Première partie
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le grand mérite de Fontanes est d'avoir deviné un homme avant que celui-ci eût étonné le monde.
Nous avons dit que Chateaubriand le connut à Paris d'abord, puis le retrouva dans l'exil de Londres.1. Il s'en fit par la suite un pare-étincelles durant l'Empire auquel se rallia celui qui devait, en 1808, devenir Grand Maître de l'Université, alors que l'auteur d'Atala rompait avec l'assassin du duc d'Enghien. Fontanes rendit à Chateaubriand une foule de services littéraires et extra-littéraires.
(1) Causeries et promenades fraternelles par les rues de la cité, aux bords de la Tamise, au Coin des Poètes, à l'ombre de Westminster. Quand on souriait du jeune Breton devant son ami, celui-ci disait aux exilés: & « Laissez faire, Messieurs, il nous dépassera tous ». ↩
Leurs deux tempéraments étaient cependant assez opposés. Qu'on se souvienne de celui du fonctionnaire et parlementaire impérial, député puis sénateur, universitaire mesuré (dans ses écrits du moins, car sa conversation très libre le revanchait de sa politesse officielle), brusque et athlétique au dire de Sainte-Beuve, gouailleur et goinfre au dire de Peltier, impétueux dans l'intimité au point que ses amis l'appelaient « le sanglier d'Erymanthe », alors qu'il demeurait souple et prudent au dehors, classique endurci, c'est-à-dire timide en ses vers, pondéré dans sa prose... Et pourtant, c'est lui qui, le premier, (Vinet l'appelle l'Homme aux habiles pressentiments) applaudit aux nouveautés des Natchez et d'Atala sur le vu seulement des manuscrits, ce qui écarte la banalité du salut au succès, de l'enthousiasme de seconde main.
Joubert, dont on exagère un peu la valeur d'écrivain et de penseur, de même que Fontanes fut pour Chateaubriand un Boileau délicat, tendre, clairvoyant. En un temps où l'esprit du XVIII siècle, ou si vous voulez, celui du XVII° amoindri, dévié, rabaissé, régnait encore, il raisonnait largement, préférait deja la beauté à la vérité, je veux dire acceptait que la vérité ne fût que dans le fond d'un livre et qu'elle s'entourât de grâce, même au détriment de l'exactitude (c'est bien là la formule chateaubrianique). Conseiller précieux, il engageait l'auteur du Génie à chercher l'art d'abord. «C'est de son génie plus que de son savoir qu'on est curieux, écrivait-il à Mme de Beaumont (afin que ce fût répété au jeune maître)... C'est de la beauté et non de la vérité qu'on cherchera dans son ouvrage; son esprit seul et non pas sa doctrine en pourra faire la fortune... Qu'il fasse son métier, qu'il nous enchante ». Plus âgé de treize ans que son sublime ami, il avait aussi pour lui une admiration intelligente, indulgente, jamais dupée, le connaissant à fond, ce dont Chateaubriand lui gardait de la reconnaissance. Ah! les délicieux, les véritables amis! Plût aux dieux que j'en eusse eu jadis de pareils! Heureux Chateaubriand qui connut la voix sincère de deux aristarques au cœur d'or! Je vous le dis: C'est infiniment rare, et il leur doit peut-être la moitié de sa renommée!
IV
Parlons maintenant des femmes.
Il les aima beaucoup. Mieux, il aimait la Femme. Nul doute qu'il ne fût sensuel. «Il y a dans la femme une émanation de fleur et d'amour » disait-il. joliment. Il pensait assez constamment aux douceurs féminines et s'en cachait à peine. En pleine apologétique chrétienne du Génie, parlant de la grandeur de Dieu qui imprègne le voyageur en mer, il pense en réalité au charme d'une compagne de route et le précise dans ses Mémoires: « Etait-ce Dieu seul que je contemplais sur les flots? Non, je voyais une femme et le miracle de son sourire ». « Une seule pensée m'absorbait (celle de Mme de Mouchy) avoue-t-il encore à propos de l'Itinéraire et de son voyage en Orient. Je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés sur l'Etoile du Soir (qui est Vénus), je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra (rendez-vous fixé entre les deux amoureux). Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne! Aurait-on conservé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves?i Et au cours d'un livre des plus graves (Le Congrès de Vérone) : «Souvent on est plus agité d'une faiblesse secrète que du destin d'un empire. L'affaire légère est, au fond de l'âme, l'affaire sérieuse... Un royaume ne pèse ni ne vaut plus qu'un plaisir. » C'est quelque peu cynique. C'est très prince en tous cas. Ce prince du Romantisme, ce prince de la Diplomatie, fut un prince de l'Amour.
