Deuxième partie
HUGO, P. GRANDMAIRE, GRANDMAIRE, Pierre VOIZY, N. MEUNIER et Claude DURAND
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HUGO, P. GRANDMAIRE, GRANDMAIRE, Pierre VOIZY, N. MEUNIER et Claude DURAND1
(1) Extrait des actes de l'état civil de la commune de Baudricourt (ci-devant Saint-Menge), arrondissement de Mirecourt, département des Vosges. ↩
De ce mariage sont nés à Baudricourt :
I. Pierre Hugo, le 7 juin 1708 ; 2. Claude-Joseph Hugo, le 19 mars 1713 ; 3. Jeanne Hugo, le 4 mars 1716 ; 4. Laurent Hugo, le 29 avril 1719 ; 5. Jean Hugo, le 30 mars 1722 ; 6. Joseph Hugo, le 17 février 1726 ; 7. Joseph Hugo, le 24 octobre 1727.
Le premier Joseph Hugo, né en 1726, paraît être mort peu de temps après sa naissance. Il est d'usage, en Lorraine, si l'on perd un enfant, de donner à celui qui vient après lui les prénoms de l'enfant défunt. C'est ce qui eut lieu pour le fils qui naquit de Jean-Philippe Hugo et de Catherine Grandmaire, le 24 octobre 1727 et qui fut appelé Joseph. Ce fut lui qui fut l'aïeul du poète. Nous reproduisons son acte de naissance, extrait du registre des actes de l'état civil de la commune de Baudricourt :
Joseph, fils légitime de Jean-Philippe Hugo et de Catherine Grandmaire sa femme, est né le vingt-quatrième jour d'octobre de l'an mil sept cent vingt-sept et a été baptisé le même jour. Il a eu pour parrain Joseph Lhuillier, laboureur à Offroicourt, et pour marraine Marguerite Christophe, femme de Claude Mansuy, de ce lieu, qui ont signé et marqué. Ont signé :
Claude MANSUY, L. PILLEMENT, J.-F. ROLLIN, curé de
Saint-Menge, marque de Marguerite CHRISTOPHE.
Appuyé sur les pièces qui précèdent, nous pouvons dresser, avec une certitude absolue, l'arbre généalogique de Victor Hugo.
I. - Jean Hugo, cultivateur à Domvallier.
II. - Jean-Philippe Hugo, cultivateur à Baudricourt. III. - Joseph Hugo, menuisier à Nancy.
IV. - Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, lieutenant-général.
V. — Victor Hugo.
Nous nous sommes adressé à Domvallier pour avoir les actes de l'état civil concernant Jean Hugo et ses ascendants. Il nous a été répondu que les plus anciens registres existant dans la mairie de cette commune ne remontaient pas au-delà de l'année 1690. Il faut croire que cet affreux maréchal de Créqui, que Victor Hugo, à la première page de son autobiographie, accuse d'avoir détruit à Nancy ses papiers de famille et ses titres de noblesse antérieurs à 1532, a fait aussi des siennes à Domvallier !
IV
Bah ! nous dit ici M. Gustave Simon, laissons tout cela ! Ces questions d'origines n'ont rien à faire dans une biographie de Victor Hugo, puisqu'aussi bien il ne s'est jamais targué de noblesse, ayant au contraire pour ces vieilleries le plus parfait dédain ! ! - Pardon ! Toute sa vie, du commencement jusqu'à la fin, il a essayé de se rattacher à une famille de vieille noblesse.
