en 1844 pour connaître la vérité sur ce point. Or, voici ce qu'il écrivait en 1858 dans son étude sur Honoré de Balzac :

Les Paysans, ce chef-d'œuvre, provoquèrent même un grand nombre de désabonnements à la Presse, où en parut la première partie. On dut interrompre la publication. Tous les jours arrivaient des lettres qui demandaient que l'on en finit. - On trouvait Balzac ennuyeux !

V

D'après son nouveau plan, les Paysans devaient, en librairie, former huit volumes, divisés en quatre parties comprenant chacune deux tomes et, dans cette évaluation, les treize chapitres d'introduction parus en 1844 dans la Presse représentent seulement le contenu des deux premiers volumes de l'ouvrage complet.

Tout en terminant cette première partie, Balzac avait aussi rédigé les quatre chapitres par lesquels devait s'ouvrir la seconde, sans doute limitée également dans son esprit à treize chapitres. Tous quatre furent aussitôt imprimés en épreuve à la Presse et pour la Presse; mais, quoique corrigées, et, dès 1844, prêtes à paraître, ces pages n'y furent jamais insérées. La brutale interruption des Paysans, sacrifiés à la Reine Margot, détermina, en effet, leur inachèvement. Balzac heureusement avait conservé les épreuves de ses quatre nouveaux chapitres et, grâce à elles, après sa mort, on put recueillir ces importants fragments inédits et les placer à la suite de l'introduction qu'il avait publiée lui-même. Ils servirent donc de début à la deuxième, mais en même temps dernière partie du roman, puisque, de sa version nouvelle, il n'existait rien au delà de ces quatre chapitres. Pour tenir lieu de l'énorme matière absente, c'est-à-dire plus de cinq volumes sur les huit projetés ! il fallut bien se contenter alors du canevas primitif, et compléter le récit par les quelques pages découpées en minuscules chapitres, qui dénouent actuellement d'une si insuffisante et si sommaire façon l'admirable drame des Paysans.

En somme, l'œuvre réelle de Balzac, celle que, selon son procédé habituel, il avait développée et mise au point lors de son prodigieux travail de correction des épreuves, cette œuvre s'arrête avec le chapitre quatre de la deuxième et soi-disant dernière partie, laquelle est en réalité demeurée inachevée, et devait être suivie de deux autres avant de rejoindre le dénouement écourté, - une sorte de scenario seulement, qui la complète arbitrairement aujourd'hui.

En mourant, le maître laissait inachevés trois grands ouvrages, les Petits Bourgeois, les Paysans et le Député d'Arcis. Pour terminer ce dernier roman, dont la première partie avait paru en 1847 dans l'Union Monarchique, l'auteur avait recommandé de s'adresser à Charles Rabou ; mais nul écrivain n'avait été désigné par lui pour entreprendre l'achèvement des Paysans. Sa veuve voulut confier cette tâche à Champfleury. L'auteur de Chien Caillou et des Confessions de Sylvius eut le bon esprit de se récuser. Mme de Balzac se résolut alors à terminer elle-même les Paysans, en se servant du texte de la première version imprimée en 1839, mais non publiée comme nous l'avons dit plus haut : elle n'était, en effet, dans la pensée de Balzac, qu'un premier crayon, une simple esquisse destinée à recevoir plus tard les développements nécessaires.

Au cours de son travail, Mme de Balzac écrivait à Champfleury :

« Juillet 185I.

« ... D'ailleurs, il faut que je travaille. Dutacq, que j'ai vu après vous, m'a dit que si je ne donne pas les Paysans au terme convenu par le traité qui me lie, ou plutôt m'asservit, on pourra exiger de moi des sommes exorbitantes. Ces Paysans, c'est une œuvre gigantesque et bien au-dessus de mes forces, je le sens. Et, cependant, je ne me décourage pas, et j'apporte consciencieusement mes pauvres petits grains de sable et de gravier à cet édifice de marbre taillé, pour l'achever tant bien que mal. Je sais que cette œuvre splendide est menacée de finir en queue de poisson. Mais que faire ? Où trouver l'artiste qui l'aurait achevée selon mes idées ?... Si l'on m'avait « donné au moins un an, j'en aurais peut-être fait quelque chose. Pressée ainsi, j'étranglerai tout. Mais, puisqu'on a fait de la littérature une manufacture et des œuvres d'art des produits plus ou moins nets, faisons comme les autres. Les créanciers de M. de Balzac, sinon le public, m'en tiendront compte au moins...

