Troisième partie
VII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
J'ai montré en plusieurs de mes ouvrages que la littérature pouvait s'adapter à n'importe quel sujet, ou à peu pès. Toutes les fois qu'un homme plein d'une grande idée ou d'une forte passion prend la plume, toutes les fois qu'il vibre, il peut créer de la beauté.
La Politique n'est donc point exclue en principe de l'art littéraire, illustrée qu'elle est par un Machiavel, un Montesquieu, un Victor Hugo. D'ailleurs si l'Histoire, par la verve de quelques-uns devint éminemment esthétique, pourquoi la Politique faillirait-elle à des possibilités d'art? La Politique, n'est-ce pas de l'Histoire qui se fait? L'une et l'autre souvent se mélangent; et l'écrivain politique justifie ses thèses en s'appuyant sur des données historiques. La Politique est un art, et l'étymologie grecque le sous-entend ainsi. Politike tekue: l'art politique. Art de diriger la Cité, la Chose Publique, le troupeau humain parqué entre ses frontières. Difficile affaire! Elle suppose une connaissance profonde de l'âme collective (autrement instable et complexe que l'âme individuelle), des appétits ou revendications des différentes catégories sociales, de l'utilisation des fortes personnalités. Art de guider la Nation, et qui serait noble entre tous si les bergers n'étaient généralement de simples ambitieux affamés d'honneurs et d'argent. Aussi la Politique, polluée toujours, devient-elle immorale au plus haut point, forcée déjà d'appliquer aux peuples une éthique différente de celle qu'elle demande à chaque citoyen. La Politique est devenue « l'art de mentir à propos », souriait Voltaire, - « l'art de tromper les hommes », insistait d'Alembert. Que diraient ces Encyclopédistes, s'ils vivaient de nos jours!
Quelle que soit sa valeur morale, la Politique n'en demeure pas moins justiciable de la littérature, qu'elle brandisse les fouets du pamphlétaire ou prenne le style de l'historien, qu'elle lance la flèche ardente du polémiste ou manie le docte scalpel du légiste.... Chateaubriand fut un peu tout cela. Et si, là encore, nous ne trouvons aucune œuvre parfaite, nous pouvons savourer quantité de morceaux bien venus.
Il a mêlé plus que tout autre l'Histoire et la Politique. Discours, opinions, petits ouvrages didactiques forment un considérable amas de documents et d'idées, de tableaux et de portraits, de réflexions et de discussions qui constituent comme les annales de la Restauration. « Miroir des hommes et des choses » expliquait-il en sa préface de 1826. Il ne se flattait point d'y apporter un style brillant comparable à celui des Martyrs: «Mon style politique n'est point l'effet d'une combinaison. Je ne me suis point dit: il taut, pour traiter un sujet d'économie sociale, rejeter les images, éteindre les couleurs, repousser les sentiments. C'est tout simplement que mon esprit se refuse à mêler les genres et que les mots de la poésie ne me viennent point quand je parle la langue des affaires». Apparemment, voilà une bonne leçon de style. Pourtant, Hugo ne put, en ses discours et ses écrits politiques ou sociaux, oublier ces mots de la poésie. Il y demeura suprêmement original, et atteignit aux plus hautes éloquences. Chateaubriand n'y atteint guère - par principe on le voit. Cependant, malgré qu'il s'en défende, sa haute plume reparaît en maint endroit. Dès qu'il s'échauffe, comme dans son pamphlet contre le Tyran (De Bonaparte et des Bourbons), il arrive à de superbes violences. Dans ses diverses et nombreuses brochures dont on a plus haut énuméré les principaux titres, et surtout dans le Congrès de Vérone, si courageux et vécu, il trace des portraits de main de maître1. Un soufle ardent traverse plusieurs de ses discours, et certains effets oratoires demeurent dignes d'un Berryer.2. Nombre de phrases sont à récolter comme des bluets et des coquelicots dans cette moisson d'épis un peu sévères. Mais encore faut-il qu'il se passionne. Désabusé comme nous le connaissons des principes monarchiques, il manquait trop de foi, en les défendant, pour nous illuminer d'une flamme qui ne brilla qu'au moment des polémiques, où d'ailleurs il se plaisait: «La polémique est mon allure naturelle, confiait-il à M. de Marcellus. Il me faut toujours un adversaire ». Au reste, en littérature politique, on a peu d'accent quand on expose; on n'en peut avoir que lorsque l'on combat. Ce fut le cas de Victor Hugo tout comme celui de Chateaubriand qui, là aussi, nous révèle une fougue de maître, de place en place.
(1) Louis XVIII, Alexandre, Metternich, Wellington, de Broglie, Martignac, Villèle... ↩
(2) Notamment dans son discours aux Pairs du 7 août 1830: «Inutile Cassandre, j'ai fatigué le trône et la pairie de mes avertissements dédaignés; il ne me reste qu'à m'asseoir sur les débris d'un naufrage que j'ai tant de fois prédit. Etc... » ↩