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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Chapitre I

La flamme de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 145–160 · chapitre 17 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

J'ai philosophé naguère sur les « vies intenses » donnant en illustration à mes propos celle de Victor Hugo, toute bouillonnante d'enthousiasme, d'action, de beauté. Je disais alors qu'une vie intense n'est pas nécessairement une vie tout encombrée de gestes extérieurs1 mais une vie pleine et féconde. Quelques exemples étayaient ce double aspect d'existences réellement ou apparemment réussies. On pourrait les multiplier, et j'ai regretté de n'avoir pas laissé venir sous ma plume, parmi d'autres, deux noms bien typiques: Emerson et un certain Fouquier de qui personne ne parle plus... Emerson: vie obscure et splendide, un de ces « représentativemen » concentrant en eux la pensée d'un Siècle ou d'un Peuple. Tels Léonard incarne la fièvre de la Renaissance et Montaigne son scepticisme, Gothe la noble Allemagne d'hier, Swedenborg le mysticisme du Nord, Tolstoï l'âme slave en passivité d'avant-guerre et Lénine l'âme slave en révolte d'après-guerre, - tel Emerson représente l'Amérique spirituelle en ce qu'elle a de meilleur en son mélange curieux de criticisme et de foi, de fermeté d'âme et d'utilitarisme. Type même du Puritain cultivé, il mélange au plus haut degré savoir et vertu. Il lit, pense, écrit, ne quitte sa demeure que pour prêcher son évangile en des conférences, ignore le désir du succès, de l'auréole, et vit paisiblement, sans bruit, pasteur laïque, entre les siens et des amis choisis, sur les deux acres de terre où se trouvent son logis et son potager. Il vieillit ainsi jusqu'au jour où « il entre dans la mort comme un enfant dans le sommeil ». Et pourtant, ce sage effacé, devient un des plus importants champions de l'Idéalisme, une des plus nobles figures de la Philosophie sans système, un des plus admirables messies inspirateurs que aient soufflé le courage et l'espoir à leur génération... En contraste, mettez Henry Fouquier. Qui n'a connu, parmi ceux de mon temps. ce journaliste de premier plan, craint, flatté, sollicité, de qui chacun humblement, surtout parmi la Jeunesse littéraire, souhaitait un tout petit mot, un éloge, voire une allusion au cours d'une de ces chroniques octroyant la gloire, ou du moins celle qui va, comme l'autobus, de la Madeleine à la Bastille? Fouquier, le mondial Fouquier à qui Mendès, qui lui ressemblait comme un frère, consacra un hommage verbeux et rebondissant sur lui-même, au lendemain de l'anéantissement, Fouquier « forçat de la plume » selon l'épithète qu'il aimait à se donner. Partout demandé, imploré, - dès qu'un magazine quelconque ou un journal se créait, on allait se prosterner chez « le Maître » pour obtenir une page qu'on annonçait à grand fracas. Et Fouquier chaque jour écrivait plusieurs articles à trois cents francs pièce (gain royal pour l'époque, cependant que de réels talents végétaient), et passait la nuit à s'épuiser aux jeux de hasard et aux jeux de l'amour. Fouquier, riche, puissant, adule, moralisant ses contemporains (c'est le plus drôle) à plume-que-veux-tu. Qu'était un Verlaine, un Verhaeren, un Charles-Louis Philippe à côté d'un Fouquier?... Et puis Fouquier est mort. L'Ombre l'a englouti. Pas un livre, pas une idée n'a surnagé de ce naufrage total d'une vie à la fois fameuse et digne d'oubli, parce que nulle pour l'Humanité. Et c'est ta vengeance, pauvre Lélian...