I Eve de Balzac. V

Mme de Balzac a été bien inspirée en n'essayant pas de refaire et de développer la version originale de son mari. Elle s'est contentée de préciser quelques détails insuffisamment présentés, d'ajouter ici et là quelques mots afin de mieux rattacher à l'action certains personnages dont le rôle aurait sans doute été développé dans les parties qui n'ont pas été écrites. Le tact et la mesure avec lesquels ont été exécutés ces divers arrangements font véritablement honneur à la veuve du grand romancier.

Voilà donc encore un nouveau volume consacré par le vicomte de Lovenjoul aux ouvrages et à la mémoire de Balzac, - volume tout plein, comme les précédents, de pièces rares, d'heureuses trouvailles, de détails curieux et de renseignements de toute sorte. Et l'heureux commentateur n'est encore qu'au début de sa tâche. Ne nous donnera-t-il pas bientôt le Prêtre catholique, le plus important des fragments inédits laissés par l'auteur du Curé de village ?

20 août 1901,

IV

Un nouvel écrit sur Balzac1.

(1) Balzac, l'homme et l'œuvre, par André LE BRETON, professeur à l'Université de Bordeaux. Un volume in-18. Librairie Armand Colin, 5, rue de Mézières - 1905. ↩

I

Les écrits sur l'auteur de la Comédie Humaine forment déjà toute une bibliothèque. Le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul, dans sa Bibliographie des écrits relatifs à Balzac, n'en compte pas moins de cent soixante-dix-neuf ; et depuis 1876, date à laquelle a été dressée la liste de M. de Lovenjoul, cette liste s'est encore considérablement allongée. Elle vient de s'augmenter d'un nouveau volume : Balzac, l'homme et l'œuvre, par M. André Le Breton, professeur à la Faculté des lettres à Bordeaux.

M. Le Breton s'est fait une spécialité de l'étude du roman, et il ne s'est proposé rien moins que d'en écrire l'histoire. C'est ainsi qu'il a successivement publié le Roman au dix-septième siècle; le Roman au dix-huitième siècle; le Roman français au dix-neuvième siècle, avant Balzac. Le premier et le troisième de ces ouvrages ont été couronnés par l'Académie française (1). Celui qu'il publie aujourd'hui ne saurait manquer de l'être également, et ce sera justice. M. Le Breton est un de nos meilleurs écrivains. Son style, net, rapide, a les plus précieuses qualités et les plus rares. Ses livres, très étudiés, très savants, sont exempts de tout pédantisme. L'auteur évite avec soin toute affectation, tout appareil scientifique. Véritablement érudit, mais sans vouloir le paraître, il pourrait prendre pour devise : Esse quàm videri.

Je ne saurais donc trop louer le talent de M. André Le Breton, trop engager mes lecteurs à lire son ouvrage ; mais ce devoir rempli, j'ajoute que, sur bien des points, en ce qui touche Balzac, je diffère d'opinion avec l'éminent professeur de l'Université de Bordeaux.

Dès les premières pages, je rencontre cette appréciation sur l'œuvre du grand romancier : « La Comédie humaine presque tout entière n'est qu'une longue satire du règne de Louis-Philippe »

Voyons si vraiment elle se réduit à si peu de chose. La Comédie humaine est la réunion de quatre-vingt-seize ouvrages différents. M. de Lovenjoul n'en compte que quatre-vingt-six (2) ; mais plusieurs romans en comprennent deux, trois, ou même quatre, qui ont paru séparément et qui ont leurs titres distincts ; et puisque les Célibataires (Pierrette, le Curé de Tours, la Rabouilleuse) comptent pour trois dans le calcul du savant bibliographe, pourquoi, dit très bien M. Le Breton, d'autres grou- ›pes de romans, les Parents pauvres, l'Histoire des Treize, etc., ne compteraient-ils que pour un ? Donc,

(1) M. André Le Breton a encore été couronné par l'Académie pour son livre sur Rivarol, sa vie, ses idées, son talent.