Amateur affiné, séducteur habile, amant volage, il fut un « bourreau des cœurs ». Il s'en rendait compte. Piètre époux, il se demandait: « Les hommes de ma sorte, se doivent-ils marier? La vérité de leur nature est une vérité de chimère, de misère et d'isolement, qui n'est pas assez sainte pour les autels de la famille ». Et c'est une pensée profonde à ajouter au débat jamais résolu sur le problème du mariage des artistes.
Méprisait-il la Femme, puisque tant il la trahissait? Je ne le crois pas. Mais il avait un perpétuel désir de nouveauté. Le Désir! Le Désir! Il l'a traduit lui-même, ce désir de la Femme, dans une page qu'il faut relire, une page des Mémoires où il évoque sa Sylphide, statue de brume dressée aux heures folles de Combourg.
Elle était composée, dans l'ardeur de son imagination, de toutes les femmes qu'il avait vues; il lui donnait la taille de cette voisine un instant serrée par hasard contre lui, les yeux de telle fille du village qu'il aimait à regarder, la fraîcheur de telle autre, et ce visage de vierge apparue à l'église... La Charmeuse était toujours à ses côtés. Il lui parlait. Il la voyait nue... (« Aphrodite sans voiles », écrit-il chastement, ou Diane vêtue d'azur et de rosée, ou Thalie au masque riant). Nouveau Pygmalion amoureux de son œuvre, il la parait de toutes les grâces, l'emmenait sous tous les ciels, en faisait une reine, une vestale, une châtelaine, une hourie... Il l'associait à l'étoile du Soir en allant s'asseoir sur une pierre de la lande, à l'orage contemplé du haut de la grosse tour d'ouest du château. C'était une nymphe quand il se cachait entre les saules, une voyageuse avec qui, la main dans la main, il visitait les beaux sites et les vieilles villes. « L'air exhalé de sa bouche, pénétrait dans la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang ».
Ces folles imaginations durèrent deux ans. Il faillit dit-il, en perdre la tête et se suicider. Peut-être exagère-t-il. Néanmoins, ces pages sont d'une admirable autopsychologie et nous explique très bien la suite de sa vie.
Qui ne reconnaîtra d'autre part en ces aveux cette prédisposition spéciale à la a délectation morose » bien connue des confesseurs et cataloguée par les médecins? Et comment s'étonner qu'il fût ainsi conduit successivement aux bras de tant d'amantes? Indulgence! Indulgence! Car aux arguments donnés plus haut en plaidoyer pour les poètes honnis des amoureuses blessées, ajoutons celui qui vient de la constitution physique lui-même du sujet. Tel est porté vers les plaisirs de la chair par le torrent sanguin. Tel autre éprouve moins ces besoins d'étreintes. Le platonisme en amour, ramené par les esprits simples à l'idéalisme mis en opposition avec le sensualisme, n'est souvent qu'une question de lymphe ou de phosphore!
IV
La première muse est Lucile. Nous l'avons évoquée sous les ombrages de Combourg, sœur chérie, premier trouble né d'un corps de femme, première incarnation de la Sylphide, et aussi première éveilleuse des féeries intérieures.
Mais à Combourg même, une autre vision plus précisément féminine fait frémir les seize ans du poète. C'est une jeune femme en visite au château. Elle est belle. Un quelconque incident précipite les gens aux fenêtres. L'étrangère y va. René veut lui offrir sa place. Le hasard d'une légère bousculade les presse l'un contre l'autre. Il sent cette chair épanouie contre sa jeune chair. Il est inondé d'un sentiment inconnu. Il en oublie tout ce qui se passait autour de lui. Il soupçonne mieux la grande aimantation des sexes. Il frémit d'une inquiétude délicieuse.
Et alors, l'isolé rêve de la Femme. Il conçoit comme nous l'avons vu plus haut, celle dont le sein le toucha, parée de tous les charmes. Il maigrit d'un désir inavoué autant qu'imprécis. Il perd le sommeil: « Je me roulais dans la douleur, j'arrosais mon lit de larmes cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient, misérables, de mon néant » Il en devient quasi fou, au point de vouloir se tuer... Jules Lemaître sourit en constatant qu'il « se rate »›...