(1) Certes, ne parviennent guère à notre connaissance que les vies célèbres qui, fatalement, par ces gestes - Chateaubriand ne les détestait pas - se signalent à nous. D'une part, sachons distinguer entre les cabotins de la gloire et les vrais grands hommes justement vénérés. D'autre part sachons connaître quelques autres vies discrètement intenses et imitons-les selon notre mesure. ↩

Chateaubriand eut une vie plus sensationnelle que celle de Victor Hugo, mais dans la partie la moins durable, précisément parce que la plus tapageuse, entendez la partie politique, qui absorba son âge mûr. La politique hélas! est toujours amoindrissante. Elle contient un ferment malsain. Elle engendre ce qui fait le plus de bruit et périt le plus vite. Songez à nos leaders de tribune dont les fantômes si rapidement s'embrument. Rappelez-vous Gambetta, tenant le Monde en haleine, et que tous les journaux nommaient chaque matin en leurs colonnes. Quelle image maintenant falote! Il devient presque ridicule aujourd'hui de le nommer en argument dans une conversation1. Chateaubriand, ambassadeur (et combien fier de l'être) exige pourtant qu'on ait une occasion de l'étudier spécialement pour se souvenir qu'il le fut. On oublie moins que Villon fit des vers. Ce n'est point par ses diplomaties que René nous reste, encore qu'il valût ses collègues. Et quand Lamartine le vantait à ce point de vue, il savait bien, le rusé, qu'en tâchant d'éclipser l'écrivain par l'homme d'état, il courait la chance de réduire en poussière le nom entier de son rival.

(1) Feu de paille et surtout simple geste politique, le transfert récent de son cœur au Panthéon. Et tout ceci ne va pas contre Gambetta qui put être « un moment » de la vie nationale; plus haut, je vise les étoiles filantes de l'Engouement. ↩

Vie intense, et néanmoins superbe. Le grand Breton! Il l'a réussie, d'ailleurs, selon ses aspirations. Elle est un élément de sa vraie gloire. J'ai naguère avancé déjà que cet homme avait une valeur, paradoxale, de génie sans chefs-d'œuvre. Il en a une autre, d'exemple magnifique, sans que nous ayons de lui une image politicienne de marque. Et même, à ce dernier point de vue, je le trouve inférieur à Victor Hugo qui sut, de son sceau, marquer son passage aux affaires, et tirer de beaux livres de cette politique trop fertile en simples et vains discours.

Vie intense, et connue. Ici, pas plus que pour Hugo, nous n'avons l'intention d'apporter le fin document nouveau, l'inédit déniché avec l'âpre joie d'un fouineur d'archives découvrant sa truffe dans la poussière des bibliothèques. Cela nous intéresse trop peu au regard des réflexions générales qu'inspire une étude synthétique renouvelée, d'un génie qu'on regarde avec des yeux d'aujourd'hui. Nous rappelons donc brièvement, et seulement pour l'intelligence du sujet, la carrière de Chateaubriand depuis 1800 jusqu'aux environs de 1833, soit, en chiffres ronds, un tiers du siècle.

II

Carrière ardente, passionnée, plus mouvementée peut-être et plus riche d'émotions, entre 1815 et 1830, que celle, entre 1843 et 1852, de l'illustre poète des Châtiments. Au reste, Chateaubriand le désirait ainsi, certainement amusé au pilotage de son destin à travers les péripéties, les honneurs, les luttes. Quel contraste pour lui, cette seconde étape! Le crève-la-faim de Londres presque tout à coup réussit, très vite atteint les sommets. Le va-nu-pieds des Flandres devient un puissant chamarré. Le petit magister de Beccles se mesure avec , l'extraordinaire capitaine d'Ajaccio. Non, Victor Hugo n'a pas connu cet excès d'humilité suivi de cet excès d'honneur. Chateaubriand est - comme Napoléon1 - de ceux qui enregistrèrent de prodigieuses minutes de jouissance intérieure selon les folies du hasard, les sautes du destin et les inconséquences de l'opinion publique.

(1) Et comme beaucoup d'hommes politiques, Millerand et Clemenceau, par exemple, pour ne citer que des exemples fraptête. pants parmi les plus récents. Tour à tour boucs émissaires et fétiches, ils mesurent la sottise enthousiaste et la profonde injustice de la Foule. ↩

Mais, résumons...