(2) Histoire des Œuvres de H. de Balzac.

d'après M. Le Breton lui-même, la Comédie humaine ne renferme pas moins de quatre-vingt-seize ouvrages. Puisqu'elle est « presque tout entière une longue satire du règne de Louis-Philippe », ces ouvrages doivent se rapporter presque tous à la période qui va de 1830 à 1848. Or, voilà que je trouve plus de soixante-dix de ces ouvrages dont la scène se passe sous la Révolution, sous l'Empire et sous la Restauration. Il en est à peine une vingtaine qui se rapportent, en tout ou en partie, au règne de Louis-Philippe : sept ou huit romans, la Peau de Chagrin, Béatrix, Ursule Mirouet, la Muse du département, Une Fille d'Eve, la Cousine Bette, le Cousin Pons, le Député d'Arcis, - et une douzaine de Nouvelles ; et encore, dans la plupart, n'est-il rien dit contre Louis-Philippe et son règne. Rien n'est donc moins exact que la définition de la Comédie humaine, donnée par M. André Le Breton.

• II

Il a consacré tout un chapitre, - le plus long du volume - aux Origines du roman balzacien.

Feu Paul de Kock - à moins que ce ne soit son fils Henry - a intitulé un de ses ouvrages : L'Enfant de trente-six pères. Le roman balzacien, s'il fallait en croire M. Le Breton, ressemblerait beaucoup à cet enfant-là. « Roman populaire de Pigault-Lebrun et de Ducray-Duminil, écrit-il, mélodrame de Pixérécourt, voilà le fonds français auquel va tout d'abord puiser Balzac. » Dès les premiers jours du dix-neuvième siècle, ce fonds français s'était accru d'un fonds étranger. Anne Radcliffe, l'auteur des Mystères du château d'Udolphe et du Confessionnal des pénitents noirs ; Lewis, l'auteur du Moine ; Maturin, l'auteur du Jeune Irlandais et de Melmoth ou l'Homme errant, avaient fondé l'école du cauchemar. Balzac ne se fera pas faute de s'en inspirer, en même temps qu'il demandera également des inspirations à Rousseau, à Mme Cottin et à Mme de Staël, à Charles Nodier, à Shakespeare et à Byron.

Est-ce tout ? pas encore. « Il y aurait, dit M. Le Breton, plus d'un rapprochement à marquer entre Balzac et Restif de la Bretonne. Les rôles de Lucien de Rubempré et de Vautrin dans Splendeurs et Misères des Courtisanes correspondent à ceux d'Edmond et de Gaudet dans le Paysan perverti. Les digressions de Balzac et ses considérations sociales ne sont pas sans rappeler parfois celles de Restif, insupportable touche-à-tout »

Mais M. Le Breton continue : « Par bonheur, Balzac n'a pas tardé à suivre de meilleurs maîtres. Ceux-là s'appelaient Richardson, Goldsmith, Godwin, Sterne, Walter Scott, Fenimore Cooper ». Un peu plus loin il ajoute à cette liste Hoffmann, Brillât-Savarin, Eugène Scribe, Picard et Henri Monnier. D'autres noms, plus retentissants, sont à joindre encore à ceux-là : Rabelais, La Bruyère, Molière, Lesage, Diderot, l'abbé Prévost.

Récapitulons un peu. Ce pauvre Balzac, auquel M. Le Breton veut bien reconnaître pourtant « une imagination prodigieuse » a imité bel et bien : parmi les Allemands, Hoffmann ; - parmi les Anglais et les Américains, Shakespeare, Richardson, Goldsmith, Maturin, Lewis, Walter Scott, Byron, Fenimore Cooper ; - parmi les Français, Rabelais, Molière, La Bruyère, Diderot, Lesage, l'abbé Prévost, Jean-Jacques Rousseau, Restif de la Bretonne, Mme de Staël, Mme Cottin, Ducray-Duminil, Pigault-Lebrun, Guilbert de Pixérécourt, Charles Nodier, Brillât-Savarin, Picard, Scribe, Henry Monnier. Ouf ! En voilà trente bien comptés !

Il est vrai qu'avec l'érudit professeur on est imitateur à bon marché, et qu'il dirait volontiers :

C'est imiter quelqu'un que de planter des choux !