Rien d'invraisemblable pourtant. Qui n'a connu ces délires des premiers émois amoureux, ce divin malaise de la puberté, ce trouble charnel qui peut devenir si grave en certaines circonstances? Epreuve psychophysiologique que maint médecin étudia et à laquelle trop de parents ne prêtent qu'une attention ou très mince, ou très sévère, fautive dans les deux cas.
Lors de son premier voyage à Paris, René, dans la berline, fait vis-à-vis avec une marchande de modes. Cette Mademoiselle Rose l'initierait volontiers, du moins en propos gaillards. René n'ouvre pas la bouche. C'est un timide que sa flamme dévore.1.
(1) L'épisode est racontée dans les Mémoires. M. Emile Langlade, en son ouvrage: Rose Berlin, la Marchande de Modes de Marie-Antoinette, croit devoir identifier son héroïne et celle de la berline, Je lui laisse la responsabilité de ce point d'histoire. ↩
Arrivé dans la capitale, son frère le présente, après un bon dîner, aux abords du Palais Royal, à une dame à particule aussi problématique que sa vertu, encore jolie bien qu'ancienne en amour, et qui lui donne rendez-vous pour le lendemain matin. René arrive, un peu craintif et gauche. On le reçoit à draps ouverts, la coquette au lit, son beau bras nu tendu en accueil sans équivoque. Le provincial hésite au baise-main, n'entame qu'un entretien banal, et quitte l'enjôleuse sans en garder d'autre souvenir que celui d'une ombre aimable croisée sur sa route.
Même timidité envers Mme Monet (fille d'un directeur des Mines et amie des Ginguené), qui, souvent, se trouvait avec lui dans la loge où il assistait quelquefois aux représentations théâtrales. «Je ne sais si elle me plaisait, si je l'aimais, mais j'en avais bien peur. J'allais quelquefois, à la sueur de mon front, la chercher chez elle, pour l'accompagner à la promenade, je lui donnais le bras et je crois que je serrais un peu le mien »... Et c'était tout.
En retournant à Combourg, il s'arrête à Fougères chez les La Bellinaye, y rencontre « une agréable laide, sœur d'officier, mais n'ose élever vers elle ses regards téméraires. Rien n'annonce le prochain conquérant.
Puis quand il revient d'Amérique, en 1792, et qu'on se met en tête de le marier, il convole sans amour, avec cinq cent mille francs plus qu'avec Céleste Buisson de la Vigne, pourtant blonde jolie de dix-sept printemps.
Cette orpheline élevée à la diable était enjouée, vive, gracieuse, mais maligne et fantasque. Elle avait des sautes d'humeur, comme sa mer bretonne des sautes de vent. Capricieuse parce que gâtée, non sans esprit, comme en font foi les billets que plus tard elle envoyait à Joubert et Coussergues, et où sa petite griffe savait égratigner les importuns et les madames qui lui disputaient son mari, elle n'était point celle qu'il fallait à René, si René toutefois fût jamais capable d'avoir un foyer.
Une pointe de romanesque demeure le seul côté original de ce mariage de convenance. Qu'il se soit accompli selon la version des Mémoires ou selon la version née aux propos de Pongerville et Viennet, il y eut petit drame de famille, opposition des parents de la fiancée, enlèvement de celle-ci, deux bénédictions nuptiales... Mais toutes ces bénédictions ne semaient pas l'amour sur le couple. René quitta tôt sa compagne et ne la reprit que beaucoup plus tard, nous l'avons vu, ruinée, pour les yeux du monde et par geste de chevalerie.
Mais alors Mme de Chateaubriand est déjà très mûre. Bientôt ce sera la bonne vieille, dévote, toute à la religion, aux œuvres pies (son infirmerie Marie-Thérèse, pour les prêtres vieux et invalides, fut sa grande entreprise de bienfaisance), maigre, courbée, pâle, fine cependant toujours, ayant de la race...
Elle mourut en 1847, un an avant le Maître qui, dans le cours de son existence, usa son cœur à tant d'autres amours et amitiés amoureuses, ayant ainsi, presque toujours, une compagne extra-légale de tendresse et de gloire...
La première fut Pauline de Beaumont. Mais évoquons encore, avant elle, cette idylle de Bungay où notre Werther eut sa Charlotte - rayon de soleil sur le ciel sombre de la misère et de l'émigration.