Donc, le 18 floréal, an VIII, René débarque à Calais. Puis il vient à Paris où il entre, à pied, par la barrière de l'Etoile. Il regarde à coup sûr, d'un œil de méfiance, de ruse et de conquête, cette capitale déjà fascinante et fertile en désillusions à cette époque où pourtant peu d'intellectuels encore, relativement, venaient essayer et parfois brûler leurs ailes. Il contemple avec attendrissement, avec amertume, avec une volonté farouche d'y grandir et non d'y végéter, cette cité non revue depuis neuf ans et « qui a l'air d'une ville en ruines semée de bastringues, un air sinistre et fou »2. Il marche, incertain, apeuré quelque peu, résolu plus encore. Il va vers la seule lutte qui l'ait jamais intéressé. Il ressemble à nombre de nos jeunes provinciaux, décidés à se faire valoir, mais combien plus lourd qu'eux d'expérience et de souffrance! Il est un Rastignac, mais d'envergure, ayant dans la poitrine un monde de nouveautés.

(2) Quel rapprochement avec le Paris d'après-guerre, semé des mêmes ruines morales et des dancings de consolation! ↩

Bientôt, et fort heureusement pour lui, bien que d'ailleurs il les connût déjà, il rencontre Fontanes et Joubert. Néanmoins, c'est, somme toute, un inconnu, un rescapé, un misérable. Il n'a pas un sou vaillant. Notons toutefois qu'il porte un beau nom, atout non négligeable au lendemain d'une tourmente qui ne venait de promener sa faux parmi les aristocraties que pour permettre aux épis épargnés de mieux dresser la

Il est si pauvre qu'il n'ose demander à sa femme de venir partager son dénuement. On connaît au reste la tiédeur de leur penchant réciproque. Rien de cette jolie adoration des couples débutant avec vaillance et gaîté dans la carrière difficile. René est plutôt un passionné qu'un tendre, étant personnel jusqu'à l'excès. Il ressemble à beaucoup d'artistes. Il pose, comme tant d'autres, le problème de l'attitude préférable aux créateurs, dissemblables du commun des hommes: vaut-il mieux pour eux la maîtresse de passage que l'épouse et l'attache au foyer?... Non, nous n'aurons point à nous pencher ici sur cette émouvante odyssée de deux êtres partis vers la réalisation de leur bonheur, y travaillant ensemble, ensemble y arrivant, et se souvenant ensuite, heureux, de la bataille livrée et gagnée. En l'espèce, mieux valait, aussi bien, que notre héros fût seul. Fils de la Solitude, il était fait pour gagner seul la rude partie engagée.

Seul. Sa mère, écrouée à soixante-douze ans, puis oubliée à la Conciergerie, n'en était sortie (lors du thermidor libérateur) que pour aller mourir dans l'indigence au pays natal. Ses sœurs, Lucile et Mme de Farcy, enfermées au Bon-Pasteur de Rennes transformé en prison, recouvraient leur liberté en 1794; mais la seconde succombait dès juillet 1799, et déjà l'avait précédée au tombeau le vieux chevalier de Caud qui donnait son nom à la première. Famille éparpillée comme feuilles mortes au vent terrible de la Révolution. René de Chateaubriand entrait dans le siècle nouveau par la porte de la Gêne et du Deuil.

Péniblement, humblement, il s'installe rue de Lille. Un libraire lui avance -•heureux temps! - quelque argent pour vivre et travailler. A défaut d'amour et d'aisance, il est brûlé par la fièvre littéraire qui le soutient, puissant élixir. Il a deux amis précieux. Il veut parvenir. Il se cherche, tout de suite, un groupe et un salon.

