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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac VIII. Les maisons de Chateaubriand

Première partie

VIII. Les maisons de Chateaubriand

Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac · 15 min de lecture · p. 167–178 · chapitre 17 sur 33

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

I

Charles Nodier, un Parisien venu de la province 'comme presque tous les Parisiens célèbres, a écrit au début de l'une de ses plus jolies nouvelles, la Neuvaine de la Chandeleur :

La vie intime de la province a un charme dont on ne conçoit aucune idée à Paris, et qui se fait surtout sentir dans les premières années de la vie. On peut aimer le séjour de Paris dans l'âge de l'activité, des passions, du besoin des émotions et des succès ; mais c'est en province qu'il faut être enfant, qu'il faut être adolescent, qu'il faut goûter les sentiments d'une âme qui commence à se révéler et à se connaître. Ce n'est pas à Paris qu'on éprouvera jamais ces émotions incompréhensibles que réveillent au fond du cœur le son d'une certaine cloche, l'aspect d'un arbre, d'un buisson, le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit solitaire. Ces doux mystères du souvenir n'appartiennent qu'au village. J'entendais l'autre jour une femme de beaucoup d'esprit se plaindre amèrement de n'avoir point de patrie :

Hélas ! dit-elle en soupirant, je suis née sur la paroisse Saint-Roch.

Et le bon Nodier ajoutait :

Dieu me garde de faire un reproche à Paris de cette légère imperfection. C'est moins un vice qu'un malheur. La grande métropole de la civilisation a d'ailleurs, pour se consoler, tout ce qu'il est possible d'imaginer de séductions et d'amusements : l'Opéra, le bal Musard, la Bourse, l'Association des Gens de lettres, l'homœopathie, la phrénologie et le gouvernement représentatif. Je pense seulement que le lot de la province vaut mieux ; mais je le pense avec mon esprit de tolérance accoutumée. Il ne faut pas disputer des goûts.

Paris, heureusement, a d'autres séductions et il nous offre d'autres amusements que ceux dont parle Nodier. Parmi ceux qu'il a oubliés, il en est un que je manque rarement de me donner, quand il m'arrive d'aller passer quelques jours à Paris. Rien de plus charmant, à mon gré, que de flâner à travers les rues de la ville et d'évoquer le souvenir des hommes illustres, et, en particulier, des grands écrivains qui les ont habitées. Ces derniers jours, ce m'a été une fête d'aller à la recherche des « maisons » de Chateaubriand. Si le lecteur veut bien m'accompagner, peut-être trouvera-t-il, lui aussi, quelque intérêt dans ce petit voyage autour des divers logis successivement occupés par l'auteur du Génie du Christianisme depuis sa rentrée en France, en 180o, jusqu'à sa mort, en 1848.

Débarqué à Calais le 18 floréal an VIII (8 mai 1800), il prit aussitôt le chemin de Paris. Comme il était encore sous le coup de la loi contre les émigrés, arrivé aux Ternes, il se fit mettre à terre sur le chemin de la Révolte et loua une petite chambre dans une auberge. C'est là qu'au bout de quarante-huit heures son ami Fontanes le vint prendre. Ils entrèrent à pied dans Paris par la barrière de l'Etoile. C'était le dimanche II mai 1800.

Le citoyen Fontanes demeurait rue Saint-Honoré (ou, comme on le disait encore, rue Honoré) au numéro 85, près le passage Saint-Roch. Il mena Chateaubriand chez lui, et ce dernier, le lendemain, allait à la police, sous le nom du Suisse La Sagne, déposer son passeport étranger et recevoir en échange, pour rester à Paris, une permission qui fut renouvelée de mois en mois. Au bout de quelques jours, il loua un entresol rue de Lille, du côté de la rue des Saints-Pères.

Il y vécut deux ans, dans une profonde misère1, travaillant avec ardeur au Génie du Christianisme et mettant la dernière main à son petit conte d'Atala.

