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L'Enchanteur 1768—1848
La flamme de Chateaubriand Chapitre IV

Première partie

Chapitre IV

La flamme de Chateaubriand · 13 min de lecture · p. 249–258 · chapitre 25 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'Abbaye-aux-Bois... Tout un monde et tout un temps sous la pierre tombale de ces trois mots... Une odeur mi-religieuse, sylvestre et fanée... Du passé glorieux et doux... Juliette et René vieillissant l'un près de l'autre, acceptant l'ombre montante. Le Paris d'avant Quarante-huit... Je ne puis passer par là sans évoquer le joli coin massacré, et les deux fantômes...

L'Abbaye groupait son église, son couvent, ses arbres, sur l'emplacement du n° 16 actuel de la rue de Sèvres, du n° 11 de la rue de la Chaise, de la rue Récam er et de l'immeuble en bordure de celle-ci. Le couvent avait été supprimé en 1790, vendu à la Caisse des Rentiers, transformé en partie en habitats loués. Mme Récamier y occupa d'abord, au troisième étage, un petit appartement carrelé, incommode: deux pièces séparées par un corridor obscur. A la mort du marquis de Montmirail elle put s'installer, plus confortablement, au premier étage. Tout cela tomba sous la pioche, en 1907 e 1908, vers le temps où de même on supprimait les Feuillantines, si chères à l'enfance de Victor Hugo.

Ces jours-ci, un ami me contait les origines du nom champêtre de ces murs sympathiques. Au vrai, elles viennent d'une fusion. La fondation de l'ordre fut faite, non à Paris, mais près de Noyon, vers 1200, par un châtelain de Bruges et sa femme dotée du vilain nom d'Eustachie: un joli abri en forêt, qui vécut quatre cents ans dans la sérénité de la prière et de la solitude. Puis les bandes armées du XVIIe siècle vinrent troubler ce pur repos, et les vierges picardes s'exilèrent. A la même époque, sur le chemin de Sèvres, non loin du carrefour où se dressait une grande croix peinte en rouge, un autre ordre, les Annonciades des Dix Vertus, se trouva aux prises avec ses créanciers, mécréants qui prétendaient démontrer par l'expulsion, à ces nonnes de rêve, qu'une onzième vertu consiste à payer ses dettes. Les autres nonnes, celles du diocèse de Noyon, vinrent se réfugier dans le couvent en déconfiture qui prit le joli nom rappelant les frondaisons quittées. Au siècle suivant, la Princesse Palatine, mère du Régent, posa la première pierre d'une église sans clocher, entourée des bâtiments qu'on y voyait naguère, et là bientôt des dames de qualité, entre autres Mesdames de Poissy, de Mérode, de Vintimille, de Ravignan, vinrent passer de pieuses retraites... Puis la dévote hô-. tellerie se mua en maison d'arrêt aux mauvais jours de la Révolution, jusqu'à ce qu'on la vendît comme bien national. De 1802 à 1856, l'église fut rendue au culte et considérée comme succursale de Saint-Thomas d'Aquin, puis l'Abbaye reconstituée (sous la Restauration) pour que vinssent y rêver à nouveau sur la vanité du monde quelques particulées; cette fois on vit franchir son seuil Mesdames de Séran, de Gouvello, d' Hautpoul, d'Abrantès... enfin Juliette Récamier qui en fit une manière d'Hôtel de Rambouillet.

C'est un matin de l'automne 1906 qu'eut lieu la dernière messe en la chapelle de l'Abbaye-aux-Bois. Je revois les grilles, la cour et les bâtiments anciens, tout enveloppés de paix. C'était charmant, malgré la modestie des architectures. Mais je me suis habitué depuis longtemps à m'émouvoir de l'âme qui peuple un vieux pâté de maisons, un faubourg, une cité, autant que des lignes esthétiques de la pierre, et au point qu'une simple bâtisse noire me fait parfois rêver autant qu'une cathédrale. Pauvre Abbaye! J'aimais ce quartier provincial et j'en constate l'enlaidissement hygiénique avec une mélancolie sans remède.

Chateaubriand venait tous les jours à l'Abbaye-aux Bois. et si régulièrement que les gens de la rue de Sèvres réglaient leur montre sur l'apparition du jeune vieillard...

Il montait par un mauvais escalier. Il arrivait dans la chambre où se trouvait une bibliothèque chargée de ses propres livres, une harpe décorative, un portrait de Madame de Staël, une vue de Coppet au clair de lune, le piano où parfois Juliette laissait courir ses doigts. Quelques fleurs sur la fenêtre laquelle arrivait la cîme d'un acacia et d'où l'on voyait les jardins, en bas, plus loin les toits de la ville, et là-bas la ligne claire des collines.