Il la rencontre en 1793 - l'année des guillotines - chez le révérend Yves, où des mains de cordialité se tendirent vers la détresse en l'exil. Charlotte Yves a quinze ans. C'est une miss délicieuse. On a présenté le blessé de Thionville à l'helléniste courtois. La courtoisie est la meilleure des charités morales. René ressent vivement le charme de cette bonté polie. Il ressent plus encore celui de cette jeune fille à laquelle il offre des leçons de littérature. Les promenades sont de l'excellente éducation à la Rousseau. Les voici tous deux dans la campagne anglaise, qui a quelque chose de la campagne bretonne. René se souvient de Combourg et de Lucile. La jeunesse enveloppe ces deux êtres et leur tourne la tête. Ils finissent par s'avouer leur affection.
La pudeur reprend alors son éternel jeu. Charlotte, aimée, se tient aussitôt sur la défensive, craintive de l'Ignoré redoutable, et plus réservée è mesure que plus attirée. Une chute de cheval met le jeune homme en une intimité plus grande chez le bon pasteur. L'aimable étranger, qui fut un officier français, a plus encore de séduction, pâle, étendu sur le drap blanc. Charlotte s'émeut tout à fait. René flaire le danger, et, remis, veut partir...
Mais la maman a tout deviné. Avec simplicité, elle presse le convalescent de rester encore; elle transmet enfin l'aveu de son enfant; elle offre candidement la main de Charlotte qu'elle imagine désirée. Coup de théâtre. René se jette à ses pieds en pleurant: « Arrêtez, je suis marié! » Ainsi Prud'hon se refusa l'héritière de l'orfèvre Fauconnier. Mme Yves est stupéfaite et toute marrie. Charlotte, atterrée, pleure. René souffre affreusement et s'en va. Voilà-t-il pas un bon sujet pour cinéma?
Vingt-neuf ans plus tard, la petite amie de Bungay vient rendre visite à M. de Chateaubriand devenu ambassadeur. Elle est mariée et s'appelle lady Sulton. Elle voudrait établir son fils. Ils bavardent du passé. René note son émotion dans ses Mémoires. Mais c'est de la cendre maintenant, cet amour ancien. Quatre rencontres et ce fut tout. Ou plutôt, l'an d'après, elle revint. Il la reçut froidement, tout à Mme Récamier. Elle se montra froissée, le lui dit, et s'en alla. Il eut un court frisson, puis oublia tout à fait.
V
Ce fut Joubert, nous l'avons vu, l'introducteur de Chateaubriand au salon de Mme de Beaumont. Des qu'elle le vit, elle fut sienne, Cœur tendu et corps malade, elle lui donna ses dernières années.
Détail curieux: Pauline était née vingt jours avant René et le même jour que Bonaparte (le 15 août 1768). Et c'est à la même époque que René les connut tous deux à son retour d'Angleterre. « Bonaparte, dit André Beaunier, lui apparut comme le héros des nouveaux jours, Pauline de Beaumont comme la figure de l'ancienne société française, de ce passé dans lequel le fils du vieil Auguste de Chateaubriand, comte de Combourg, baron d'Aubigné, seigneur de Gangres, du Plessis-l'Epine, du Boulet, de Malestroit en Dol et autres lieux, avait de si fortes attaches... Et l'on vit alors ce jeune homme occupé d'une double passion, émule acharné de Bonaparte et amoureux transi de Pauline »...
Autre rapprochement: Divorcée en 1800, Pauline de Montmorin-Saint-Hérens oubliait son mari, baron de Beaumont, à peu après comme René oubliait sa femme, comtesse de Chateaubriand. Ainsi ces deux destinées se rejoignaient après des lacets de route assez semblables.
Etait-elle belle? « Plutôt mal que bien, la décrit l'auteur des Mémoires d'Outre-Tombe, avec deux yeux coupés en amandes qui auraient jeté un éclat extraordinaire si une suavité n'eût éteint à demi ces regards en les faisant briller languissamment comme un rayon de lumière s'adoucit en traversant le cristal de l'eau ». La grande artiste Vigée-Lebrun en a fait un portrait au visage maigre, aux traits nets, aux yeux longs et languides, habillé couleur lie-de-vin avec une couronne de roses aux doigts.