(1) Le 30 juillet 1800, il écrivait Fontanes : « Me voilà comme au sortir du ventre de ma mère, car mes chemises mêmes ne sont pas françaises. Elles sont de la charité d'un autre peuple. Tirez-moi donc d'affaire si vous le pouvez, mon cher ami. Vingt-cinq louis me feront vivre jusqu'a la publication qui décidera de mon sort. » ↩

La publication d'Atala ou les Amours de deux sauvages dans le désert eut lieu le 26 germinal, an IX (16 avril 1801). Un an après, presque jour pour jour, le 14 avril 1802, les libraires Migneret, rue du Sépulcre, faubourg Saint-Germain, n° 28, et Le Normant, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois, n° 42, mettaient en vente le Génie du Christianisme, ou Beautés de la religion chrétienne.

Le succès, on le sait, fut immense. Chateaubriand maintenant était riche, ou se croyait riche, ce qui pour lui était la même chose. Il n'hésita donc pas, au mois de juillet 1802, à quitter le petit entresol de la rue de Lille et à se rapprocher de ses amis. Fontanes, nous l'avons vu, demeurait au 85 de la rue Saint Honoré, près de la rue Neuve-du-Luxembourg ; Mme de Beaumont occupait, dans cette dernière rue, un appartement que lui avait cédé M. Pasquier. L'auteur du Génie du Christianisme prit un logement dans le voisinage. Le 7 fructidor an X (25 août 1802), Mme de Beaumont écrit à Chênedollé :

« Il (Chateaubriand) est dans son nouveau logement, hôtel d'Etampes, n° 84 de la rue Saint-Honoré. Ce logement est charmant, mais il est bien haut. Toute la société vous regrette et vous désire : mais M. Joubert est dans les grands abattements ; M. de Chateaubriand est enrhumé, M. de Fontanes tout honteux, et la plus aimable des sociétés ne bat que d'une aile. »

La « société », la « petite société », comme l'appelaient ceux qui avaient le bonheur d'en faire partie, se composait habituellement, outre Mme de Beaumont, Chateaubriand, Fontanes et Joseph Joubert, de Mmes Joubert, Hocquart et de Vintimille ; de MM. Molé, Pasquier, Queneau de Mussy, Chênedollé, Bonald et Clausel de Coussergues.

Il n'est si bons amis qui ne se quittent. Au mois de mai 1803, Chateaubriand accepta le poste de secrétaire de la légation de France à Rome. La médiocrité du travail et d'infimes tracasseries politiques, suscitées par son ambassadeur, le cardinal Fesch, allaient l'amener à donner sa démission, lorsque, au mois de décembre 1803, il fut nommé ministre de France au Valais.

Il quitta Rome le 21 janvier 1804 et s'arrêta quelques. jours à Villeneuve-sur-Yonne, chez Joubert. Comme il n'avait plus de logement dans la capitale et qu'il ne pouvait être question pour lui d'en prendre un à ce moment, puisqu'il devait se rendre bientôt à son nouveau poste,. Joubert mit à sa disposition son appartement de Paris.

Chateaubriand ne crut pas devoir accepter. Sa femme dont il était depuis si longtemps séparé et qui vivait en Bretagne auprès de ses sœurs, devait, en effet, venir le retrouver, pour l'accompagner ensuite dans sa mission du Valais. En vue de cette réunion, il lui parut plus convenable de ne pas s'installer dans l'appartement de M. et Mme Joubert.

Lors de son arrivée à Paris, dans la première quinzaine de février 1804, il descendit à l'Hôtel de France, rue de Beaune - aujourd'hui l'Hôtel de France et de Lorraine - au numéro 5 de cette rue. Mme de Chateaubriand l'y rejoignait peu de jours après.

Ils y étaient encore, le 21 mars, quand Chateaubriand, traversant le jardin des Tuileries, entre II heures et midi, entendit un homme et une femme qui criaient la nouvelle officielle de la condamnation à mort et de l'exécution, dans les fossés de Vincennes, du nommé Louis-Antoine-Henry de Bourbon, né le 2 août 1772 à Chantilly. Rentré aussitôt chez lui, il s'assit devant une table et se mit à écrire sa démission. Mme de Chateaubriand ne s'y opposa point et le vit écrire avec un grand courage. Elle ne se dissimulait pas les dangers que pouvait faire courir à son mari cet acte d'indépendance en un tel moment.