C'était adroit. Il devina « qu'il ne suffit pas pour devenir célèbre du talent qui suffit pour mériter de l'être ». Il possédait les éléments de cette stratégie pratiquée aujourd'hui avec maestria par la foule de nos jeunes arrivistes. La concurrence et la médiocrité, ou plutôt cette espèce de niveau commun, fruit de l'école obligatoire, et plus élevé aujourd'hui qu'autrefois, certes! la multiplicité des talents enfin, rendent plus ardu, de nos jours, l'exhaussement de chacun; d'où un redoublement de ruse et de bluff indispensables à qui veut se faire un nom parmi tant de noms avides de publicité.

L'exilé de la Tamise connaissait déjà Fontanes. On ne dira jamais assez ce qu'il doit à ce Boileau sans génie mais de goût certain et d'un incomparable dévouement. C'est sur les instances de Fontanes qu'il fut présenté par Joubert à Mme de Beaumont. Et c'est le salon de Mme de Beaumont qui fut son premier champ de bataille et d'activité.

Là, d'abord, il se désanglicisa. Il en avait besoin. Sept ans de britannisme en avait fait « une sorte de lord Oswald dépaysé, inquiet, obligé d'écrire pour vivre, ayant du génie et une divination de l'art, mais besoin de perfectionner son métier, d'adoucir ses dispositions misanthropiques, de s'assouplir aux tolérances qu'exige la société des hommes, de dérider son front, de desceller ses lèvres, d'apprendre la conversation et le sourire » (Lescure). Fontanes, puis Joubert, furent ses aristarques et ses mentors. Une muse acheva l'œuvre pacificatrice: Pauline de Beaumont elle-même, âme délicate, tendre et sensée. Première muse sinon première sylphide!... Il en eut des quantités; quasi-toutes, il tenta de les posséder à fond, corps et âme, pour en tirer le maximum d'inspiration et de joie.

Chez Mme de Beaumont il connut Mme de Pastoret, l'amie d'André Chénier, Mme Hocquart, aimée jadis de ce malheureux et charmant Montmorin (le frère de Pauline) dont fut pour elle la dernière pensée au pied de l'échafaud, Mme de Vintimille, égérie de La Harpe, le financier Jullien, fin lettré comme avaient su l'être divers gros manieurs d'argent du XVIIIe siècle, Pasquier, Molé, hommes considérables, Lezay, Chênedollé le poète, Bertin, Guéneau de Mussy, le docte Bonald, quelques autres, bien que le petit salon bleu de la rue Neuve-du-Luxembourg, dont les fenêtres donnaient sur les jardins de la Chancellerie, fût moins à l'ordre du jour que ceux de la princesse de Poix, de Mme Joseph Bonaparte, de Mme de Staël ou de Mme d'Houdetot.

On y buvait de l'orangeade et de l'eau sucrée, sans plus. On y causait politique et littérature, aimablement, posément. René, franchissant le seuil, « fit entrer avec lui la passion, le genie, la gloire, éclipsant tout, séduisant tout, dominant tout »... Il avait alors trente-deux ans, une tete superbe, le front large, une broussaille noire de cheveux bouclés, des yeux d'océan, les épaules un peu hautes, comme soutenant un monde; pas très grand mais bien pris, il s'avérait un conquérant. La maîtresse du lieu fut subjuguée. Elle, et puis le cénacle, devinèrent le dieu, aux éclairs qui lui jaillissaient de l'âme.

Lui, très tôt, rumina le coup d'éclat nécessaire. Il en trouva deux. D'abord une polémique avec Mme de Staël. Puis la mise en librairie d'Atala, ce court ro- . man américain, détaché du Génie du Christianisme, en préparation.

Mme de Staël: un nom bien en vue. La contredire attirait les regards sur lui, et c'est ce qu'il voulait surtout, bien que le débat qui les mettait aux prises présentât un haut intérêt et fût curieux du fait que le sentiment, l'imagination, se trouvaient, dans le conflit, défendus par l'homme, d'ordinaire porté vers la raison et l'analyse. La laide spirituelle, au contraire et les pratiquant, fut le champion de celles-ci. L'impétueux Breton manqua malheureusement quelque peu de courtoisie, dit-on, pour l'adversaire de valeur qu'il combattait. Et l'adversaire se vengea par un bienfait en obtenant qu'on rayât le nom de Chateaubriand de la liste des émigrés.