Dans un projet d'autobiographie, écrit et signé de la main même de Victor Hugo, daté de 1828, et remis par lui à un journaliste, au rédacteur de L'Oracle Européen, je lis en tête ces lignes : « Hugo (Victor-Marie), baron, né à Besançon le 26 février 1802, d'une famille lorraine anoblie en 1535 dans la personne de Georges Hugo, capitaine des gardes du duc de Lorraine. »
Le 14 avril 1829, dans une lettre à M. de la Bourdonnaye, ministre de l'intérieur, il écrivait : - « Monseigneur, je suis profondément touché des bontés du roi. Mon dévouement au roi est, en effet, sincère et profond. Ma famille, NOBLE DES L'AN I531, est une vieille servante de l'Etat... »
Au mois de juillet 1831, à la veille de la publication des Feuilles d'Automne, Sainte-Beuve, alors son ami, fit paraître, dans la Biographie des Contemporains, une notice dont le poète lui-même lui avait fourni les éléments. « Je n'ai point écrit mon article, dit Sainte-Beuve, sans m'informer et sans puiser à la meilleure source ». Or, voici l'information que Victor Hugo avait fournie à son biographe, relativement à l'ancienneté de sa maison : « Sa famille paternelle, anoblie, dès 1531, en la personne de Georges Hugo, capitaine des gardes du duc de Lorraine, avait donné, au dix-septième siècle, un savant théologien de ce nom, évêque de Ptolémaïs. »
En 1836, à Alexandre Dumas, qu'il avait chargé de raconter son enfance et sa jeunesse jusqu'à la révolution de 1830, il dictait ceci :
Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo ; vieille famille lorraine ; vieille souche allemande ; Hugo veut dire souffle. - D'Hozier, registre 4 : d'azur, au chef d'argent chargé de deux merlettes de sable. Si c'était trois, c'étaient les armes de Lorraine. L'aïeul, Georges Hugo, capitaine des gardes du duc de Lorraine, anobli en 1531 par lettres-patentes datées de Lillebonne (Normandie)1.
En 1863, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (c'est-à-dire par lui-même) s'ouvre par cette page :
Le premier Hugo qui ait laissé trace, parce que les documents ont disparu dans le pillage de Nancy par les troupes du maréchal de Créqui en 1670, est un Pierre-Antoine Hugo, né en 1532, conseiller privé du grand-duc de Lorraine, et qui épousa la fille du seigneur de Bioncourt. Parmi les descendants de Pierre-Antoine, je remarque : au xvIe siècle, Anne-Marie, chanoinesse de Remiremont; au xvIIe siècle, Charles-Louis, abbé d'Etival, évêque de Ptolémaïs, auteur d'un recueil estimé : Sacrae antiquitatis monumenta; au xviIe siècle, Joseph-Antoine, officier près du maréchal de Montesquiou, tué à la bataille de Denain ; Michel-Pierre, lieutenant-colonel au service de Toscane.
Dans cette liste, on aura remarqué Anne-Marie, chanoinesse de Remiremont. Soyez sûrs que son nom ne se trouve pas là par hasard, mais bien parce qu'il fallait prouver pour entrer dans ce chapitre, trente-deux quartiers de noblesse dans les lignes paternelles et autant dans les lignes maternelles, en tout : soixante-quatre quartiers !2
(2) Souvenirs et Melanges, par le comte d'Haussonville, p. 3. ↩
Même quand il sera devenu démocrate, républicain, ultra-socialiste, le poète continuera de faire sonner bien haut ces soixante-quatre quartiers. A Guernesey, dans sa maison de Hauteville-House, on voyait, dans la salle à manger, fixé à la muraille, un grand fauteuil sculpté, sur lequel étaient gravés ces mots : Cella patrum defunctorum. Sur le bras droit du fauteuil, on lit : Georges, 1535, sur le bras gauche, Joseph-Léopold-Sigisbert, 1828. Sur le dossier était sculpté l'écusson des Hugo de Lorraine : d'azur au chef d'argent, chargé de deux merlettes de sable.
(1) Revue encyclopédique, 15 avril 1892. ↩
V
Ce point des origines une fois vidé, je me plais à reconnaître qu'il y a, dans le volume de M. Gustave Simon, une cinquantaine de pages où l'on trouve des détails et des documents inédits, savoir :
I° La liste des pièces contenues dans un cahier de Victor Hugo, portant la date de 1816-1817. Ces pièces sont au nombre de quarante-six.
2° L'analyse et de longues citations de sa tragédie d'Irtamène, écrite en 1816.
3° L'analyse, avec citations, de son poème en trois chants, Le Déluge, composé également en 1816.
4° L'analyse de sa seconde tragédie, Athélie ou Les Scandinaves, composée en 1817. Les deux premiers actes seulement furent écrits.
5° Un Acte d'association entre MM. Abel, Eugène et Victor Hugo, Marteau et Ader pour la publication des « Lettres Bretonnes ». Il ne fut pas donné suite à ce projet, qui est du 25 janvier 1818.