La lettre de démission est ainsi datée : Paris, rue de Beaune, Hôtel de France, Ier germinal an XII.

La carrière diplomatique de Chateaubriand était finie. Puisqu'il ne pouvait plus être question maintenant de quitter Paris, mais tout au contraire d'y former un établissement définitif, il fallait donc chercher une installation ; on la trouva, dès le mois d'avril, rue de Miromesnil, n° II191, au coin de la rue Verte, aujourd'hui rue de la Pépinière.

(1) On numérotait alors les maisons par quartier et non par rue. ↩

L'ancien locataire du petit entresol de la rue de Lille avait pris cette fois un véritable hôtel. Joubert en parle en ces termes à Chênedollé, dans sa lettre du 1o mai 1804:

Chateaubriand se porte bien, il vous a écrit. Rien de fâcheux ne lui est arrivé2. Mme de Chateaubriand, lui, les bons Saint-Germain3 que vous connaissez, un portier, une portière et je ne sais combien de petits portiers logent ensemble rue de Miromesnil, dans une jolie petite maison. Enfin, notre ami est le chef d'une tribu qui me paraît assez heureuse. Son bon génie et le ciel sont chargés de pourvoir au reste...

(2) A la suite de sa démission. ↩

(3) A la mort de Mme de Beaumont, fille du comte de Montmorin-Saint-Hérem, les Saint-Germain, la femme et le mari (Germain Couhailion), étaient depuis trente-huit ans au service de la famille Montmorin. Chateaubriand, à son tour, les prit à son service, et ils ne le quittèrent plus. ↩

A cette époque, le haut de la rue de Miromesnil et la rue Verte, c'était presque la campagne. Les Mémoires d'Outre-Tombe nous en donnent la description suivante:

Le petit hôtel que je louai fut occupé depuis par M. de Lally-Tolendal... Mon jardinet aboutissait à un chantier, et j'avais auprès de ma fenêtre un grand peuplier que M. de Lally-Tolendal, afin de respirer un air moins humide, abattit lui-même de sa grosse main, qu'il voyait transparente et décharnée : c'était une illusion comme une autre. Le pavé de la rue se terminait alors devant ma porte ; plus haut, la rue ou le chemin montait à travers un terrain vague que l'on appelait la Butte-aux-Lapins. La Butte-aux-Lapins, semée de quelques maisons isolées, joignait à droite le jardin de Tivoli, d'où j'étais parti avec mon frère pour l'émigration ; à gauche, le parc de Monceaux. Je me promenais assez souvent dans ce parc abandonné... (1).

C'est dans la rue de Miromesnil que Chateaubriand a commencé d'écrire Les Martyrs. Il n'y demeura qu'un an, la maison ayant été vendue. Au printemps de 1805, il s'arrangea avec Mme la marquise de Coislin (2), qui lui loua l'attique de son hôtel, place Louis XV. C'est la maison qui fait angle sur la rue Royale, en face de l'ancien Garde-Meuble de la Couronne, aujourd'hui ministère de la Marine.

Comme autrefois à l'Hôtel d'Etampes, le poète logeait un peu haut ; il fallait monter quatre-vingt-quatre marches pour arriver à son attique. Mais cela n'était pas pour effrayer ses amis. MM. Molé, Fontanes, Joubert, Clausel venaient passer les soirées chez lui, et c'étaient des discussions sans fin. Fontanes surtout était très batailleur et voulait toujours avoir le dernier mot.

Un soir, raconte Chateaubriand, à I1 h. 1/2, Fontanes remonta mes quatre-vingt-quatre marches pour venir, furieux, en frappant du bout de sa canne, achever un argument qu'il avait laissé interrompu : il s'agissait de Picard, qu'il mettait, dans ce moment-là, fort au-dessus de Molière; il se serait donné de garde d'écrire un seul mot de ce qu'il disait : Fontanes parlant et Fontanes la plume à la main étaient deux hommes.

Les trois premiers livres des Martyrs étaient composés. (1) Mémoires d'Outre-Tombe, t. II, p. 465.