Quant au succès d'Atala, il fut rapide, inouï. La Lettre à M. de Fontanes, parue dans le Mercure de France, à l'occasion du livre de Mme de Staël sur les rapports de la littérature et de la morale, qu'il signait (déjà!): l'auteur du Génie du Christianisme, l'avait sorti de l'ombre. Atala le mit en pleine lumière. Du jour au lendemain il fut célèbre. Un article, un romancinet, et le voilà lancé. C'est moins commode aujourd'hui.

Succès réel et non de bluff, de camaraderie, de publicité payée. Succès de surprise, d'enthousiasme. Cette histoire passionnelle avait un côté neuf et sauvage. On y sentait le parfum des forêts et des cœurs vierges encore, parfum tonique à la France vieillie, que sa Révolution n'avait pas réellement régénérée et qui en sortait plus lasse que renouvelée; (quelle meilleure preuve, ce retour à la Croix et à l'Epée dix ans après la prise la Bastille! La Bastille était tombée, mur de pierre; les bastilles, les vraies, restaient debout, et pour combien de siècles?). Pourtant, contradiction singulière, cette Nation qui venait de rater (on le sait mieux aujourd'hui) le plus admirable mouvement de libération tenté depuis l'aurore du monde, devinait, souhaitait les souffles nouveaux qui depuis ont répété leurs tempêtes salutaires. Chateaubriand les amenait dans les voiles du navire qui le rapatriait sept ans plus tôt; mais ils demeuraient confus en lui comme en ses concitoyens; et ils le demeurèrent longtemps, jusqu'au jour où l'on conçut enfin le vrai sens de la vie et l'à peu-près de la vérité sur l'origine et la marche de l'Univers. De tout cela René, l'anarchiste, n'avait qu'une lueur subconsciente, venue des lointains de l'âge celtique moins saturé que le nôtre de fausses et néfastes doctrines. C'est cette lueur qu'on soupçonna dans Atala et qui suffit à rendre ce mince ouvrage immortel pour l'avenir, sympathique pour le temps où il parut aux contemporains étonnés.

Bientôt, Chateaubriand, connu, fêté, se fait présenter à Mme Bacciochi: travail d'approche pour arriver au Maître de l'Heure. Mme Bacciochi met en relations Chateaubriand et Lucien Bonaparte. En attendant mieux, notre jeune auteur achève la mise au point du grand ouvrage qu'il va jeter au Public au moment précis où tout pourra concourir à sa réussite. Il travaille, un instant retiré dans cette douce villégiature de Savigny-sur-Orge qu'il partage avec Pauline de Beaumont, - doux compagnonnage de la Tendresse et du Labeur. C'est pour lui le bonheur et l'attente.

Puis brusquement il bondit dans la Gloire, comme un izard sur un pic illuminé de soleil levant. Le 18 avril 1802, en effet, jour de Pâques, le Concordat est solennellement publié, la Cathédrale réouverte au culte. Et ce meme jour, au Moniteur, F'ontanes annonce le Génie du Christianisme.

Coup de trompette mêlé aux salves qui signalaient a tous la pacification religieuse, - traduisez le triomphe de l'Eglise revanchée... Jamais réclame ne fut plus habile, plus sonore, plus efficace. Explosion d'émotions pour une œuvre qui paraissait si à propos. La Société pleurait de joie. Chateaubriand partageait avec le Premier Consul le délire populaire, et plus encore celui des salons et des sacristies. Les prêtres, les femmes étaient pour lui: victoire assurée.1.

