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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac ICI un tableau de raphaël, hors de prix, et comme on n'en a jamais vu

Troisième partie

ICI un tableau de raphaël, hors de prix, et comme on n'en a jamais vu

Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac · 17 min de lecture · p. 343–355 · chapitre 33 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

ICI un tableau de raphaël, hors de prix, et comme on n'en a jamais vu1

(1) Balzac en pantoufles, par Léon GoZLAN, 1856. ↩

D'aucuns tournaient volontiers en ridicule les fantaisies du célèbre romancier, et, à leur tête, Pétrus Borel qui, dans l'article déjà cité, s'amusait à donner ces détails réalistes : « Au rez-de-chaussée étaient semées dans les celliers et dans les salles d'attente cinq ou six futailles de tonneaux vides. Dans les uns l'illustre écrivain nourrissait pastoralement des lapins ; dans les autres il serrait ses manuscrits et ses livres. Mais que de fois, plongé dans ces rêveries abstraites, ces chiffres immenses, ces abstractions, ces distractions si naturelles aux grands penseurs, lui arrivait-il, se trompant de tonneau, de mettre ses livres avec ses lapins et ses feuilles de choux avec ses livres ! »

Balzac laissait dire les railleurs. Son imagination transforme tout. Ses lapins lui rapporterontun jour vingt mille livres de rente. Son « bâton de perroquet » vaut à ses yeux tous les palais d'Italie. « Quel joli nid que les Jardies quand tout y sera fini ! écrit-il le 2 juin 1839. Combien on serait heureux là ! Quelle belle vallée, fraîche comme une vallée suisse ! Un parc royal à cent pas ! Paris à un quart d'heure et Paris à cent lieues !... »

Comme son royal voisin de Saint-Cloud, son ennemi Louis-Philippe, il a été pris de la manie de la truelle. Il écrit (juillet 1839) : « J'aurai trois maisons environ à louer, donnant toutes sur des jardins de sept arpents enclos, et je ne veux louer ce village élégant qu'à des personnes excessivement distinguées. » Toutes ces fantaisies ne laissent pas de lui coûter fort cher. « Les Jardies tirent à leur fin, écrit-il en août ; encore quelques jours, et j'aurai fini les constructions. Il n'y aura plus que quelques vétilles. Mais je n'y serai tranquille qu'après avoir payé ce que je dois, et ce que je dois est toute une fortune. Les billets de mille francs s'engloutissent là dedans comme des vaisseaux dans la mer. »

La dette du pauvre grand romancier s'est donc encore accrue, et dans des proportions formidables. Force lui est d'annoncer à Mme Hanska, le 1er juin 1841, que les Jar dies ont été saisis, et, le 15 juillet suivant, qu'ils ont été vendus : « Les Jardies ont été vendus ce matin dix-sept mille cinq cents francs, et m'en coûtent cent mille. » Il n'avait pas du reste attendu, pour les quitter, le jour de la vente. Depuis le mois d'octobre 1840, il se cachait à Passy, rue Basse, comme il s'était autrefois caché à Chaillot, rue des Batailles.

Il avait donc habité sa maison des Jardies pendant un peu plus de deux ans, du mois de juillet 1838 au mois d'octobre 1840. De ces deux années date la composition de quelques-unes de ses œuvres les plus fortes : le Curé de village, Béatrix, un Grand homme de Province à Paris, Pierrette ; -de plusieurs nouvelles : Z. Marcas, Massimilia Doni, Pierre Grassou, un Prince de la Bohême, etc.; -de son drame de Vautrin et de ses deux comédies, Mercadet et l'École des Ménages; -de ses trois livraisons de la Revue parisienne, entièrement rédigée par lui seul et qui restera comme une des plus étonnantes preuves de sa puissance intellectuelle.