Heure tranquille et nostalgique, heure du soir pareille à leur soir, heure non plus d'amours fougoueuses, mais d'affection, plus encore adorable. Elle était une sœur, une mère, et la derrière sylphide, parée d'une douceur et d'une beauté jadis imprévues dans les rêveries de Combourg. Elle l'entourait de tendresse et de soins, des amis qui plaisaient au maître et d'une auréole chère à ce vaste orgueil. Elle lui composa un crépuscule glorieux et paisible, avec, dit Mme de Boigne, une adresse et une grâce divines.

Crépuscule entre tous littéraire. Quand il était au loin, il envoyait à Juliette des lettres certainement écrites pour la postérité, d'ailleurs très belles et qu'on retrouve dans les Mémoires. Quand il était là, on organisait les lectures auxquelles assistaient Lamartine, Victor Cousin, Villemain, le peintre Gérard, le baron Pasquier, Saint-Marc de Girardin. le duc de Broglie, la comtesse de Boigne, d'autres. Et Chateaubriand sentait sur lui, par ces yeux, les yeux de l'Avenir.

En 1834, une lecture particulièrement importante et pathétique fut celle de plusieurs chapitres des Mémoires d'Outre-Tombe. Juliette avait alors emménagé au premier étage. Voici le joli salon où entrèrent le prince de Montmorency, le duc de la Rochefoucauld-Doudeauville, le duc de Noailles, Edgar-Quinet, Sainte-Beuve, Ampère, Ballanche, Mme Tastu, Charles Lenormand... René lit, évoque sa Jeunesse, les figures passées. Comme il doit vibrer au fond de lui-même! Elle, immobile déesse, surveille le dieu...

Ces lectures de l'Abbaye-aux-Bois, célèbres dans le public, étaient jalousement privées. N'y assistait pas qui voulait, et une Anglaise, Mrs. Trollope, racontant! son voyage à Paris fait d'avril à juin 1835, marque sa joie d'avoir eu la faveur d'y être admise. Il est vrai qu'une de ses campotriotes et amies, miss Clarke, occupait un appartement dans cette exquise retraite que l'étrangère décrit amoureusement en racontant une visite à la suprême Elégante. Avec émotion elle parle d'abord de Celle qu'on lui désignait comme la plus jolie femme non seulement de la France, mais de l'Europe. « Elle est le modèle de toutes les grâces, dit-elle avec conviction. Tant par sa personne que par ses façons, ses mouvements, sa manière de s'habiller, elle semble absolument parfaite... Elle arrive à communiquer le charme qui la rend si remarquable même aux objets qui l'entourent » Et voilà l'Anglaise décrivant le décor, les draperies de soie blanche, la teinte délicate du bleu qui se marie au blanc, les miroirs, les fleurs de l'appartement harmonieux à son habitante également de blanc vêtue malgré qu'elle eût passé l'âge de l'apogée de la beauté, et devenue plus admirable encore. Une des personnes présentes au salon frappe la visiteuse par son beau front, ses yeux magnifiques, sa voix gracieuse et son langage choisi. C'était Chateaubriand. On la présente. Elle est ravie. Respectueusement elle écoute un débat littéraire sur Lamartine, Hugo, Dumas, Byron. Le Maître a des appréciations subtiles, aimables et justes. Et de ces phrases dont il a le secret. Comme on lui demande s'il a connu Byron: « Non, répondit-il. Je l'avais précédé dans la vie, et malheureusement il m'a précédé au tombeau i.

Vient le jour rêvé de la lecture... Mrs. Troloppe compte dix-sept personnes au salon, parmi lesquelles les duchesses de Noailles et de La Rochefoucauld, Ampère, le peintre Gérard. C'est un lecteur cette fois qui officie... Une gravure d'Hervien illustre ce passage de Paris and the Parisians qu'a publié pour nous M. Jacques Boulanger, sous le titre de Paris Romantique. On y voit le fameux tableau de Gérard: Corinne, lyre en main et lauriers aux cheveux, Corinne qui est Sappho et qui est Mme de Staël; au pied de la grande toile les auditeurs sont tout oreilles, empoignés d'émotion; pareillement, en une autre peinture célèbre on entend pleurer tout bas ceux qui viennent d'ouïr au piano l'âme de Beethoven...