(1) Même genre de triomphe, bien que moins subit, pour Quo Vadis? lancé par le monde ecclésiastique et la bourgeoisie féminine. Et tout livre aura un gros succès qui pourra compter sur ces deux éléments dont la publicité parlée est de premier ordre. ↩

Les attaques - en petit nombre - n'y firent rien, ou plutôt accentuèrent la faveur du Public. Ginguené, qui ne se trompait qu'à moitié, perdit son temps. Fontanes, Mussy, Bertin, Bonald, Clausel de Coussergues, tous les fidèles, mitraillèrent les critiques. Les premiers cerveaux romantiques, et il ne faut point leur en vouloir, se délectaient à ces pages qui répondaient à leur évocation attendrie du charme des cloîtres baignés de lune, des ruines de légende, des églises meurtries... On avait tant besoin, après l'ère brutale des guillotines, de la paix silencieuse, mystérieuse un peu, fût-elle la paix de la foi précaire des ancêtres!...

Autant que les monastères et les maisons bourgeoises, les châteaux exultaient. On comprend assez pourquoi. L'un d'eux, celui de Fervacques, s'offrit au jeune César des Lettres qui apprenait si bien « la douceur des rêveries au pied de la croix dans l'oratoire placé près du boudoir » et qui devinait après Saint-François de Sales le secret de la conquête de ces mondains à religion parfumée, désireux de gagner le ciel par le chemin des roses.

Mme de Custine ouvrit à René l'oratoire et le boudoir. La liaison fut charmante, et l'amant connut la couche glorieuse où jadis Henri IV, blanc-panache et vert-galant, avait reposé... Il semble que l'amour, une fois de plus, ici fut unilatéral. Entendez que seule pleura la maîtresse laissée au port ce pendant que le poète cinglait, quatre ans plus tard, vers le ciel d'orient, « avec Jérusalem pour but, et, pour station de retour, Grenade et l'Alhambra, où derrrière un des arceaux à dentelle de marbre, Madame de Mouchy, nouvelle élue, attendait le pèlerin.

La Gloire, l'Amour, sylphides tant rêvées, il les étreignait à pleins bras. Et quelques-uns se sont permis de dire que le spleenitique René ne s'ennuyait pas tant que cela!... Mais on sait la réponse: De tels hommes sont d'éternels chevaucheurs de chimères. Leur coupe, aussitôt que pleine et bue, est jetée sur la route, et leur main se tend vers une coupe nouvelle. Ils ont l'immense, l'inextinguible « mélancolie du désir » Le profane, le vulgaire devient à ce jeu un bas jouisseur inutile (car cette mélancolie du désir n'atteint pas que les poètes; preuve: le donjuanisme). Certains cherchent aux pires excès la satisfaction de leur dilettantisme. Certains se précipitent pour trouver toujours mieux, vers les âpres voluptés du mysticisme. Et certains, comme notre René, marqués du sceau du génie, deviennent des aigles planants aux serres de joie; leurs yeux fixent le soleil, et leur envergure emplit le ciel humain.

Cette gloire littéraire, cet amour des belles de qualité, ce n'était pourtant pas encore assez pour Chateaubriand. Sa curiosité d'artiste, son ambition voulaient davantage. Ayant conquis les esprits, il souhaitait de conquérir le Prince du Moment, jaloux déjà peut-être de la jeune renommée venue de la Corse bleue et rouge, et résolu à se mesurer avec elle.

On l'avait présenté à Lucien. On le fit rencontrer, dans une fête chez Lucien, avec Bonaparte. Ce dernier s'avança, lui parla dès l'abord, l'entretint quelques minutes. L'écrivain eut l'adresse de ne pas paraître essayer de le dominer. Il eut « l'éloquence de se taire » Il lui rendit toutefois un hommage direct, personnel, précis, par la dédidace de la seconde édition du Génie (1803). Et le gage donné, la récompense arriva sous forme de nomination au secrétariat de l'ambassade de Rome.- Mais ce noble orgue:lleux pouvait-il en quelque situation que ce fût remplir un rôle de subordonné? Assez vite, il se brouille avec son chef direct, le cardinal Fesch, oncle du Premier Consul. Imprudences de langage, évidente supériorité intellectuelle du subalterne et qui la fait sentir, petits froissements... Dès l'été, un éclat devient imminent. Il faudra que Madame de Beaumont, malade jusqu'à bientôt en mourir, arrive pour aplanir les difficultés. Elle expire entre les bras de celui qu'elle aimait secrètement, et qui fut assez chevaleresque, n'ayant pour elle que de l'amitié, pour adoucir cette émouvante agonie d'amante d'une illusion de passion réciproque.