6° Trois lettres inédites d'Alexandre Soumet, de la duchesse de Reggio et de l'abbé de La Mennais.
En dehors de ces cinquante pages, qui méritaient vraiment d'être publiées, le reste du volume n'est guère que la reproduction - non corrigée - du Victor Hugo raconté. Je le répète, c'était peut-être inutile. On préférera toujours Victor Hugo raconté par lui-même à Victor Hugo raconté par M. A. Barbou — ou même par M. Gustave Simon.
12 juin 1903.
Les manuscrits de Victor Hugo1,
(1) Essai critique sur le théâtre de Victor Hugo, par Paul et Victor GLACHANT, t. Ier. Un volume in-18, 1902. ↩
Victor Hugo, même lorsqu'il fut devenu socialiste, resta conservateur comme pas un. Non seulement il garda jalousement ses manuscrits, les abritant dans des armoires de fer ou dans des malles blindées, mais encore ses biographes attestent à l'envi qu'il ne détruisait jamais rien de ce qu'il avait écrit. « Je ne brûle aucun papier, disait-il ; la postérité se chargera de brûler ce qu'elle voudra. » Et il comptait bien - en quoi peut-être il se trompait - que la postérité ne brûlerait rien. Toutes ces fiches, toutes ces feuilles, tous ces bouts de papiers s'entassaient en d'immenses coffres, qui garnissaient, à Hauteville-House, le plancher de la « chambre de verre, » celle où tous les jours, par tous les temps, l'été sous le soleil, l'hiver auprès de son poêle de faïence que surmontait une statuette de Vénus, appuyé sur son grand pupitre de chêne, vêtu de sa longue robe de chambre rouge, Victor Hugo travailla jusqu'à la fin de son exil, sans se donner un moment de relâche. Dans le cabinet de travail de la rue de Clichy, « on marchait sur un tapis épais de papier de toutes sortes, car le maître avait défendu qu'on en enlevât jamais rien. Quand son bureau était trop chargé d'écritures, cela glissait à terre... Une nouvelle couche se formait à la place de celle qui venait de tomber dans le gouffre (1) ». Ajoutez à cela les Tas de pierres et les Rouleaux bleus, qui renfermaient des milliers de notes et de souvenirs ; les innombrables cartons où le poète mettait en réserve des rimes ou des vers isolés ; enfin, les Océans : c'étaient des feuilles qu'il trouvait sous sa main et qu'il réunissait dans de petits cahiers intitulés Papier blanc.
Deux érudits patients et consciencieux, MM. Paul et Victor Glachant, viennent de se livrer, avec un soin extrême, avec une intelligente curiosité, à l'examen des manuscrits de Victor Hugo, non de tous, - la tâche serait immense, - mais seulement des manuscrits dramatiques. Dans une première série, ils ont étudié les drames en vers de l'époque et de la formule romantiques. Au cours d'un second volume, ils parcourront les drames en prose, - également romantiques, - le drame épique et le théâtre lyrique, qui sont de dates postérieures et d'inspirations essentiellement différentes.
Beaucoup se demanderont sans doute pourquoi les deux ingénieux et savants écrivains n'ont pas choisi pour objet de leurs études les œuvres lyriques de Victor Hugo, celles qui feront sa vraie et durable gloire, les Odes et Ballades, les Orientales, les Feuilles d'automne, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres, les Châtiments et les Contemplations ? pourquoi ils se sont attachés de préférence aux drames du poète, qui ne sont pourtant que la partie secondaire de son œuvre ? Mes- (2) M. Richard LESCLIDE, Propos de table de Victor Hugo. M. R. Lesclide fut quelque temps secrétaire du poète.
sieurs Paul et Victor Glachant reconnaissent eux-mêmes que la critique contemporaine s'est mise à peu près d'accord pour condamner le théâtre romantique. MM. J.-J. Weiss, Jules Lemaitre, Ferdinand Brunetière, Francisque Sarcey, Paul Albert, René Doumic, s'ils font état du style et des images du Maître, n'hésitent pas à blâmer la conduite de ses pièces et nient la valeur psychologique de ses personnages. M. Gustave Lanson déclare ces drames « enfantins » et juge que « la plus complète inintelligence » y éclate. M. Renouvier accuse volontiers l'auteur « d'ignorance et d'absurdité ».