Dans les derniers temps de son séjour aux Jardies, Balzac avait senti la nécessité , surtout pour ses affaires de théâtre, d'avoir un pied-à-terre à Paris. Il en avait choisi un dans la maison de Buisson - son tailleur... et son créancier, - rue Richelieu, 104, au coin de cette rue et du boulevard; c'était l'ancien hôtel Frascati. Le romancier s'y était arrangé, au cinquième étage, une coquette mansarde, avec un beau tapis bleu et blanc ; les murs étaient tapissés de percale carmélite agrémentée de bleu. C'est là que dans les premiers jours de février 1840, se passa cette scène épique, racontée par Théophile Gautier.

Sur une invitation des plus pressantes, Gautier était accouru. « Enfin, voilà le Théo ! » s'écrie le maître qui ajoute aussitôt gravement : « Je lis demain à Harel1 un drame en cinq actes. »

(1) Directeur de la Porte-Saint-Martin. ↩

Commodément établi dans un fauteuil, Théophile Gautier est déjà tout oreilles. Il sursaute en entendant Belzac lui dire de l'air le plus simple : « Ce drame n'est pas tait. »

« Diable ! fit l'auteur de Fortunio. Eh bien, il faut faire remettre la lecture à six semaines.

Non, nous allons bâcler le dramorama pour toucher la monnaie. J'ai une échéance très chargée et qui ne peut attendre.

Tout de même d'ici à demain c'est impossible ; on n'aurait par le temps de le recopier.i

Une telle objection n'était pas pour arrêter Balzac, qui reprit :

« Voici comment j'ai arrangé la chose : Vous ferez un acte, Ourliac un autre, Laurent-Jan le troisième, de Belloy le quatrième, moi le cinquième, et je lirai à midi, comme il est convenu. Un acte de drame n'a pas plus de quatre ou cinq cents lignes ; on peut faire cinq cents lignes de dialogue dans sa journée et dans sa nuit. »

Frappé de stupeur, Gautier trouva pourtant la force de répondre : « Contez-moi le sujet, indiquez-moi le plan, dessinez-moi en quelques mots les personnages, et je vais me mettre à l'œuvre.

- « Ah ! s'écria Balzac avec un air d'accablement superbe et de dédain magnifique, s'il faut vous conter le sujet, nous n'aurons jamais fini ! »

Il consentit cependant à lui fournir quelques brèves indications, d'après lesquelles le bon Théo se mit à brocher une scène dont quelques mots seulement sont restés dans l'œuvre définitive, qui ne fut pas lue le lendemain, comme on peut bien le penser1.

(1) Honoré de Balzac, par Théophile GAUTIER, page 119. ↩

Cette pièce, c'était Vautrin, qui, rapidement composé, reçu sans difficultés par Harel, entra en répétition dès la fin de février et fut représenté le 14 mars 1840.

V

A peine installé à Passy, Balzac s'empressa de donner à sa fidèle correspondante de Wierzchownia sa nouvelle adresse : « A compter du moment où vous recevrez cette lettre, écrivez-moi à l'adresse suivante : Monsieur de Brugnol, rue Basse, n° I9, à Passy, près Paris. Je suis là, caché pour quelque temps. »

Il y resta plusieurs années, toujours sous un autre nom que le sien. «L'adresse : A M. de Brugnol, rue Basse, numéro 19, à Passy, département de la Seine, écrit-il en septembre 1841, est toujours bonne et directe. »

Ce M. de Brugnol remplissait ici l'office de feu la veuve Durand. La femme de charge de Balzac s'appelait Breugniol; d'où la création pour le grand romancier de ce personnage aristocratique,... et imaginaire de M. de Brugnol, sous le couvert duquel il se faisait adresser ses lettres.

Com me les Jardies, comme la maison de la rue des Batailles, la maison de la rue Basse était un logis extraordinaire. Située sur une pente abrupte, elle offrait une disposition architecturale un peu singulière. On y entrait

Un peu comme le vin entre dans les bouteilles.

Il fallait descendre trois étages pour arriver au premier. La porte d'entrée, du côté de la rue, s'ouvrait presque dans le toit, comme une mansarde. Dans cette étrange demeure, Balzac occupait un petit pavillon, agrémenté d'un jardinet minuscule, oasis de verdure, séparée seulement par une clôture illusoire de l'autre partie du jardin que s'était réservée M. Grandemain, le propriétaire de l'immeuble.