Vertueuse? On ne sait trop. On lui a donné, comme amants antérieurs à René, l'abbé Louis et Adrien de Lézay. En 1796, Charles de Constant, relatant de gaies agapes chez Méot, écrit: « Mme de Beaumont est une vraie Française; tout ou rien, suivant le temps et les personnes ». Ceci serait-il un témoignage foudroyant? se demande G. Pierredon qui se résigne « à ne pas croire à de la vertu ennuyeuse chez cette créature séduisante et pense qu'elle ne s'aperçut pas de la trahison de celui qui bientôt voulut partager son amour entre elle et Mme de Custine.
Avant la Révolution, Pauline de Beaumont était très entourée. En son salon fréquentaient son cousin François du Pange et les deux frères Trudaine, Rulhière, auteur de la devise du cachet de la jeune femme, représentant un chêne aux feuilles frissonnantes : « Un souffle m'agite et rien ne m'ébranle », Mmes de Staël et de Sérilly, la baronne Hocquart et la baronne Le Couteulx, la comtesse Albany qu'Alfiéri adorait, et Mme de Krudner, dont Sainte-Beuve raconte (d'après Chênedollé qui le tenait d'Adrien de Lezay) que dans ses spasmes de plaisir elle criait: « Mon Dieu, que je suis heureuse! Pardonnez-moi l'excès de mon bonheur ». (Voilà un mot douteux, passé par bien des bouches indiscrètes avant de venir à nous!) Et encore vinrent, chez Mme de Beaumont: Condorcet, Beaumarchais, Chénier... Et puis vint la Rafale de Quatre Vingt-Treize.
Après des aventures comme on en cite à foison sur la Terreur, Pauline de Beaumont fit connaissance de Joubert qui l'aima, mais d'amitié amoureuse, lui ménagea une chambre en sa maison de Villeneuve-le-Roi où elle fit plusieurs séjours et où il reçut aussi, souvent, plus tard, Chateaubriand; il lui prêta des livres d'abord, assistance ensuite, quand elle divorça; puis il lui présenta Chateaubriand, ce dont peut-être il souffrit un peu quand il vit comment tournait cette amitié nouvelle.
Pauline aima René tout de suite, pour son charme et pour son génie. Infiniment sensible, elle avouera en jour à Mme de Vintimille: « Son style me fait éprouver une espèce de frémissement d'amour. Il joue du clavecin sur toutes mes fibres »
Elle lui devint à son tour indispensable. Il montait la voir deux fois par jour. Il lui lisait les fragments inédits d'Atala, de René, du Génie. Pour achever ce dernier livre, il se retira chez elle, à Savigny - ce joli Savigny-sur-Orge resté campagnard encore malgré sa proximité de la capitale - dans une maison qui appartenait à un M. Pigeau et dont elle eut la jouissance de mai à décembre 1801. Elle le posséda ainsi tout un été, « entendant sa voix, le voyant travailler ». Elle l'appelait « le Sauvage » et prenait soin de lui comme d'un enfant. Elle l'aidait. cherchant, copiant les citations. Le soir venu, le labeur du jour achevé, ils s'en allaient enlacés sous les étoiles. Et la pauvre poitrinaire se mourait, déjà, de bonheur.
Elle le soutint dans sa polémique avec Mme de Staël. calmant Corinne un moment assez fâchée contre René, sans toutefois lui en garder longtemps rigueur. Elle accepta dignement et douloureusement le premier rapprochement de notre écrivain et de sa femme; et elle n'eut qu'une pensée, se sentant plus mal et sachant son héros en Italie: aller mourir à Rome, auprès de lui.
Elle part. Et n'est-ce pas, cette idylle, d'un romantisme émouvant? René, inquiet, se repent d'une tiédeur coupable. « Je me sens aujourd'hui mon cœur de vingt ans, écrit-il à Joubert. Cette Italie m'a rajeuni, j'aime tout ce qui m'est cher avec la même force que dans mes premières années. Le chagrin est mon élément. Je me retrouve quand je suis malheureux. Mes amis sont à présent d'une espèce si rare que la seule crainte de me les voir ravir glace mon sang». Et il envoie Bertin à Milan, au devant de l'aimée. Lui-même va la prendre à Florence. « Elle n'avait plus que la force de sourire dit-il en une phrase mélancolique à laquelle répond en écho cette poignante parole de Pauline passant devant la cascade de Terni: « Il faut laisser tomber les flots ».1.