(2) La marquise de Coislin occupait le premier étage de son hôtel. Les pages que lui a consacrées Chateaubriand sont des plus belles de ses Mémoires (T. 11, pages 471-477.) Avant de pousser plus loin son œuvre, le poète crut nécessaire de visiter les sites qu'il voulait peindre : la Grèce, la Palestine, l'Egypte, Athènes, Jérusalem, Alexandrie, Carthage. Son voyage dura un an. Parti de Paris le 13 juillet 1806, pour aller s'embarquer à Trieste, il était, le 5 juin 1807, de retour place Louis XV. Il n'y devait pas rester longtemps.

Dès le 4 juillet, en effet, paraissait le terrible article du Mercure :

C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire; il croit inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde...

Napoléon était, à ce moment, à Tilsitt. A peine de retour à Paris, où il rentra le 29 juillet, il enleva le Mercure à ses propriétaires, qui étaient, l'un, Bertin aîné, l'autre, Chateaubriand lui-même. Ce dernier, quelque temps auparavant, avait acheté la part de Fontanes pour une somme de vingt mille francs. En même temps qu'il était ainsi dépouillé, ordre lui était signifié d'avoir à s'éloigner de Paris. Ses amis et, en particulier, M. de Fontanes et M. Pasquier, alors conseiller d'Etat, obtinrent qu'on lui laisserait le temps de trouver un autre logis à la campagne. Après quelques semaines de recherches, au mois d'août 1807, il acheta, près du hameau d'Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi des collines couvertes de bois. Joubert écrivait à Chênedollé le rer septembre :

Chateaubriand viendra tard à Villeneuve, car il a acheté au-delà de Sceaux un enclos de quinze arpents de terre et une petite maison. Il va être occupé à rendre la maison logeable, ce qui lui coûtera un mois de temps au moins et sans doute aussi beaucoup d'argent. Le prix de cette acquisition, contrat en main, monte déjà à plus de 30.0oo fr.1. Préparez-vous à passer quelques jours d'hiver dans cette solitude qui porte un nom charmant pour la sauvagerie : on l'appelle dans le pays Maison de la Vallée aux Loups. Cela forme un creux de taillis assez breton et même assez périgourdin2. Un poète normand3 pourra aussi s'y plaire. Le nouveau possesseur en paraît enchanté, et, au fond, il n'y a pas de retraite au monde où l'on puisse mieux pratiquer le précepte de Pythagore : Quand il tonne, adorez l'écho4.

(1) Le chiffre exact était de 33.00o fr., savoir : 20.00o fr. our le prix de la propriété, io.ooo tr. pour le mobilier. ↩

3.ooo fr. de frais de contrat, et autres frais. ↩

(2) Joubert était né à Montignac, Périgord. ↩

(4) Pensées, Essais, Maximes et Correspondance de J. Joubert, t. I, p. 166. ↩

Mme de Chateaubriand dit, de son côté, dans son cahier rouge :

C'était quand nous en fîmes l'acquisition une espèce de grange sans cour avec un verger planté de mauvais pommiers ; mais ce verger, rempli de mouvements de terrain, et environné, ainsi que la maison, de coteaux plantés, était susceptible de devenir un fort joli jardin... Cette sauvage propriété avait jadis appartenu à un fort brasseur très riche de la rue Saint-Antoine, lequel, au commencement de la Révolution, avait rendu un assez grand service à la famille royale. En reconnaissance, la reine lui fit dire un jour qu'elle irait visiter sa brasserie d'Aulnay. Le bonhomme, ne trouvant pas sa chaumière assez belle pour recevoir sa souveraine, fit construire en trois jours le petit pavillon qui se trouve sur l'un des coteaux du jardin, et qui, à l'époque où nous achetâmes la Vallée, se trouvait être effectivement de trop magnifique fabrique pour le reste de l'habitation. Comme après la sentence d'exil prononcée, on n'en pressait pas l'exécution, cela nous donna le temps de faire les réparations les plus urgentes à la Vallée avant d'aller en prendre possession...

(3) Chênedollé était né à Vire, Normandie.