Heureuse Madame Trollope qui goûta ce spectacle rare, et dans le même temps put errer à travers le Paris d'alors! Tout n'y était point pour le mieux, certes, dans les rues le plus souvent sans trottoirs, sans égoûts, mal éclairées, la nuit, par la lumière jaune des réverbères à l'huile, quand déjà le gaz brûlait à Londres. Le jour, dit plaisamment le traducteur de Mrs. Trollope, on se voyait arrêté à chaque pas par un encombrement, sali par quelque vieille cardant des matelas devant sa porte, ou forcé, pour éviter un chaudronnier ambulant, de se crotter dans le ruisseau qui coulait au centre de la chaussée mal pavée ». On aimait le luxe mais on ignorait le confortable. Il ne s'agit du reste ici que du pittoresque extérieur de ce Paris romantique où j'eusse tant aimé vivre, sûr des compensations que devaient donner au manque de certaines commodités tant d'impressions délicieuses.

Outre la vie de la rue, si intense, si amusante, quels exquis décors formait la vieille capitale lentement mûrie au cours des siècles! Que de lignes architecturales jolies à tous les tournants de chemin! Que de perspectives aimables ou cocasses, et toujours nouvelles, et toujours goûtées des artistes qui nous en ont multiplié à souhait les précieuses images!

J'aime l'époque romantique vue à travers ces gravures dont fourmille le musée Carnavalet, et tant d'illustrations de livres de l'époque, et tant d'estampes, de lithographies, de peintures, d'eaux-fortes, de bois, des Nanteuil, des Doré, des Gavarni, des Daumier, des Isabey, des Johannot, des Bellangé qui, du pinceau, du burin, du crayon, nous gardèrent mille aspects pour toujours évanouis désormais au souffle rageur de la Démolition Je l'aime vue à travers Chateaubriand, comme à travers Hugo, Théophile Gautier, Balzac, George Sand, Nodier, comme je l'aime, évoquée encore par les nuits de lune où s'estompent des profils de pierres dont on recule ainsi l'âge. O temps béni d'un enthousiasme qui s'est fatigué au milieu de nos âpres luttes et de nos désillusions douloureuses, temps béni d'une sincérité qui s'est prostituée à tous les mercantilismes, à tous les arrivismes, a tous les bluffs modernes (ils existaient autrefois, mais moins laidement, moins scandaleusement, moins fréquemment), temps béni d'une littérature, d'un journalisme infiniment moins envahis d'affairisme et d'amateurisme, où l'on pouvait éperdûment vibrer et se draper de rêve!...

J'ai réfléchi à cette attirance qu'exerce sur plusieurs la Romantisme, et je me suis demandé si elle ne venait pas du fait que ce fut là un sommet pour toutes choses hormis quelques progrès matériels, un sommet qu'on n'a point revu, qu'on ne reverra point, tout au moins dans la civilisation présente, et avant que soient accomplis les bouleversements profonds qui travaillent en ce moment la Société. Alors, en effet, la Politique permettait, pour les esprits avancés et éclairés, ces merveilleux espoirs que symbolisa la Révolution de Quarante-Huit et qui ne sont plus permis après ce que nous avons vu. Alors la Littérature, les Arts produisirent des chefs-d'œuvre selon une conception pétrie de hardiesse et de tradition, et depuis dégénérée dans une volonté de rupture absurde avec le passé. Alors l'existence, pour difficile qu'elle ait toujours été pour nous, l'était moins à n'en pas douter, car on pouvait quand même manger et dormir à peu de frais et se consacrer à l'œuvre de beauté devenue un luxe ou une certitude de misère. Alors, on vivait en littérature, je veux dire pour et par la littérature, et la philosophie romantique elle-même (car il y en a une quoiqu'on en pense) accordait merveilleusement le sens de la vie et le sens de l'art dans une sorte d'exaltation continue à peu près impossible depuis. Et tout cela, on ne le retrouvera pas, dis-je, on ne peut plus le retrouver. Tout, autour de nous, s'effondre sous des pics et des dynamites utilitaires. Il s'y faut résigner en attendant les temps nouveaux dont je ne sais s'ils seront meilleurs ou pires, mais qui à coup sûr seront totalement différents de ceux-ci pour le créateur.

Revenons au dieu vieillissant de ces heures heureuses.

