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L'Enchanteur 1768—1848

Troisième partie

Vito

La flamme de Chateaubriand · 8 min de lecture · p. 335–340 · chapitre 34 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Un mot encore sur ces graves sujets. Les temps que nous vivons excusent une parenthèse un peu longue.

Si le terme, si le sens de l'Humanité est son bonheur, il semble que l'Heure où j'écris ces lignes soit sur la route de sa faillite. L'Intelligence, ou plutôt la Raison y parut vouloir régner seule depuis un demi-siècle, et n'amena, tous comptes faits, que des misères, des deuils, des ruines, les hontes que l'on connaît, le malaise épouvantable où nous perdons pied. Il serait bon que l'on réentendit la voix du Cœur.

Au fond, le mouvement populaire qui se manifeste en réaction de ce qui se passe depuis six ou sept ans, est un courant de sensibilité, et je mets en lui mon espoir. C'est un courant de sensibilité malgré les apparences qui font briller surtout les revendications de salaire, limite de travail, réorganisation et autres. Si le Peuple commence à se lasser du mercantilisme, des profiteurs et de leurs protecteurs politiques, des combinaisons diplomatiques et des guerres sans cesse réallumées dans tous les coins, c'est qu'il commence à modifier sa notion du bonheur. Que revienne le règne du Cœur auquel il aspire, et l'on verra se rétablir la vraie notion du bonheur qui n'est pas dans la jouissance basse, fille du lucre, mais dans l'épanouissement de nos énergies, dans les saines joies du simple confortable, des promenades reposantes, des voyages instructifs (les voyages ont pris une extension extraordinaire) de l'hygiène, des plaisirs de l'esprit et des douceurs de l'amour. Qu'un labeur moins harassant assure ces félicités normales au milieu d'une vie tranquille encore que laborieuse, et sans inquiétude à son crépuscule, voilà ce que des millions de gens demandent, soyez-en sûr, dans le Peuple et la petite Bourgeoisie. Ce n'est pourtant pas là un rêve bien chimérique!

Non, ce n'est pas chimérique, ce bonheur simple dans la paix de tous. Mais une minorité turbulente, violente, insatiable, le refuse à la majorité. Si cette minorité avait toujours eu la noblesse d'âme d'un Chateaubriand, les complications actuelles nous auraient été évitées, s'accusant jusqu'à l'inextricable, jusqu'aux conflits internationaux qui n'ont jamais été, qui ne seront jamais des solutions.

Les solutions seraient dans un régime hardi de réformes. Chaque parti en propose, sincèrement peut-être, et je crois qu'il y a de la vérité dans chaque parti. Mais les partis se disputent au lieu de se liguer pour l'intérêt commun. C'est qu'ils ont, pourrait-on dire, les uns une vérité de réalité, les autres une vérité de justice idéale. De là leurs chocs.

Confrontez-les en effet. Les régimes démocratiques (donc les partis qui les représentent) ont pour eux la vérité toute sentimentale de l'esprit de justice. Ils sont justes, et d'autant plus qu'ils s'éloignent de la réalité pour se hisser vers un état idéal. Il est juste en effet que les hommes soient égaux devant la vie comme devant la loi. Il est juste que le plus humble ait son mot à dire sur les rouages qui l'entraînent et souvent le meurtrissent, et parfois l'écrasent. Il est juste que le travailleur participe à la gestion et aux bénéfices de l'entreprise qu'il fait prospérer. Et ainsi de la foule des postulats socialistes. Mais l'égalité, conception cérébrale, correspond-elle à la réalité de la Nature, donc de l'Humanité? Non. C'est l'inégalité qui est la loi naturelle, engendrant la loi sociale qui révolte les esprits purement spéculatifs. Par elle se trouvent faussés le suffrage universel et toutes les institutions fondées sur la théorie de la justice intégrale... Les régimes autocratiques, eux, même « libéralisés » comme l'entendait Chateaubriand, tiennent compte de cette inégalité, donc admettent, imposent la hiérarchie. Mais la hiérarchie mène à son tour aux privilèges, aux castes, aux injustices. Et ces régimes ne se maintiennent que par l'abus du Pouvoir. Cet abus, Chateaubriand ne craignait d'ailleurs pas de le dénoncer. (Article sur la suspension de la liberté individuelle, remplaçant le discours qu'il eût dû prononcer le 29 mars 1820 à la Chambre des Pairs, article des Débats, du 24 août 1024 sur et contre la Censure, etc...). La justice de ces régimes est en définitive plus mauvaise encore que l'erreur relative des régimes concurrents. L'anarchiste voudrait supprimer les uns et les autres. Chimère! car il en faut un, quel qu'il soit...

De quelque côté que l'on se tourne, ainsi l'on se heurte à d'insurmontables obstacles. Chateaubriand le sentait, n'acceptant plus l'injustice du passé, craignant celle de l'avenir. Son malaise était le nôtre, condamnés que nous sommes à marcher en avant par logique et par sentiment, sans ignorer, lucides, les dangers de cette évolution même. Et ce malaise, ainsi que d'autres constatations pénibles sur la vanité des choses, ne dut pas être la moindre cause de la mélan-' colie de René.

Ce malaise enfin, la Guerre l'a singulièrement empiré. Jamais une paix glorieuse ne nous fut plus tragique, preuve qu'il n'est plus de guerres qui paient, et que le grand but collectif des nations même hier ennemies devrait être de les rendre désormais impossibles. On a essayé, dès 1914, de tromper, d'aveugler la Nation par tous les moyens. On a suscité, entre. tenu, des griseries factices, des illusions dangereuses. Des taupes et des requins nous ont menés au bord du gouffre. Cet état lamentable ne peut durer. Ferai-je figure, comme Chateaubriand, d'un Cassandre fatiguant mes contemporains? Mais suis-je le seul à affirmer qu'on ne sortira du chaos que par un nouveau statut social?