(1) Voici un autre mot bien triste et bien beau de cette charmante et douloureuse mondaine. Un jour qu'elle croyait aller mieux: « Je tousse moins, dit-elle, mais il me semble que c'est pour mourir sans bruit » ↩
Il installe l'agonisante en une maison de la place d'Espagne, sur le mont Picino. Tous les amis du jeune diplomate la viennent voir. Le Pape lui-même fait prendre de ses nouvelles. Un jour d'octobre, après une promenade en voiture au Colisée, elle se coucha, prise de froid, et ne se releva plus, affirmant qu'elle ne passerait pas le jour des Morts.
Elle le passa de quarante-huit heures et s'éteignit le 4 novembre 1803, comme elle le désirait - entre les bras de l'Aimé qui seulement alors connut le profond amour que lui avait voué celle-là qui mourait avec un dernier regard pour lui.
Chateaubriand remplit pieusement ses devoirs et resta un bel exemple à tous en cette occasion. Il fit élever un monument à l'amie, dans l'église de Saint-Louis-des-Français, où on le voit toujours, et sur lequel on peut lire: « Après avoir vu périr toute sa famille, Pauline de Montmorin, consumée d'une maladie de langueur, est venue mourir sur cette terre étrangère ».
VI
Pauline de Beaumont, hélas! avait déjà, et depuis le début de 1803, une rivale en Mme de Custine. « Que j'ai vite, non pas oublié, mais remplacé ce qui me fut cher, avoue René en ses Mémoires. Ainsi va l'homme de défaillance en défaillance. Il est cependant des paroles qui ne devraient servir qu'une fois » Ne lui en demandons pas plus: reconnaître la faiblesse de ses serments. Mais cet amant est-il d'espèce si rare?...
Les « paroles qu'on ne devrait dire qu'une fois », avant même que Pauline fût morte, il les avait dites à Delphine. Présenté à cette autre veuve d'un décapité de la Terreur, au salon de Mme de Rosambo, il fut frappé par son éclatante beauté, mélancolique et passionnée à la fois. Elégante et mutine, blonde adorable et durable, dont le teint « était resté frais comme au temps où Boufflers l'appelait la Reine des Roses »1, elle avait trente-trois ans. C'était un oiseau. C'était de la jeunesse et de la joie. Il s'en éprit violemment. Ses billets en font foi. Quel dommage qu'on n'ait pas ceux que lui rapportait Mlle de Saint-Léon, leur intermédiaire. Il la supplie jusqu'à ce qu'enfin elle consente. Et les Mémoires évoquent « la prise de possession » de Fervaques, (le château de la marquise), où il coucha dans le lit même du Vert-Galant. Le départ pour Rome rompit le charme. Mais en mars 1804, l'écrivain-diplomate renoue des relations avec Mme de Custine, en même temps d'ailleurs qu'avec Mme de Chateaubriand. Singulier homme; jamais l'Une n'empêchait l'Autre. C'est à Delphine qu'il lit sa lettre de démission après l'exécution du duc d'Enghien, à elle qu'il rapporte au retour de la plaine de Grenelle, où l'on vient de fusiller son cousin Armand, un mouchoir trempé dans le sang du malheureux qu'il n'a pas su sauver des balles diplomatiques et mortelles du « Corse aux cheveux plats »
(1) D'après son historien Bardoux. Elle était fille de la comtesse de Subran, qui fut la maîtresse du chevalier de Boufflers. ↩
Mais le bel amoureux s'attiédit. Delphine s'en plaint à Chênedollé. La pauvre abandonnée, à son tour, implore. Un jour quelqu'un lui dit dans son salon :
C'est ici qu'il a été à vos genoux?
Peut-être était-ce moi qui étais aux siens, répondit-elle naïvement.
Un autre jour, à Fervacques, apercevant un fusil au retour d'une promenade maussade faite en calèche avec lui, elle le saisit, prête à se tuer...
Pourtant il y avait des « raccommodages », et les tendres reproches faisaient amer et doux à la fois cet amour à demi-partagé. Enfin René est tout à fait las de Delphine, refuse une nouvelle invitation au château, devient froid dans ses lettres. D'ailleurs il veut partir pour l'Orient. Pis encore, il a donné rendez-vous, pour le retour par l'Espagne, à une autre amie très chère, Mme de Noaïlles. Delphine a com- . pris: « Il part, écrit-elle à un ami, pour remplir tous ses vœux et pour détruire tous les miens » Il ne lui fera pas la grâce de lui écrire une seule fois en voyage. Et pourtant il la retrouvera sans colère, aimante et fidèle au passé...