Sa vieillesse vint « à pas de loup, comme fait la nuit, l'insidieuse nuit, qui peu à peu s'approche, décolorant les objets avant de les ensevelir »

André Beaunier, en quelques pages émues, et mieux qu'Edmond Biré en un long volume, nous l'a contée joliment, aidé des mémoires de Mme de Boigne, des travaux d'Edouard Herriot sur la vie et les amis de Mme Récamier, du comte de Marcellus, du comte d'Estournel et surtout de Mme Lenormand, nièce de Mme Récamier. Elle fut longue, et semblable à quelque mer agitée tout un jour par un grand orage et qui lentement s'apaise vers le soir pendant que descend le soleil sur les flots pour s'y engloutir, et monte au milieu des nuées la lune funèbre, sœur des tombeaux.

Il montre Chateaubriand septuagénaire, cheminant parmi la foule, « élégant, habillé d'une redingote noire assez courte, le pantalon maintenu sur la chaussure par des dessous de pieds, la cravate soignée, des gants, une badine d'ébène à la main. La tête, un peu inclinée sur l'épaule, était fort belle: osseuse, quasiascétique, les tempes saillantes, le front magnifique, dénudé au milieu, mais couronné d'épais cheveux blancs; et, sous les sourcils touffus un regard doux, triste, énergique et souverain ».

Il rappelle des anecdotes: Le Maître devant aller à Dieppe et s'arrêtant à Chantilly pour évoquer le passé et son amie Mme de Castellane, et aussi pour mêler « dans sa mélancolique rêverie les journées augustes de l'histoire et les journées charmantes de l'amour ». - Et le mot qu'il dit en 1839 à Rachel toute jeune et déjà renommée, venant réciter à ravir devant lui les fragments d'Esther et de Polyeucte: « Quel chagrin de voir naître une si belle chose quand on va mourir ! » Ce à quoi la petite actrice adroitement répliqua: « Mais, Monsieur, il y a des hommes qui ne meurent pasi. - Et ce bout de lettre qu'il écrivit à Juliette partie en 1840 pour les eaux d'Ems: « Mon écriture diminue, mes idées s'effacent; il ne m'en reste plus qu'une: c'est vous. - Et cette autre, en 1841, à Ampère, qui visitait la Grèce: « Faites bien mes adieux au mont Hymette où j'ai laissé des abeilles; au Cap Sunium où j'ai entendu des grillons, et au Pirée où la vague venait mourir à mes pieds dans le tombeau de Thémistocle... Vous n'aurez retrouvé ni une feuille des oliviers, ni un grain des raisins que j'ai vus dans l'Attique. Je regrette jusqu'à l'herbe de mon temps. Je n'ai pas eu la force de faire vivre une bruyère...».

« Je ne sais pas, s'écrie Beaunier en répétant ce mot en effet poignant, s'il y a dans toutes les littératures une telle phrase de détresse, je ne sais pas s'il y a une telle phrase de désespoir définitif, dans les prophètes de Jérusalem qui ont le plus terriblement dénoncé l'inutilité de vivre et d'agir. Et voilà le chagrin dernier de l'homme qui peut-être a le plus ardemment rêvé d'éterniser ses minutes: il avait mis tout son génie à les entourer de bandelettes tutélaires qui gardent contre la corruption les insignifiantes momies... Et quoi! Il n'a pu faire vivre une bruyère... Mais cela eût été l'œuvre d'un dieu. Cette mélancolie est celle d'un dieu orgueilleux et qui a manqué sa tâche ». Quant à moi, je répète ce mot de mon troisième chapitre: Chateaubriand est un de ceux qui ont le plus pathétiquement crié aux quatre vents du monde l'infinie tristesse de serrer les deux bras sur le vide!

Il vieillit. La goutte s'empare de ses mains et de ses jambes. Il lui faut deux bâtons pour aller de son rez-de-chaussée de la rue du Bac au jardin de la rue de Sèvres. On l'aide pour monter l'escalier de Juliette... Pauvre Roméo dont souriraient les échelles de corde aux balcons accrochées!

Un jour, raconte Edmond Biré, vint le voir le jeune Victor de Laprade, qui se mit à lui parler éloquemment de l'idéal démocratique. Chateaubriand l'écouta, souriant avec chagrin. Puis il parla. Il prophétisa, à son tour, après la chute des trônes, l'avènement de cette Démocratie, mais la montra comme une lutte certaine d'appétits et de convoitises jusqu'à ceci: « le repos dans la stupidité d'une demi-barbarie, de vastes pâturages où des troupeaux humains brou teront une herbe épaisse, le front bas et sans jamais regarder le ciel ».

Prophétie navrante et je l'espère erronée. Elle appelle un commentaire qu'on trouvera un peu plus loin, au dernier chapitre, afin de ne pas rompre l'unité de celui-ci.