Le pavillon ne tarda point à être encombré de meubles artistiques, de tableaux, de bibelots de tout genre, que Balzac, toujours confiant dans l'avenir, acquérait à grands frais, en vue de décorer plus tard le riche hôtel qu'il ne pouvait manquer d'avoir un jour. A chaque trouvaille nouvelle, il fallait tout remuer pour lui faire place. Besoin était, ces jours-là d'appeler à l'aide M. Grandemain, dont la carrure athlétique et les mains vigoureuses inspiraient à son locataire une tout autre confiance que celles de la femme de charge, Mme Breugniol. Et cette dernière était pourtant une grande et robuste femme ! On bouleversait alors tout l'appartement. L'un aidant l'autre, on déplaçait ainsi jusqu'au dernier objet faisant partie du mobilier, y compris le buste du Maître par David d'Angers et les fameux meubles de Marie de Médicis, dont le Musée des Familles, en 1846, a donné les croquis accompagnés d'une notice de Léon Gozlan.

Dans ses heures de délassement, l'auteur du Curé de village semait des volubilis le long du mur de son jardinet, les regardait s'entr'ouvrir, admirait leurs couleurs ou, comme un enfant, s'extasiait de la parure de certains insectes. Il se plaisait, accoudé sur la barrière qui le séparait du jardin de son propriétaire, à questionner ce dernier sur quelque détail particulier relatif à la vie rurale : M. Grandemain était fils de fermier cultivateur. Et tout en riant de ce bon rire qu'il retrouvait parfois encore malgré les continuels soucis qui l'obsédaient, le grand écrivain affirmait à son hôte que ses renseignements spéciaux lui assuraient à jamais le titre de collaborateur de l'auteur des Paysans.

Rien d'ailleurs - que les vrais Balzaciens se le redisent - rien n'a été changé dans le pavillon de la rue Basse, occupé jadis par Balzac et qu'habite aujourd'huimadame Barbier, fille de M. Grandemain.

Pendant les six ou sept ans passés rue Basse, d'octobre 1840 à avril 1847, il vit encore grandir son talent et se multiplier ses œuvres. Il y écrivit une Ténébreuse affaire, un Ménage de garçon, Ursule Mirouët, Albert Savarus, la Fausse maîtresse, Mémoires de deux jeunes mariées, Honorine, un Début dans la vie, Splendeurs et misères des Courtisanes, les Comédiens sans le savoir, le Martyr calviniste, les Petits Bourgeois, la Muse de département, Modeste Mignon, Madame de la Chanterie (première partie de l'Envers de l'histoire contemporaine), David Séchard (troisième et dernière partie des Illusions perdues) ; les Paysans, les Parents pauvres; la Cousine Bette et le Cousin Pons; - une comédie en cinq actes, les Ressources de Quinola1, et un drame en cinq actes, Paméla Géraud (1) ; - enfin, la Monographie de la presse parisienne, -un de ses chefs-d'œuvre, - qui se termine par cet axiome : Si la presse n'existait pas il faudrait ne pas l'inventer.

(1) Représentée sur le Théâtre de l'Odéon, le 19 mars 1842. ↩

VI

Le Io novembre 1841, M. de Hanski mourut à Wierzchownia. Cet événement était de nature à changer toute la vie de Balzac. Devenue veuve, la comtesse Hanska pouvait désormais songer à épouser le célèbre romancier ; mais elle voulait auparavant marier sa fille (2), et arranger ses affaires de fortune qui ne laissaient pas d'être assez compliquées. Ces soins devaient l'occuper pendant plusieurs années. En attendant que pût se réaliser son rêve de mariage, Balzac résolut de se créer enfin un logis qui fût bien à lui et qui serait digne de recevoir la châtelaine de Wierzchownia. Au mois de septembre 1846, il acheta dans le quartier Beaujon, rue Fortunée prolongée, numéro 14 (3), ce qui restait de l'hôtel de M. Beaujon, le célèbre financier, quelques corps de logis bas échappés à la démolition. Il les restaura et s'en fit un charmant hôtel, ayant porte cochère sur la rue Fortunée. De ce qui avait été la Folie-Beaujon il voulut faire la Folie-Balzac, et il y entassa des merveilles. Tout cela d'ailleurs avec mystère. Même après son installation, qui eut lieu

(1) Paméla Giraud fut jouée, sur le Théâtre de la Gaîté, le 26 septembre 1843.

