Première partie
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Lyon : E. Vitte, 1907, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Ce fut seulement au commencement de 1808 que Chateaubriand s'installa dans son ermitage. Il s'y attacha tellement qu'il le voulut bientôt agrandir et qu'il acheta, tant en dedans qu'en dehors de la propriété, cinq autres arpents qu'il paya 15.00o francs. Il se trouva ainsi avoir un parc de vingt arpents qu'il fit enclore de murs. Chaque année, il faisait à sa campagne de nouveaux embellissements, si bien qu'il dépensa en bâtisse, plantation et ornementation de toutes sortes, plus de cent cinquante mille francs, soit, en tout, une mise dehors de cent quatre-vingt-dix-huit mille francs.
Grâce à tout cela, grâce surtout au grand renom de l'écrivain, la Vallée-aux-Loups n'avait pas tardé à devenir célèbre. Tout le monde la voulait visiter, Mme de Chateaubriand raconte ainsi l'une de ces visites :
Pendant l'été de 1810, nous étions absents. Notre jardinier de la Vallée reçut une singulière visite. Voici ce qu'il nous raconta à notre retour :
« - Un monsieur, pas trop élégant, vint un jour me demander à voir la maison. Il avait avec lui un autre monsieur, grand et beau, et qui était bien mieux habillé : cependant il n'était pas le maître; car, pendant que le premier postillonnait dans le jardin, celui-ci ne s'approchait de lui que lorsqu'il l'appelait. Le petit homme allait si vite que nous ne pouvions pas le suivre. Quand il fut près de la tour, il se mit à croiser les bras et à regarder la belle vue.
« Monsieur ! il n'en pouvait pas revenir; car il dit à « son camarade :
« - Chateaubriand n'est pas trop malheureux. Je me plairais fort ici. »
« Ensuite il monta dans la tour, et il me dit que je pouvais m'en aller parce qu'il voulait se promener encore. Ils firent plusieurs fois le tour du jardin et, en sortant, il me donnèrent 200 fr. pour ma peine.
« Ma foi, Monsieur, j'ai pensé que c'était Bonaparte. Le soir, en allant fermer la tour, j'ai trouvé au bas une branche de laurier, piquée dans un peu de terre fraîchement remuée. J'ai fouillé, et j'ai trouvé un gant de peau jaune tout neuf que j'ai gardé. »
Effectivement, Benjamin nous apporta ce gant, que nous avons longtemps conservé.
L'année suivante, c'était un autre visiteur, très grand, celui-là, très élégant et très jeune, vingt ans à peine. Il n'osa pas sonner à la grille et pénétrer dans le parc ; aussi bien, il n'avait pas 200 francs à donner au jardinier. Il rôda autour des murs, revint plusieurs jours de suite, s'efforçant d'apercevoir, du haut des coteaux voisins, le chantre des Martyrs se promenant dans les allées de son jardin. Cet inconnu, qui venait à la Vallée-aux-Loups moins comme un visiteur que comme un pèlerin - un pèlerin de la poésie et de la gloire - c'était Alphonse de Lamartine (1).
IV
Après tant de voyages et de traverses, après tant d'orages, Chateaubriand avait enfin trouvé le calme et le repos. Laissons-le raconter lui-même son bonheur : « Sans être Mme de Sévigné, j'allais, muni d'une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l'avenir. J'étais dans des enchantements sans fin. »
Mais le propriétaire, heureusement, ne faisait pas trop de tort à l'écrivain. « Je travaillais, dit-il, avec délices. »
I) Voir Les Confidences.
C'est à la Vallée-aux-Loups qu'il a composé les Martyrs, l'Itinéraire, sa tragédie de Moïse et les Aventures du dernier Abencerage. C'est là qu'il a commencé d'écrire ses Mémoires et, dès la première page, il y traçait ces lignes :
Ce lieu me plaît; il a remplacé pour moi les champs paternels; je l'ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles; c'est au grand désert d'Atala que je dois le petit désert d'Aulnay; et pour me créer ce refuge, je n'ai pas, comme le colon américain, dépouillé l'Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n'y a pas un seul d'entre eux que je n'aie soigné de mes propres mains, que je n'aie délivré du ver attaché attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c'est ma famille, je n'en ai pas d'autre, j'espère mourir auprès d'elle.