Peu de temps après, « ayant honoré son cœur par la façon dont il avait assisté et consolé son amie mourante (il en fit un éloge funèbre d'une éloquence immortelle), il honorait son esprit par une admirable Lettre à M. de Fontanes sur la campagne romaine » Fontanes arrangea tout, réconcilia l'ambassadeur et le secrétaire qui se quittèrent bons amis. Nommé ministre plénipotentiaire dans le Valais, Chateaubriand abonnait Rome au début de 1804.

Il devait, revenant à Paris, trouver sa femme ruinée par la propre débâcle d'un oncle débiteur. Ce que n'avait point fait l'affection, la fierté généreuse de l'écrivain l'accomplit. Il reprit avec lui l'épouse redevenue pauvre et qui désormais remplira son rôle effacé de compagne discrète et dévouée.

Chateaubriand allait partir pour la Suisse quand il apprit l'exécution inique et cruelle du duc d'Enghien. Il eut alors un de ces gestes superbes dont fut prodigue son culte de l'honneur. Il donna sa démission spontanément, immédiatement, sachant le risque encouru bien qu'il eût pris un prétexte de santé qui ne trompa personne, y compris le Maître. Et le voici de nouveau remis à la bonne besogne littéraire.

Il va dans les châteaux amis, fait le voyage du Mont-Blanc, rend visite à Mme de Staël à Coppet, vit un bon moment à Villeneuve auprès de Joubert et de Molé (c'est là qu'il apprend le décès de sa chère Lucile) et, pour distraire son chagrin autant que pour documenter ses Martyrs, s'embarque enfin pour l'Orient, désireux de voir les décors antiques et sacrés avant de les peindre en sorte de fond de sa chrétienne épopée.

Parti le 13 juillet 1806, il est de retour le 5 juin 1807. Fontanes lui cède alors le Mercure. A peine en est-il possesseur qu'y insérant un article contre l'Empereur, il se le voit supprimer, heureux encore de ne pas goûter du cachot dont les tyrans paient les libelles, et ajoutant à sa disgrâce le mécontentement de sa femme, bonapartiste convaincue.

C'est vers ce temps qu'il achète « la Vallée-aux-Loups » joli coin aux environs de Sceaux, maison payée fort cher1 mais retraite charmante où purent éclore les Martyrs, l'Itinéraire, le Dernier des Abencerages, le début des Mémoires.

(1) Trente mille francs, sans compter embellissements et réparations qui doublèrent ce prix. « Cela coûte autant qu'une danseuse » souriait le nouveau propriétaire. ↩

Fin 1809, paraissent ces fameux Martyrs, travaillés consciencieusement, mais dont le succès fut disputé La Critique, si peu souvent courageuse, n'oubliait pas que l'auteur n'avait plus les faveurs d'En-Haut. Fontanes, comme toujours, défendit son ami égratigné par divers épigrammes.

Un événement regrettable et douloureux marque cette période: Armand de Chateaubriand, condamné à mort, peut-être eût pu se voir sauver par celui qui portait son nom, un nom malgré tout imposant. Son cousin demanda bien sa grâce, mais dans des termes tels qu'il blessa le Maître au lieu de l'apitoyer. Armand tomba dans la plaine sinistre de Grenelle, fusillé comme le furent tant d'autres sur le jugement d'un de ces abominables conseils de guerre dont nous attendons en 1922 la suppression totale, et où trônait le Bazancourt sur la conscience de qui pesait déjà le meurtre légal du duc d'Enghien.

1811: Succès de l'Itinéraire de Paris à Jérusalem, qui le méritait certainement moins que les Martyrs. Présentation à l'Académie. Habile, Napoléon accepte cette justice, mais refuse le discours du récipiendaire, où, comme toujours, des allusions (à la liberté enchaînée) agacent son impérialisme intransigeant:. Cette fois, avec la consécration suprême, c'est la disgrâce définitive...