(2) MIle Anna Hanska, héritière du château de Wierzchownia et des immenses domaines de son père, épousa en 1845 le comte Georges Mnisech.

(g) Ancienne avenue Lord-Byron, aujourd'hui rue Balzac. dans les premiers jours d'avril 1847, il condamna sa porte plus soigneusement encore qu'il ne l'avait fait rue Basse et rue des Batailles, décidé qu'il était à cacher ses trésors et à n'ouvrir sa demeure aux curieux et même aux amis, que le jour où elle aurait été consacrée par la présence de l'épouse si longtemps attendue. Théophile Gautier lui-même, le plus ardent de ses admirateurs, eut beaucoup de peine à y pénétrer. C'était au mois de juin 1847. Le poète d'Émaux et Camées nous a laissé, dans la page qui suit, le récit de sa visite :

Quand on pénétrait dans ce réduit, ce qui n'était pas facile, car le maître du logis se celait avec un soin extrême, on y découvrait mille détails de luxe et de confort en contradiction avec la pauvreté qu'il affectait. Il nous reçut pourtant un jour, et nous půmes voir une salle à manger revêtue de vieux chêne, avec une table, une cheminée, des buffets, des crédences et des chaises en bois sculpté, à faire envie à Berruguete, à Cornajo Duque et à Verbruggen ; un salon de damas bouton d'or, à portes à corniches, à plinthes et embrasures d'ébène ; une bibliothèque rangée dans des armoires incrustées d'écaille et de cuivre en style de Boule ; une salle de bain en brèche jaune, avec bas-reliefs de stuc ; un boudoir en dôme, dont les peintures anciennes avaient été restaurées par Edmond Hédouin ; une galerie éclairée de haut, que nous reconnûmes plus tard dans la collection du. Cousin Pons. Il y avait sur les étagères toutes sortes de curiosités, des porcelaines de Saxe et de Sèvres, des cornets de céladon craquelé, et dans l'escalier recouvert d'un tapis, de grands vases de Chine et une magnifique lanterne suspendue par un câble de soie rouge.

« Vous avez donc vidé un des silos d'Aboulcasem ? dimes-nous en riant à Balzac, en face de ces splendeurs ; vous voyez bien que nous avions raison en vous prétendant millionnaire.

-Je suis plus pauvre que jamais, répondait-il en prenant un air humble et papelard; rien de tout cela n'est à moi. J'ai meublé la maison pour un ami qu'on attend. Je ne suis que le gardien et le portier de l'hôtel »

Jusqu'à la fin Balzac ne cessa d'orner sa maison, d'y accumuler des tableaux et de précieux objets d'art. Il s'en fait envoyer de partout : de Rome, d'Amsterdam, de Genève, de Wiesbaden, de Tours, etc. Il achète la fontaine de la salle à manger que Bernard Palissy avait faite pour Henri II, et il commande à Froment Maurice un service de vaisselle plate. Il a des tableaux de prix. Récapitulons, écrit-il au comte Mniszech : avec mon Jugement de Pâris, la Flamande, le Greuze, le Chevalier de Malte, la Vénitienne, le Van Dyck, l'Aurore du Guide, l'Enlèvement d'Europe, c'est déjà un bon petit commencement de galerie. » D'autres tableaux plus tard s'y viendront ajouter : un Sébastien del Piombo, un Bronzino, un Mirevelt, un Natoire, deux Canaletti, ayant appartenu au pape Clément XIII ; le portrait de la première femme de Jacques II, fille de Hyde Clarendon, par Netscher, et le portrait de Jacques dans sa jeunesse par Lely ; deux Van Huysum ; trois toiles de Rotari, « le Greuze de l'Itahe » ; une Judith, de Cranach, un Saint-Pierre, d'Holbein, etc., etc. Il va sans dire qu'aux yeux de leur heureux propriétaire toutes ces toiles sont d'un prix inestimable. Je vous assure, écrit-il à ses amis de Wierzchownia, que l'Aurore et l'Enlèvement d'Europe sont dignes de ce que nous avons vu de plus beau à la Galerie Borghèse. Ces deux tableaux de chevalet ont l'étendue de toiles de vingt pieds pour moi comme impression; c'est, dans un certain sens et toute proportion gardée, l'effet comme immensité, produit par le petit et sublime tableau de la Vision d'Ezéchiel. » Son imagination comme toujours l'entraînait trop loin ; plusieurs de ses tableaux cependant avaient une très réelle valeur et c'est ainsi qu'il refusa de céder au docteur Véron, pour dix mille francs, la tête de femme peinte par Greuze.