C'est encore à la Vallée-aux-Loups qu'il avait commencé ses recherches sur l'histoire de France et qu'il avait écrit les premiers chapitres de ses Etudes historiques, tenant ainsi l'engagement qu'il avait pris quand il avait dit au dernier livre des Martyrs :
O Muse, je n'oublierai point tes leçons. Je ne laisserai point tomber mon cœur des régions élevées où tu l'as placé. Les talents de l'esprit que tu dispenses s'affaiblissent par le cours des ans : la voix perd sa fraîcheur, les doigts se glacent sur le luth ; mais les sentiments que tu inspires peuvent rester quand les autres dons ont disparu. Fidèle compagne de ma vie, en remontant dans les cieux laissez-moi l'indépendance et la vertu. Qu'elles viennent ces vierges austères, qu'elles viennent fermer pour moi le livre de la Poésie, et m'ouvrir les pages de l'Histoire. J'ai consacré l'âge des illusions à la riante peinture du mensonge : j'emploierai l'âge des regrets au tableau de la vérité.
Comme sa campagne était seulement à cinq quarts d'heure des barrières de la capitale par la route d'Orléans et que ses amis avaient ainsi toutes facilités pour le venir voir, il n'avait plus d'établissement à Paris ; mais, de temps à autre, les circonstances l'obligeaient à s'y rendre et à y faire un séjour plus ou moins long. C'est ainsi qu'au mois de juin 1808, étant tombé gravement malade et voulant se rapprocher de son médecin, le Dr Laënnec, il vint loger à l'Hôtel de Rivoli1. Il y resta plusieurs semaines. Dès qu'il fut entré en convalescence, il retourna à la Vallée.
(1) Situé au numéro 26 de la rue de Rivoli. ↩
A la fin de l'hiver de cette même année 1808, la nécessité de surveiller l'impression des Martyrs2 le décida à revenir à Paris. Cette fois, il loua un appartement rue St-Honoré, au coin de la rue Saint-Florentin. De même, deux ans plus tard, au mois de janvier 1811, pendant qu'on imprimait l'Itinéraire, il prit un logement dans la rue des Capucines. C'est là que le vint trouver sa candidature à l'Académie, où la mort de Marie-Joseph Chénier3 venait d'ouvrir une vacance. Ayant accepté, non sans quelque répugnance, il fit ses visites d'une façon un peu cavalière. Un contemporain, M. Auguis, qui fut député des Deux-Sèvres, aimait à raconter comment les choses se passèrent. Chateaubriand se rendit à cheval chez ses futurs confrères. Aux renommés et aux puissants il faisait la visite entière ; au fretin, il remettait sa carte, sans descendre du fougueux coursier. « Quand on en vint à la délibération, ajoutait M. Auguis, M*** vota pour le cheval du nouveau confrère, disant que c'était de lui seul qu'en bonne conscience il avait reçu une visite. »
(2) Les Martyrs parurent au mois de mars 1809. ↩
(3) Marie-Joseph Chénier mourut le 1o janvier 1811. ↩
En ce temps-là, on ne faisait pas languir les candidats. L'élection eut lieu le 20 février, quarante jours révolus après la mort de Chénier. Presque au lendemain de l'élection, dans les premiers jours de mars, paraissait l'Itinéraire. Chateaubriand rentrait aussitôt à la Vallée-aux-Loups et se mettait, sans perdre de temps, à travailler son discours, l'usage étant alors que la séance de réception suivît de près l'élection. Dès le milieu d'avril, il prévenait l'Académie qu'il était prêt. On sait le reste, et comment l'empereur ne permit pas que son discours fût prononcé. L'élection de l'auteur du Génie du Christianisme ne fut point annulée ; mais les effets en demeurè-Tent suspendus. Tant que dura l'Empire, il ne siégea point parmi ses collègues.
Sous les arbres de sa chère Vallée, il eut vite fait d'oublier cette légère disgrâce. Le malheur voulut qu'à peu de mois de là un autre incident qui, celui-là, n'avait rien d'académique, vînt l'arracher de nouveau à sa retraite.