Mais ce sont là déjà des anciens. Qu'en pensent les Jeunes ? - pas grand'chose de bon ! M. Fernand Gregh, qui n'est pas suspect, écrivait hier encore, au lendemain du centenaire : « Le roi s'amuse, Marion de Lorme, Ruy Blas, sont pleins de beaux vers, mais le sujet de ces drames est par trop absurde... Ce théâtre a manqué d'humanité... Hugo n'était pas psychologue ; les âmes de ses héros sont vides de vérité humaine. Ce qu'il y a de bon dans ses drames, c'est le décor, le pittoresque ; l'intérieur lui échappe. Les belles parties sont les parties lyriques... Aussi les meilleurs de ses drames sont-ils ses drames en vers. Ceux qu'il eut le tort d'écrire en prose, Lucrèce Borgia, Marie Tudor, Angelo, sont injouables et presque illisibles. Il y a, dans ces pièces, d'involontaires bouffonneries qui eussent été cachées par la magnificence des vers et que la prose met en valeur de cruelle façon... Les drames en vers de Victor Hugo sont des mélodrames écrits par un poète de génie1. »
(1) Fernand GREGH. Article sur Victor Hugo, dans la Revue de Paris. Livraison du 1er avril 1902. ↩
Pour vertes qu'elles soient, ces semonces ne laissent pas d'être justes. MM. Paul et Victor Glachant essaient à peine de le contester, et, au cours même de leur volume, il leur arrivera de confesser « qu'au fond, Hugo lui-même n'a jamais cru fermement à l'avenir de sa dramaturgie1. »
(1) Page 161. ↩
• II
MM. Paul et Victor Glachant étaient, après tout, dans leur droit en choisissant les manuscrits des drames pour en faire l'objet de leur minutieuse recension. Il ne nous reste qu'à les suivre très rapidement à travers leur intéressant volume.
Leur premier chapitre est naturellement consacré au premier essai dramatique de Victor Hugo, à Cromwell. Cette pièce ne fut jamais jouée. Elle est injouable, à cause de ses proportions (75 scènes, longues pour la plupart ; plus de six mille vers). Elle durerait six ou sept heures d'horloge. Elle parut en librairie au mois de décembre 1827.
Le manuscrit (n° 14 de la collection déposée à la Bibliothèque nationale) se présente sous l'aspect d'un fort volume grand in-4° de 226 feuillets. L'écriture est une mise au net soignée. Nul vestige du travail de brouillon préalable, hormis quelques notes et citations documentaires jetées en hâte, en général au verso des feuillets qui enveloppent les divers actes du drame et en portent les titres.
En confrontant ce manuscrit avec les diverses éditions de Victor Hugo, et notamment avec l'édition prétendue définitive, MM. Glachant ont constaté que le poète et ses éditeurs avaient laissé échapper et se perpétuer des lapsus et des fautes sans nombre. Il leur a fallu tout juste cent pages - justum volumen - pour relever les leçons et les variantes fournies par le texte autographe. A cette besogne ils ont dépensé un labeur énorme et dont il est aisé de se rendre compte en lisant par exemple, la page suivante, prise au hasard dans leur volume :
« Acte I, Scène IX. - Sur le manuscrit, le major général Lambert. » La mention : « longue épée à large garde de cuivre » manque au ms. - Dans tout le cours de cette scène, l'auteur a écrit, avant les noms des interlocuteurs, leurs titres in extenso : « le général Lambert, le major général Harrisson, le lieutenant général Ludlow, le colonel Joyce ». L'édition les a supprimés partout.