Plusieurs mois devaient s'écouler avant la fin de ces réparations. En attendant, comme à la suite de leur acquisition, ils avaient quitté leur appartement de la place Louis XV, Chateaubriand et sa femme allèrent demeurer rue des Saints-Pères, dans un hôtel garni, l'Hôtel de Lavalette, qui tirait son nom de ses propriétaires. C'était un bonhomme très particulier que M. Lavalette, ancien officier du gobelet de Louis XVI, coiffé à l'oiseau royal et royaliste enragé. Trapu, vêtu d'un habit prune de monsieur, il marchait avec une canne à pomme d'or, ne la quittant jamais «pour être plus tôt prêt à se mettre en course pour rendre service ». La femme de l'ancien officier du gobelet était une demoiselle de très bonne maison, veuve d'un marquis de Béville, pour lequel elle conservait un souvenir d'orgueil qui ne nuisait en rien à la tendresse qu'elle portait à son nouvel époux. Elle était sourde au point de vue de ne rien entendre avec un cornet long d'une demi-aune qui ne quittait jamais son oreille.

A la fin de novembre 1807, voyant que les travaux n'avançaient pas, M. et Mme de Chateaubriand prirent le parti d'aller les surveiller eux-mêmes. Ils arrivèrent le soir par un temps épouvantable, ne suivirent pas la route ordinaire, impraticable dans la mauvaise saison, et entrèrent par la grille au bas du jardin. La terre des allées, fraîchement remuée et détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer. La voiture versa. Le buste en plâtre d'Homère, placé auprès de Mme de Chateaubriand, sauta par la portière et se cassa le cou : mauvais augure pour les Martyrs, dont Chateaubriand s'occupait alors1.

(1) Mémoires d'Outre-Tombe, t. II1, page 5. ↩

Le lendemain matin, réveillés au bruit des marteaux et des chants joyeux de leurs ouvriers « les deux exilés virent le soleil se lever avec moins de soucis que le maître des Tuileries et qui alors l'était du monde entier2. » Le jour même, ils se mirent à l'ouvrage. Pendant que la maison subissait une transformation complète, qu'on la refaisait tout entière à l'intérieur et qu'on la décorait extérieurement d'un portique soutenu par deux colonnes de marbre noir et deux cariatides de femmes de marbre blanc, M. et Mme de Chateaubriand, aidés de maître Benjamin, « le plus fripon des jardiniers3 », traçaient des allées et plantaient des arbres. La chose ne se faisait point, sans de fréquentes et vives discussions qui n'étaient point, d'ailleurs, pour ‚effrayer beaucoup Mme de Chateaubriand. « Les allées surtout, écrit-elle, étaient le sujet de querelles perpétuelles, mais je suis restée convaincue que j'étais beaucoup plus habile dans cette partie que M. de Chateaubriand. Pour les arbres, il les plantait à merveille. Cependant, il y avait encore discussion au sujet des groupes... En outre de la collection presque entière de tous les arbres d'agrément, nous plantâmes des milliers d'arbres verts, à peine hauts d'un pied ; ces pins, tirés de Méréville1 et que nous devions à M. de Laborde, sont actuellement (1830) des arbres que les Alpes ne renieraient pas. Les cèdres surtout sont d'une beauté remarquable. Plusieurs personnes eurent encore la bonté de nous donner des arbres rares. L'impératrice Joséphine, entre autres, nous fit présent de plusieurs arbustes et surtout d'un magnolia à fleurs pourpres, le seul qu'il y eût alors en France, après celui qui lui restait à la Malmaison. »

(2) Souvenirs de Mme de Chateaubriand. ↩

(3) Ibidem. ↩

(1) Le château de Méréville était situé en Beauce, Il avait appartenu, avant la Révolution, au célèbre banquier de la Cour, Jean-Joseph de La Borde, qui en avait fait une habitation d'une splendeur achevée. ↩

Plus encore que sa femme, Chateaubriand était fier de ses arbres ; il les aimait comme ses enfants, puisque aussi bien il n'en avait pas d'autres. Le 4 octobre 1811, à la première page de ses Mémoires, il écrivait :

Les arbres que j'y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l'ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre. ils protègeront mes vieux ans comme j'ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l'ai pu des divers climats où j'ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d'autres illusions.