Dans la seconde quinzaine de juillet 181I, il fut désigné par le sort pour être juré, à la Cour d'assises de la Seine, à la session d'août. Le 24 juillet, il écrit à son ami, M. Fraser Frisell :
Mon bon ami, voilà la pauvre tragédie2 remise à quand ? C'est dommage, car la Muse était descendue ; n'importe, j'aurai toujours trois actes complets et corrigés à porter à Paris. Savez-vous ce qui suspend ma verve? Je suis nommé juré! à la prochaine session de la Cour d'assises ! Quel changement ! Au lieu de faire mourir mon héroïne (1), je vais condamner à mort quelque voleur de grand chemin ou renvoyer à la Salpétrière de pauvres diablesses qui le méritent moins qu'Arzane. La conclusion de tout cela est que vous m'arrêtiez un logement sur-le-champ ou, au plus tard, pour le 30; j'entre en fonctions le 2 ; vous savez que mon prix est de 150 à 200 francs. Hors l'Hôtel du Congrès (2), tous les hôtels nous seront bons autour de vous. Quand vous aurez vu un logement, vous m'écrirez, et ma femme ira le voir. Pour moi, je veux m'ensevelir ici ces derniers jours et travailler comme un nègre; ce dérangement vient mal à propos, et il n'y a pas moyen de l'éviter, il y a amende et prison.
(2) La tragédie de Moïse. ↩
A vous, toujours.
Vers la fin de l'automne, Chateaubriand commença à -se sentir fort souffrant de palpitations et de douleurs au cœur. Sa femme ne voulut pas rester à la campagne, où l'on était trop loin du Dr Laënnec, le seul médecin en qui elle eût de la confiance ; on loua donc, au commencement de l'hiver, dans la rue de Rivoli, en face de la première grille du jardin des Tuileries, un appartement dont le propriétaire, M. Alexandre de Laborde, était depuis long-temps un des amis de l'auteur des Martyrs.
Au mois de mai 1812, Chateaubriand regagna sa chaumière. A la même heure, Napoléon quittait, lui aussi, Paris pour se rendre en Allemagne et de là en Russie (3). L'écrivain n'allait pas tarder à recevoir, dans son ermitage, le contre-coup de la fatale expédition. Le 4 septembre - jour anniversaire de sa naissance - ordre de s'éloigner à quarante lieues de Paris lui était signifié par le le préfet de police, M. Pasquier. Il choisit Dieppe pour
(1) Arzane, reine des Amalécites.
(2) Cet hôtel était situé rue de Rivoli, 44.
(3) Napoléon quitta Paris le 9 mai, accompagné de Marie-Louise.
lieu de son exil. Avant de partir, il adressa ce billet à Joubert, par manière d'adieu :
Mon cher ami, je voulais aller vous embrasser, je pars cette nuit pour Dieppe; j'ai grand besoin de respirer un peu l'air de ma nourrice, la mer. La Chatte (1) va se trouver bien seule, puisque vous partez donc aussi. Je vous embrasse tendrement, ainsi que le Loup (2).
Son exil devait durer un peu moins de cent jours. Au mois de novembre 1812, la police lui permit de revenir à Paris, où il passa l'hiver dans son appartement de la rue de Rivoli. D'avril à octobre 1813, nous le retrouvons à la Vallée-aux-Loups, puis, à Paris, d'octobre 1813 à la chute de l'Empire, toujours dans la maison d'Alexandre de Laborde. C est dans cette maison, en face même de cette grille des Tuileries, devant laquelle il avait entendu crier la mort du duc d'Enghien, qu'il écrivit sa brochure: De Bonaparte et des Bourbons. La nuit, il s'enfermait à clé, mettait ses paperasses sous son oreiller, deux pistolets chargés à portée de sa main. Mais le jour, il était moins prudent, et souvent, quand il sortait, il laissait traîner sur sa table le terrible manuscrit. Sa femme alors avait soin de le prendre, et le mettait sur elle. Un jour, en traversant les Tuileries, elle s'aperçoit qu'elle ne l'a plus et, bien sûre de l'avoir senti en sortant, elle ne doute pas de l'avoir perdu en route. Elle voit déjà le fatal écrit entre les mains de la police et M. de Chateaubriand arrêté : elle tombe sans connaissance au milieu du jardin.