« Risquer est dans l'interligne : premier jet, non biffé : donner le grand coup ». - L'indication : « Une pause » est absente du ms. L'aparté de Lambert, qui suit (quatre vers), est rajouté en marge : (« Allons ! c'en est donc fait... Parlons ! ») Dans l'indication suivante de jeu de scène, « joyeusement » a remplacé gaîment. - Premiers jets : « Mes chers amis... Un homme, se disant protecteur... » - Sur le ms, sans correction : « Veut s'arroger de roi le titre héréditaire ». - « Du comté d' » est dans l'interligne ; premier jet, non barré : « natif de Huntingdon ? » - Le ms., sans correction, porte : « Oui, qu'il meure ! » (et non : « Meure Olivier Cromwell ! ») et : « LAMBERT, à part : Point de maître ! » - « Me sem-. ble un » est dans l'interligne ; premier jet, non barré : « Notre oppresseur du ciel peut-être est l'instrument ». - MS., sans correction : « Puissent (et non : Pussent) de leurs clartés... » Le tour est, d'ailleurs, incorrect. - D'entortiller... » est une correction interlinéaire ; premier jet, non biffé : « D'assaisonner... » - On lit en marge la mention : « Il hésite ‚avant ; « D'immoler (premier jet, biffé : « De frapper » Cromwell ? »1...
(1) Paul et Victor GLACHANT, pages 72, 73. ↩
Il y en a, je le répète, cent pages comme cela. Les résultats obtenus répondront-ils à l'effort dépensé ? J'en doute un peu ; j'en doute d'autant plus que, si quelques curieux lisent encore la Préface de Cromwell, personne, je le crois bien, ne s'avise plus de lire le drame lui-même.
Je trouve pourtant, dans ce premier chapitre, quelques remarques intéressantes. A l'acte III, scène première, Gramadoch, l'un des quatre fous de Cromwell, chante à l'écho une ballade :
Pourquoi fais-tu tant de vacarme,
Carme P Rose t'aurait-elle trahi ?
Hi !
Cette chanson, en quatorze couplets, avec ses rimeséchos monosyllabiques, est un morceau rapporté, un intermède rajouté, comme les chansons de Trick et d'Elespuru, qui suivent. La vue du manuscrit le prouve ; elle figure, en effet, dans le texte même, mais dans les marges des folios 103 et 106. Hugo, sans nul doute, la possédait en réserve dans ses cartons.
A ce même acte III, la scène neuvième, cette scène comique entre Cromwell, lord Rochester et dame Guggligoy, a été fortement remaniée, amplifiée. Les allongements figurent dans la marge du folio 124. Le dialogue est écrit sur un petit papier rajouté, collé entre les deux grands feuillets 124 et 126, en haut de la page. « Nous observerons, disent ici MM. Glachant, pour Cromwell comme pour beaucoup d'autres drames, Ruy Blas notamment, que c'est de préférence l'élément comique que l'on trouve ainsi, comme systématiquement et de parti pris, appliqué postérieurement, enclavé après coup dans la rédaction primitive... »
Cette observation a son importance. Hugo n'avait pas seulement du génie ; il avait aussi de l'esprit,... en s'appliquant. Il avait, à l'occasion, dans ses drames comme dans ses autres œuvres, des fantaisies et des imaginations assez drôles, sinon très amusantes ; mais il ne les trouvait qu'après les avoir cherchées. Le comique chez lui n'était pas spontané, mais voulu. Ce n'était plus de l'inspiration, c'était du placage.
TI
Marion de Lorme, jouée seulement en 1831 fut composée en 1829, avant Hernani. Le manuscrit porte cette mention autographe : « Reçu au théâtre royal de l'Odéon, 14 juillet 1829. Harel. » Cette indication, et Messieurs Glachant ne manquent pas d'en faire la remarque, semble en contradiction avec ce que j'ai dit, au tome Ier de Victor Hugo avant 1830 : « Le poète avait dans ses tiroirs un drame en cinq actes et en vers, entièrement terminé et reçu au Théâtre-Français, à l'unanimité, le 14 juillet 1829, le drame de Marion de Lorme. » Je n'ai rien dit que d'absolument exact, ainsi que les registres de la Comédie-Française elle-même en font foi. La phrase de Harel a été écrite par celui-ci, de son autorité privée, sur le manuscrit qu'on lui refusait, afin de forcer la main à Victor Hugo (1). Harel, on le sait, ne manquait pas plus d'audace que d'esprit.