Vous rappelez-vous l'admirable nouvelle de Balzac, Adieu ! C'est une scène de la vie militaire, une description - la plus belle qui ait été faite - du passage de la Bérézina. La comtesse Stéphan'e de Vandières, qui accompagnait son mari et l'a vu périr dans le fleuve, est devenue folle à la suite des horreurs dont elle a été témoin ; elle meurt, au moment même où, par les soins de son amant, le colonel Philippe de Sucy, qui a reconstitué pour elle, dans son parc, la scène de la Bérézina, elle vient de recouvrer la raison. D'après M. Le Breton, il y a là une réminiscence de l'école du cauchemar, d'Anne Radcliffe et de Pixérécourt. Comment en douter ? Dans leurs romans et leurs mélodrames, il y a des folles ; or, « on en voit une dans l'Adieu ». Cette preuve n'est-elle pas convaincante ?

Dans Les Paysans, cette prodigieuse étude de la démocratie rurale, il y a des gens d'affaires, des usuriers, dont le rôle est considérable. « N'est-il pas vrai, conclut de là M. Le Breton, que les sombres héros de Maturin ou de Lewis reconnaîtraient en eux leurs élèves ? »

Et comme il puise des inspirations dans les romans sataniques de Lewis, Balzac en puise d'autres dans les berquinades du Théâtre de Madame, dans les comédiesvaudevilles de M. Scribe. Ici M. Le Breton est plein de textes. Il cite : Les Adieux au comptoir (1824) ; la scène est dans la boutique de M. Dubreuil, marchand d'étoffes, rue Saint-Denis : dans la première scène, Mme Dubreuil supplie son mari de se retirer des affaires et de vivre en rentier cossu. N'avons-nous pas là les premières pages de César Birotteau ? - Le Bal champêtre ou Les Grisettes à la campagne (1824) ; le lieu de la scène est un bal de banlieue : n'est-ce pas le premier crayon de ce Bal de Sceaux, où s'aventure, non une grisette, mais la fille du comte de Fontaine, pair de France et l'un des intimes du roi Louis XVIII ? - Le Charlatanisme (I825), où un jeune médecin fait de la réclame à coups de cabriolet. N'est-ce pas « une petite esquisse du roman de Balzac, Un Grand Homme de province à Paris1 ? » - Tout à l'heure, M. Le Breton rappelait César Birotteau à propos des Adieux au comptoir; il retrouve encore le malheureux parfumeur dans Le Coiffeur et Le Perruquier (1824), où il est question de « l huile de Macassar ». Mais il en est question aussi dans tous les journaux du temps et en particulier dans Le Constitutionnel, lequel lui a consacré en 1817 une superbe réclame, que j'ai eu l'occasion de citer quelque part2. Nous faut-il donc inscrire aussi Le Constitutionnel sur la liste déjà si longue des inspirateurs de Balzac ? Cet infortuné César Birotteau n'a, du reste, pas de chance avec M. André Le Breton. En 1801, Picard a fait jouer Duhautcours ou Le Contrat d'union. Le banquier Durville essaie de s'enrichir en faisant banqueroute et en obtenant de ses créanciers un « contrat d'union », ou, comme on dit de nos jours, un concordat. Cela ne ressemble guère à la faillite et à la réhabilitation de ce parfait honnête homme qu'est César. C'est égal, César Birotteau rappellera le Contrat d'union, « ce qui serait de plus à comparer, ajoute M. Le Breton, avec le Mercadet de Balzac, avec La Maison Nucingen et plusieurs autres de ses romans financiers ». Ce que M. Le Breton ne dit pas, c'est que Duhautcours ou Le Contrat d'union avait deux auteurs, Picard et François Chéron, ancien rédacteur du Journal de Paris. Inscrivons donc encore François Chéron parmi les auteurs dont Balzac s'est inspiré :