Le nouvel avatar de celui qu'on appelait alors « le plus fécond de nos romanciers » ne laissait pas, malgré tout, de faire quelque bruit dans le Landerneau parisien. A la fin de 1844, Balzac écrit à M. Georges Mniszech :

Les richesses de Bilboquet1 commencent à faire du tapage, et tout va bien dans la petite maison de Beaujon ; les ouvriers travaillent a force et vous allez rire, mais 1 y aura l'appartement des Mniszech. Si jamais ils viennent à Paris, Bilboquet mourrait de chagrin de les voir aller dans un hôtel. Cet appartement consiste en une belle chambre et un petit salon, ronds tous deux, sculptés en entier, ornés de peintures aux voûtes, et d'une recherche royale, digne de leurs ancêtres ; tout cela n'est pas de mon fait, mais de celui de Beaujon...

(1) Balzac, qui raffolait des Saltimbanques, l'inénarrable vaudeville de Dumersan et Varin, se plaisait, dans sa correspondance avec ses amis de Wierzchownia, à se comparer au père Bilboquet, le chef de la troupe. Mme Hanska était Atala; le comte Georges Mniszech était Gringalet et sa femme était Léphirine. ↩

Cet hôtel, si plein de richesse, décoré avec tant de soins et dont le coût, mobilier et maison, allait au delà de trois cent mille francs, Balzac ne l'occupera que pendant quelques mois. Il s'y était installé en avril 1847; mais, dès le mois de septembre de la même année, il s'en éloigne pour aller à Wierzchownia. Rentré à Paris au commencement de février 1848, il en repart au mois de septembre et retourne en Ukraine, où il restera, cette fois, près de deux ans, jusqu'au mois de mai 1850. Ses trois dernières années se passèrent donc presque tout entières à Wierzchownia, dans un cadre de roman et de rêve, dans une habitation qui, pour l'ancien locataire de la mansarde de la rue Lesdiguières, devait ressembler à un palais des Mille et une Nuits. Il écrit à sa sœur, Mme Surville, le 8 octobre 1847 :

Cette habitation est exactement un Louvre, et les terres sont grandes comme un de nos départements. On ne se figure pas l'étendue et la fertilité de ces terres qu'on ne fume jamais, et où l'on sème du blé tous les ans. Quoique le jeune comte et la jeune comtesse aient à eux deux quelque chose comme vingt mille paysans mâles, ce qui fait quarante mille âmes, il en faudrait quatre cent mille pour pouvoir cultiver toutes les terres. On n'ensemence que ce qu'on peut récolter.... Wierzchownia passe pour l'habitation la plus luxueuse de l'Ukraine, qui est grande comme la France...

Et quelques jours plus tard :

J'ai un délicieux petit appartement composé d'un salon, d'un cabinet et d'une chambre à coucher ; le cabinet est en stuc rose, avec une cheminée, des tapis superbes et des meubles commodes ; les croisées sont toutes en glaces sans tain, en sorte que je vois le paysage de tous les côtés. Vous pouvez imaginer par là ce que c'est que ce Louvre de Wierzchownia, où il y a cinq ou six appartements de ce genre à donner.