Les notes de MM. Paul et Victor Glachant sur Marion de Lorme sont beaucoup plus intéressantes que celles sur Cromwell. Le manuscrit renferme, en effet, aux folios 83, 84, 85, 86 et 87, des plans schématiques, sortes de résumés très instructifs, où Victor Hugo avait noté, acte par acte, l'ordre primitif des scènes, quelques indications rapides, et certains vers, venus de verve, auxquels, plus tard, il ne changera presque rien. Ces plans en raccourci les auteurs de l'Essai critique les ont reproduits avec soin.
Victor Hugo refit jusqu'à trois et quatre fois la première scène de l'acte premier, la recommençant sans cesse. C'était toujours une longue scène de conversation, et l'on ne discernait pas clairement où le poète voulait en venir. Bref, il finit par supprimer, dans cette conversation, entre Marion de Lorme et Saverny, soixante-neuf vers, que MM. Glachant ont rétablis. Le lecteur leur en saura gré, car la plupart de ces vers sont charmants ; quelques-uns seulement sont franchement mauvais, celui-ci par exemple.
Guiche est duc. On parle d'événements banaux,
pour rimer avec huguenots,
Le cinquième acte fut presque entièrement refait en 1831, lorsque fut représentée la pièce. Le dénouement
(1) Richard LESCLIDE, Propos de table de Victor Hugo.
surtout a subi de fortes retouches, puisque, dans la pièce de 1829, Didier marchait à l'échafaud sans avoir pardonné à Marion. Le public restait ainsi sur une impression pénible. Le drame était moins humain ; moins romantique aussi, puisqu'il ne consacrait pas absolument la réhabilitation de la courtisane par l'amour. Or, l'on sait à quel point cette thèse fut chère à Victor Hugo et à son époque. Le dénouement étant ainsi changé, force était au poète de remanier entièrement la grande scène entre Marion et Didier (scène VI de l'acte ler), telle qu'il l'avait écrite en 1829. Outre quelques modifications de détail, il a supprimé là une soixantaine de vers, que nous connaissons aujourd'hui, grâce à MM. Glachant. N'y eût-il, dans leur volume, que le chapitre sur Marion de Lorme, ce serait assez pour en assurer le succès.
Hernani fut représenté le 25 février 1830. Il avait été composé en moins d'un mois (29 août-25 septembre 1829). Entre le texte consacré et la teneur du manuscrit, peu de divergences notables sont à signaler, au moins pour les quatre premiers actes. Cà et là des corrections, presque toujours heureuses. Ainsi, à l'acte I, scène II, Hernani disait à don Carlos :
Ne riez pas. Qui fait d'un affront raillerie Et qui rit, veut aussi que son héritier rie.
Cela rappelait un peu la vieille scie populaire :
Dans la gendarmerie,
Quand un gendarme rit...
Le poète remplaça son malheureux distique par ce vers énergique et fier :
Qui raille après l'affront s'expose à faire rire
Aussi son héritier !
Voici, dans la même scène, non une correction, mais un retranchement. Lorsque don Ruy Gomez frappe à la porte de la chambre de dona Sol, il s'agit pour Hernani et don Carlos, d'entrer à deux dans une armoire. Don Carlos résiste. Et si le duc, ouvrant cette boîte « pour y prendre un cigare » y dénichait le couple blotti ? Cela était dit en quatre vers où, pour l'amour du grotesque, Victor Hugo allait jusqu'à la parodie de la formule romantique. Ces quatre vers, le poète les a effacés.
Le cinquième acte a été profondément refondu dans ses morceaux essentiels. Victor Hugo avait songé d'abord au suicide d'Hernani par le fer, non par le poison. La scène était tout simplement lamentable, presque ridicule. En voici un court extrait. Hernani vient d'entendre le cor de don Ruy Gomez, et il paraît étrangement troublé.
Hernani
Un mal... auquel je suis sujet...
Dona sol
Ce cor vous trouble !
Chaque fois qu'il reprend votre angoisse redouble.
Hernani
Non. - Ce cor est charmant, et j'en aime le son.
Le cor recommence ; Hernani étouffe de plus en plus sous son pourpoint.
Hernani. Ah !... le poignard du roi
L'as-tu toujours ?
Dona sol. Pourquoi ?
HERNANI, montrant son pourpoint.
Pour l'ouvrir !