(1) Mme de Chateaubriand.
(2) Mme Joubert. - Dans la « petite société », suivant une mait surnomme le Chat aubet, le briy; . Chnes, le Sanglier ; Mme de Beaumont, l'Hirondelle; Chênedollé et Guéneau de Mussy, le grand et le petit corbeau. Jamais on ne vit réunies des bêtes de tant d'esprit.
De bonnes gens m'assistèrent, a-t-elle écrit plus tard, et me reconduisirent à la maison dont j'étais peu éloignée. Quel supplice lorsque, montant l'escalier, je flottais entre une crainte qui était presque une certitude, et un léger espoir d'avoir oublié de prendre la brochure ! En approchant de la chambre de mon mari, je me sentais de nouveau défaillir ; j'entre enfin ; rien sur la table, je m'avance vers le lit ; je tâte d'abord l'oreiller, je ne sens rien ; je le soulève, je vois le rouleau de papier! Le cœur me bat chaque fois que j'y pense. Je n'ai jamais éprouvé un tel moment de joie dans ma vie. Certes, je puis le dire avec vérité, il n'aurait pas été aussi grand si je m'étais vue délivrée au pied de l'échafaud, car enfin c'était quelqu'un qui m'était bien plus cher que moi-même que j'en voyais délivré1.
(1) Souvenirs de Mme de Chateaubriand, p. 40. ↩
V
Chateaubriand avait écrit, en 181I, à la première page de ses Mémoires :
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à ma maison d'Aulnay la lisière des bois qui m'environnent : l'ambition m'est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j'ai les goûts sédentaires d'un moine : depuis que j'habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos.
Que les prévisions de l'homme sont courtes, et comme le ciel se plaît souvent à les déjouer ! La Restauration, dans la pensée de Chateaubriand, devait lui permettre d'accroître son domaine, et c'est elle qui va le réduire à s'en défaire.
Min'stre de l'Intérieur à Gand, pendant l'interrègne des Cent-Jours, il fut, à la seconde rentrée du roi, nommé pair de France et ministre d'Etat. La Chambre de 1815 était composée, en grande majorité, de ses amis, et par eux, sans doute, il allait arriver aux situations les plus hautes. En attendant, pour répandre la connaissance des principes du gouvernement représentatif, il écrivait et faisait imprimer la Monarchie selon la Charte, l'un de ses plus beaux ouvrages. Comme il le terminait, parut l'ordonnance du 5 septembre 1816 prononçant la dissolution de la Chambre que Louis XVIII avait appelée la Chambre introuvable. Chateaubriand se hâta d'écrire le post-scriptum qui fit faire explosion à la colère de M. le duc de Richelieu, président du Conseil, et de M. Decazes, ministre de la police générale. Le 20 septembre, il était rayé de la liste des ministres d'Etat. Il perdait, de ce chef, le traitement de vingt-quatre mille francs. C'était alors son seul revenu ; il n'avait pas achevé de payer les considérables dépenses qu'il avait faites dans son «ermitage » ; la Vallée-aux-Loups était encore grevée d'hypothèques : force lui fut bientôt de tailler dans le vif. Il demanda au ministre de l'Intérieur, M. Lainé, l'autorisation de mettre en loterie sa maison de campagne ; la loterie fut ouverte le 4 avril 1817, chez M. Denis, notaire. Il y avait quatre-vingt-dix billets de mille francs chacun. Un aimable bibliophile, M. Henri Cordier, a eu récemment la bonne fortune de trouver l'affiche-circulaire en deux feuilles in-4° (4 pages), dans laquelle était annoncée la vente de la Vallée-aux-Loups.
Voici cet intéressant document :
A vendre
par voie de loterie,
en vertu de l'adhésion de Son Exc. le Ministre,
secrétaire d'Etat des finances1,
(1) Le comte Corvetto. ↩