(1) LE BRETON, page 1904- ↩

(2) L'Année 1817, par Edmond BIRE. - Voici cette réclame parue dans le Constitutionnel du rer décembre 1817 et qui dut mettre aux champs l'honnête César, s'il y jeta les yeux ce jour-la chez son oncle Claude-Joseph Pillerault, lequel était abonné à la feuille libérale : « Le 1 Traité philosophique et pratique sur les cheveux, traduit de l'anglais par MM. Nacquet et C', indique d'une manière précise toutes les vertus d'une essence appelée l'HUILE DE MACASSAR, et il fait savoir de quelle manière il faut employer cette huile merveilleuse. Avez-vous des cheveux gris, blancs, rouges, etc. ? frottez votre chef avec de l'huile de Macassar, et en quelques heures vos cheveux reprendront leur couleur primitive. Etes-vous chauve ? Prenez, au lieu de perruque, quelques fioles d'huile de Macassar, et bientôt vous aurez la plus belle chevelure. Je soupçonne que Samson eut jadis à sa disposition une fiole de l'huile de Macassar. - Je vois d'ici les Michalon, les Armand, les Plaisir et autres célèbres fabricants de perruques crier au scandale, à la trahison; pour mon compte, je me moque d'eux, car j'ai fait ma provision d'huile de Macassar. Je conseille à chacun de ne pas perdre de temps pour suivre mon exemple. Si les jurandes et les maîtrises dont nous sommes menacés par M. Levacher-Duplessis et par la Quotidienne ont une fois le dessus, adieu toutes les découvertes modernes; il faudra remonter à la pommade, à la frangipane, et peut-être même, voyant proscrire les faux-toupets et les perruques élastiques, serons-nous contraints de reprendre la perruque à marteaux des petits-maîtres de la cour de Louis XIV.... » On le voit, cette spirituelle réclame n'est nullement tirée par les cheveux ; elle exhale un parfum que n'ont plus nos annonces d'aujourd'hui. ↩

Quand nous serons à cent, nous ferons une croix.

Dans ses romans de jeunesse, écrits à la diable pour gagner un peu d'argent et qu'il qualifiait lui-même a d'inepties i voire même, comme l'Héritière de Birague, de « véritables cochonnerie littéraire, » - dans ces premiers romans, il a plus ou moins imité Pigault-Lebrun, Ducray-Duminil, Maturin et Lewis ; mais cela sans doute ne prouve pas grand'chose, puisque ces romans, il ne les a jamais reconnus, il s'est toujours refusé à leur donner place dans ses Œuvres. Dans la Physiologie du mariage, datée de Paris 1824-1829, il s'est certainement inspiré de la Physiologie du goût, de Brillât-Savarin. En 1828, quand il commençait à prendre possession de son talent, dans les Chouans ou la Bretagne en 1799, il a imité Waverley ou l'Ecosse il y a soixante ans ; mais c'est à peu près tout. Est-ce sérieusement, en effet, que M. Le Breton parle de l'influence de Fenimore Cooper sur l'auteur du Médecin de campagne et de la Recherche de l'Absolu, et qu'il écrit : « Je crains que les usuriers de Balzac, que ses avoués, ses banquiers, ses notaires ne se ressentent un peu trop du séjour que son imagination avait fait dans la hutte de Bas-de-cuir ou le wig wam de Chingachgook, et qu'il n'y ait dans la Comédie humaine trop de Mohicans en spencer ou de Hurons en redingote. »

Si piquant que soit le chapitre de M. Le Breton sur les Origines du roman balzacien, il a ce très grave tort d'inciter le lecteur à croire que Balzac est presque un romancier à la suite, le prince des imitateurs, tandis qu'il n'a été rien moins qu'un génie créateur, un inventeur sans pareil. De cela, son biographe n'a rien dit, ou si peu de chose ! Ce don si rare de l'invention, Balzac le possédait à un degré prodigieux. On sait si ses romans sont nombreux, et pourtant il n'y en pas deux qui se ressemblent. Il n'y a pas un de ses romans, pas une de ses nouvelles, pas un de ses contes, dont on ne pourrait tirer plusieurs drames ou plusieurs comédies.

En 1893, deux balzaciens émérites, MM. Anatole Certberr et Jules Christophe, ont publié le Repertoire de la Comédie humaine. Ce n'est rien moins qu'un gros in-octavo de près de 600 pages, où sont rangés, par ordre alphabétique, tous les personnages créés par Balzac, avec leur état civil exact, avec l'indication des événements, des aventures auxquels ils furent mêlés, Ces personnages sont au nombre de plus de deux mille. Cet énorme travail est, aux yeux de M. Le Breton « un peu puéril et assez inutile ». Il me semble bien, au contraire, que rien n'est plus propre à nous donner une idée de la puissance créatrice de Balzac. C'est avec une sorte de stupeur que l'on parcourt ce Répertoire. On a vraiment la sensation, au milieu de cette foule, d'être entouré de gens qui ont réellement existé, qui vivent encore, dont quelques-uns vivront toujours : personnages plus vivants pour nous que beaucoup de bonshommes que nous coudoyons dans la rue ou qui figurent dans le Dictionnaire des Contemporains, de M. G. Vapereau, ancien préfet de la République.