Disgrâce, donc opposition. D'abord, il se retire Dieppe, attendant son heure. En 1813, il vit surtout à la Vallée-aux-Loups. De 1813 à 1814 il prend un appartement rue de Rivoli, en face des l'Tuileries, pour mieux guetter sa proie.

C'est de là qu'il jette au Monde son pamphlet: De Buonaparte et des Bourbons. Victor Hugo, quarante ans plus tard, lançait les Châtiments contre ces mêmes Bonaparte exécrés. Rivalités d'envergure! Lapidation des deux empereurs de la France par ses deux plus grands écrivains. N'est-ce pas à l'honneur de nos Lettres? Mais quelle inutile leçon!

Ces malédictions de Chateaubriand valurent une armée, a-t-on dit, à Louis XVIII, et l'Homme qui tombait ne se trompa guère sur leur portée, en les lisant à Fontainebleau, et en les jugeant en joueur qui a perdu la partie.

Ainsi et alors commença la vie politique, — tant rêvée, voulue, attrapée comme un papillon de plus au filet de l'insatiable pourchasseur d'émotions.

Elle va de la première Restauration à la seconde Révolution, à peu près quinze ans de lutte, avec ses hauts, ses bas, ses triomphes, ses déboires, ses chutes, ses intrigues. En général, Chateaubriand la fit désintéressée, scrupuleuse, exempte des compromissions politiciennes. Mais enfin elle ne put rester absolument pure des petites salissures inévitables qui toujours s'y mêlent. Néanmoins, il est de notoriété qu'elle ne l'enrichit pas, à la différence de celle que mènent la plupart de nos actuels parlementaires. Il n'y faisait point d'affaires. Il y poursuivait presque uniquement l'illusoire dessein de réconcilier la Monarchie et la Nation, essayait d'attacher une chose vivante à une chose à demi-morte, qu'il n'empêcha pas de mourir, car elle était condamnée. Soyons persuadés toutefois qu'il n'ignorait pas l'état de la malade par lui soignée sans espoir et sans foi.

Le premier acte de Chateaubriand fut de s'efforcer de rendre sympathique le roi qu'il offrait aux Français à la place de leur empereur. Tactique naturelle, mais tour de force. Louis XVIII était loin d'avoir et même de mériter l'auréole de Napoléon. Ce valétudinaire spirituel plus que profond, ne connaissait bien de son rôle que le prestige dont il prétendait devoir le recouvrir - reste des vieilles conceptions théocratiques et autocratiques - et, des vertus royales, que celles, plutôt machiavéliques, par lesquelles au lieu de le consolider, on se cramponne au trône. Il préférait les zèles subalternes aux dévouements élevés. Il n'aimait pas notre écrivain qui, au fond, le méprisait un peu. Il ne le traitait ni selon ses mérites (incontestables au point de vue politique), ni selon ses services, moins noble en cela que Napoléon parlant sans rancune, à Sainte-Hélène, d'un adversaire dont il reconnaissait la valeur. Quelle noblesse, aussi bien, pouvait habiter l'homme couronné qui ordonnait froidement l'assassinat juridique et militaire du mare chal Ney! (Etait-ce tant la peine de stigmatiser l'assassinat du duc d'Enghien?). Cette hostilité sourde de l'omnipotent selon les hasards de la naissance contre l'intelligent selon les volontés du génie, n'était pas faite pour augmenter la ferveur dynastique du Breton sans doute orienté par son subconscient, nous l'avons déjà dit, vers les horizons de liberté. Aussi notre héros devint-il, « serviteur mécontent autant qu'observateur désabusé » Le mot fut souvent répété. Je n'insiste pas. Le principal, au fond, était qu'il bût à pleine gorge le vin du pouvoir comme il avait bu et allait boire encore le vin de l'amour et de la renommée.