Or, ce statut nouveau, voilà l'angoissant problème. Je veux donner de mon anxiété une raison qu'on ne voit pas assez parce que personne de ceux qui la connaissent parmi les dirigeants ou parmi l'opposition ne veut franchement l'avouer (par une tactique fort compréhensible), une raison qui ne tient même pas à l'hostilité fatale des Privilégiés contre leurs adversaires, une raison qui tient, ce qui est beaucoup plus grave, à la rapidité forcenée de l'évolution des esprits.

Jetez un coup d'œil en effet sur les différents stades de l'opinion, de l'œuvre libératrice. Ce fut d'abord, et puisant ses racines au Moyen-Age lui-même (affranchissement des communes, Etats-Généraux, etc...) la lutte contre l'Absolutisme, la Tyrannie mêlée de Théocratie. La Monarchie autocratique atteignit son sommet de gloire et d'excès sous Louis XIV. Sa décadence dura deux siècles, et la Révolution renversa pour toujours l'ancien Régime. L'Empire - simple météore - une fois passé, la Royauté ne put être désormais que constitutionnelle, et c'est cette forme améliorée que soutint Chateaubriand sans trop la croire définitive, mais simplement, idée après tout 'défentable, en estimant que, pour son époque au moins (opinion plus défendable encore) elle était la plus propre à maintenir l'équilibre entre ces deux nécessités indiquées plus haut de l'ordre et de la liberté. Vint la doctrine républicaine, vieille comme le monde d'ailleurs, qui vainquit la doctrine monarchique, et l'on pensa longtemps, et beaucoup pensent encore qu'elle était la dernière, la suprême formule gouvernementale. Nous eûmes donc la République, après deux ou trois essais, la République actuelle. Indiscutablement bourgeoise, on l'a vue malheureusement maintenir nombre de privilèges, remplacer l'aristocratie par la ploutocratie, on l'a vue à son tour impérialiste, oppressive, agissant souvent comme les régimes honnis, finissant par soulever contre elle nombre d'intellectuels et presque tout le Prolétariat dont lentement mûrissait l'élite. Cette élite d'opposition a - depuis longtemps pénétrée des ardentes rêveries de théoriciens de marque - appelé de ses vœux le règne du Socialisme. Et voici que le Socialisme apparut à son tour comme le définitif remède à nos maux. Mais déjà du sein du Socialisme s'est élevée une foi nouvelle (ou renouvelée du corporatisme) et qui est le Syndicalisme. L'élite du Syndicalisme, en opposition, quoi qu'on en pense, avec l'élite du Socialisme (tout comme protestants et catholiques sont des frères ennemis nés du Christianisme) s'avise que ce Socialisme n'est que la forme démocratique d'un régime lui-même périmé et avec lequel il faut rompre. Il accepte, affirme-t-elle, les mêmes procédés d'administration que la République, et commet les mêmes erreurs en se fondant sur le principe de l'autorité incompétente - tout comme d'ailleurs la Monarchie. Or, le pouvoir politique est incompétent; seule est compétente l'élite du Prolétariat qui, connaissant à fond le Travail et ses lois, peut et doit déterminer le statut social.

Voilà ce que dit le Syndicalisme, formidable déjà de puissance à l'heure où j'écris. Il prend sa source, remarque le Dr. Toulouse, dans les droits du citoyen non en tant qu'électeur et membre de la personne souveraine de l'Etat, mais en tant que travailleur et produtteur. Il entend grouper les travailleurs en vue de l'amélioration de la production, et ramener le Gouvernement aux uniques préoccupations techniques, ne le voulant que comme agent de liaison et non comme agent législatif. On a compris la différence: le Socialisme désirait saisir le Pouvoir. Le Syndicalisme entend saisir la Production même.

Est-ce le dernier terme? Tenons-nous cette fois la panacée? Que non! s'écrie une nouvelle minorité au sein du Syndicalisme. Et voici surgir, avec un programme plus strictement logique parce que plus idéaliste encore, plus exigeant et plus menaçant comme le sont tous les minoritaires, le Communisme. Ne le supposez ni de mince valeur, ni négligeable. Il a ses hommes, ses livres et ses revues, ses solutions étudiées et non point vaporeuses comme d'aucuns pourraient le croire. C'est si peu une chimère qu'il a eu la force, tout récemment, entre l'heure où je jetais le brouillon de cette page et celle où je l'ai recopiée, de casser en deux le parti Socialiste, d'installer un nouveau groupe de défenseurs au Parlement, groupe faible encore mais ardent et résolu, de proclamer nettement son adhésion à la troisième Internationale, dite de Moscou.

Alors, s'il triomphe, s'en tiendra-t-on là?1. Et voici justement ma grande inquiétude au milieu de ces partis dont on a vu que je ne préconisais aucun, mais sûr de voir clair en leur mêlée: La République a été menacée par le Socialisme avant d'avoir abouti au bonheur humain dont il est d'ailleurs possible qu'elle soit incapable. Le Socialisme a subi l'assaut du Syndicalisme avant d'avoir donné sa mesure. Le Syndicalisme n'a pas donné ses fruits que déjà le Communisme le traite en ennemi. Où en arrivera-t-on? C'est ce que, désolé par son regard d'aigle sur les horizons politiques, se demandait avec anxiété, soyez-en certain, voici cent ans déjà, René de Chateaubriand.

(1) Naturellement non. Le Congrès Communiste d'octobre 1922 a montré sa rupture en deux parties, dont l'une extrémiste par rapport au Communisme d'hier. ↩