C'est à Wierzchownia que fut composée sa dernière œuvre, l'Initié, deuxième partie de l'Envers de l'histoire contemporaine.

Le 15 mars 1850, Balzac annonçait en ces termes à sa sœur son mariage avec Mme Hanska célébré la veille au fond de l'Ukraine : « Hier à Berditchef, dans l'église paroissiale de Sainte-Barbe, un délégué de l'évêque de Jitomir, un saint et vertueux prêtre, en tout point semblable à notre abbé Hinoux, le confesseur de la duchesse d'Angoulême, a béni et célébré mon mariage... » et il signait sa lettre : Ton frère HONORE, au comble du bonheur !

Deux mois après, il était de retour à Paris et s'installait définitivement, avec Mme de Balzac, dans son hôtel de la rue Fortunée, qui avait reçu ses derniers embellissements et où il n'y avait plus un clou à mettre. Un proverbe turc dit: « Quand la maison est finie, la mort y entre. » La mort allait entrer. Balzac était atteint depuis deux ans d'une hypertrophie du cœur. Le voyage de Wierzchownia à Paris aggrava la maladie. En arrivant, il avait déjà les jambes enflées. Autour de lui, cependant, personne ne croyait à un dénouement fatal, tant on avait confiance dans la force de son organisation. Lui-même espérait guérir, ne doutait pas de pouvoir bientôt reprendre sa plume et ajouter encore plus d'une scène à toutes celles qu'il avait écrites. Dans les derniers jours de juillet, Victor Hugo le vint voir. Le grand poète nous a conservé les détails de cette visite : « Balzac, dit-il, était gai, plein d'espoir, ne doutant pas de sa guérison, montrant son enflure en riant. Nous avions beaucoup causé et disputé politique. Il me reprochait « ma démagogie ». Lui était légitimiste. Il me disait : « Comment avez-vous pu renoncer avec tant de sérénité (?) à ce titre de pair de France ! » Il me disait aussi : « J'ai la maison de M. de Beaujon, moins le jardin, mais avec la tribune sur la petite église du coin de la rue. J'ai là dans mon escalier une porte qui ouvre sur l'église. Un tour de clef et je suis à la messe. Je tiens plus à cette tribune qu'au jardin1. »

(1) Choses vues, par Victor HuGo, p. 288. ↩

Balzac disait vrai. Il aimait à assister à la messe qui se disait dans la petite chapelle du quartier Beaujon. Ses derniers jours furent consolés par la religion. Il reçut en pleine connaissance les derniers sacrements, qui lui furent donnés par le curé de Saint-Philippe-du-Roule.

Balzac mourut le dimanche 18 août 1850, à onze heures et demie du soir. Les funérailles eurent lieu le 21 août. La lettre de part était ainsi conçue :

Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de Monsieur Honoré de Balzac, décédé le 18 août 1850, à l'âge de 5 1 ans, en son domicile, rue Fortunée, 14, qui auront lieu le mercredi 21 courant, à onze heures du matin, en l'église Saint-Philippe-du-Roule, sa paroisse.

On se réunira à la chapelle du quartier Beaujon, rue du Faubourg-Saint-Honoré, 103.

De Profundis ! De la part de Madame Eve de Balzac, née comtesse Rzewuska, sa veuve, et de toute sa famille.

L'inhumation eut lieu au Père-Lachaise.

A vingt ans, lorsqu'il habitait la rue Lesdiguières, le jeune Honoré aimait à visiter ce cimetière du Père-Lachaise, d'où son regard planait sur ce Paris dont il devait être un jour le peintre incomparable et le maître incontesté. Au retour d'une de ses promenades, il écrivait à sa sœur Laure : « Décidément il n'y a de belles épitaphes que celles-ci : LA FONTAINE, MASSENA, MOLIÈRE, un seul nom qui dit tout et fait rêver !... » On a donc été bien inspiré lorsque, sur sa tombe, au penchant de la colline, on a inscrit simplement ce nom « qui dit tout et qui fait rêver » : BALZAC.

10 juin 1905.