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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

III

La flamme de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 259–265 · chapitre 26 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nous voici en 1846. C'est maintenant la misère de l'impotence. Chateaubriand, tourmenté de goutte, devient sourd. Mme Récamier, atteinte d'une cataracte, devient aveugle. Mais leur admirable amitié ne se décourage pas. René se fait porter à l'Abbaye chaque jour, et on le monte auprès de Juliette qui doit le recevoir rideaux clos. Ils restent assis l'un près de l'autre, et ce face à face de la Beauté et du Génie tous deux s'embrumant, avait quelque chose de tragique et de sublime. Elle ne le voit presque plus. Il l'entend à peine. Leur conversation se fait rare, et le Silence les enveloppe vivants, comme si déjà s'accomplissait une descente au tombeau. Nul doute qu'ils ne songeassent à l'éternité. Songerie qui pour René se dédouble: le chrétien et l'artiste y pensent tour à tour. Et peut-être la consolation va-t-elle plutôt de l'artiste au chrétien, sachant que son nom survivra. Mais on n'a pas à douter non plus que le chrétien s'affermisse en sa foi. La petite flamme celtique souvent signalée en ces pages n'a plus la vigueur d'une pensée jeune pour la soutenir, même inconsciemment. Le lueur des hérédités récentes l'a dominée. Et c'est en catholique sincère et pieux que s'éteindra bientôt le grand Breton.

En août, on essaie d'opérer Juliette, et René va tous les jours la voir à Passy, jusqu'à ce qu'une chute malheureuse au Champ-de-Mars (ses chevaux s'emportèrent, il tomba, la clavicule cassée, et fut traîné quelques mètres) interrompît ces fatigantes visites. Depuis lors, l'amie revenue, on devait le monter de sa voiture au salon, et l'installer dans un fauteuil qu'on roulait vers la cheminée.

Le 9 février 1847 mourut la petite vieille distinguée et charitable qui était Mme de Chateaubriand, et quatre mois plus tard ce fut le tour de Ballanche. Juliette, ayant arraché pour le veiller le bandeau qu'elle devait garder sur les yeux, perdit tout à fait la vue. Alors René lui offrit de l'épouser. Et elle eut cette réponse infiniment digne et douce:

A quoi bon? Quelle convenance à nos âges peut s'opposer aux soins que je vous rends? Si la solitude vous est une tristesse, je suis prête à aller m'établir dans la même maison que vous... Ne changez rien à une affection parfaite.

En juillet 1847, affaiblie sous le poids et la tristesse de l'âge, elle tomba malade, dut aller à la campagne. Affligé, il ne put la suivre et pourtant fit encore en ce temps-là un petit voyage à Lestang chez son vieil ami Hyde de Neuville, mais il revint vite. On essayait sur Juliette une seconde et inutile opération. L'obscurité, le silence redoublaient autour d'eux qui avaient l'air, selon l'expression de M. d'Estourrel « de répéter pour le tombeau ».

Parfois, ils rompaient l'affreuse nuit montante. Celui-ci récitait des vers jusqu'à ce que la mémoire lui manquât, et Celle-là continuait alors la pièce inachevée. Poignante fraternité du Poète et de la Muse! Spectacle touchant que ces deux voix mêlées pour chanter encore avant que d'expirer!

Les derniers mois, Chateaubriand recevait de temps en temps, rue du Bac, cinq ou six amis, les mêmes toujours, outre Mme Récamier: Ampère, la comtesse Caffarelli, Loménie, Noailles. Une chambre simple comme un cellule. Un lit de fer avec ses rideaux blancs, et le crucifix au mur. Deux fenêtres sur un petit jardin. Une statue de Velléda sur la cheminée. Des livres épars, et une caisse de bois blanc contenant le manuscrit des Mémoires d'Outre-Tombe... -- « tout son génie et tout son cœur ».

Le 24 février 1848, Louis de Loménie vint annoncer l'établissement de la République. Chateaubriand sourit tristement: « C'est bien, cela devait arriver ». Parut Béranger, à qui le vieux lion murmura: « Eh bien! vous l'avez, votre République! » Ce à quoi, dit Collombet, le chansonnier répondit:

J'aimerais mieux la rêver que la voir.

Les Journées de Juin arrivèrent. Chateaubriand, troublé, s'alita. Le 2 juillet, il demanda un prêtre, reçut la viatique, dicta une rétractation de tout ce que ses écrits pouvaient contenir de contraire à la Foi, et, tranquille, mit en ordre sa conscience et ses affaires.

Juliette Récamier ne le quittait plus. Elle était là quand il expira le 4 juillet, vers 8 heures du matin. Mais comme il ne parlait plus et qu'elle ne le voyait pas, elle ne s'aperçut point du moment où il trépassa, et ne le sut qu'en entendant les prières...

Et ce fut le grand, l'immense, le définitif Silence où sombra cette âme de noble orage et de bel orgueil. Et ce fut quoi, pour lui? L'éblouissement d'une ère nouvelle avec la comparution au Tribunal d'un Dieu? L'échappée de l'âme effarée qui cherche un autre corps où se tapir? L'absorption par une collectivité spirituelle? Le pur et simple. Néant? Hélas! Hélas! qui saura où s'en vont les meilleurs et les pires d'entre nous, les plus humbles et les plus célèbres, les êtres à peine débrutifiés et les élites de l'Intelligence universelle?

Dans la chambre épouvantablement vide ne pleurait point l'abandonnée, stoïque et sûre de peu survivre. Elle rentra chez elle. Et à l'heure où d'habitude il venait chaque jour, elle tournait vers la porte son visage aux yeux clos. Et parfois elle avait de Lui, dit sa nièce, l'apparition soudaine...

Moins d'un an plus tard, au mois des fleurs, cette Fleur humaine s'effeuilla. Ayant quitté l'Abbaye par crainte du choléra, c'est du choléra qu'elle mourut chez Mme Lenormand. Mais affirme-t-on « par une exception remarquable, l'affreuse maladie n'altéra point son visage. Ses traits avaient l'aspect d'un beau marbre; on n'y apercevait aucune contraction, aucune ride, et jamais la majesté du dernier sommeil ne fut accompagnée d'autant de douceur et de grâce ».1.

(1) Le botaniste-écrivain Adalbert de Chamisso, accomplissant un grand voyage, aborda certain jour dans une île inconnue où vivait une peuplade aux mœurs douces. Ces sauvages adoraient une idole que le poète voulut avoir. Et à sa grande surprise, cette idol‹ n'était autre qu'un portrait de Juliette Récamier, d'après Isabey. L'anecdote est tellement jolie qu'on doute qu'elle soit vraie bien que le chevalier de Cussy, qui la raconte en ses Souvenirs, dise la tenu de Chamisso lui-même. Espérons cependant en son exactitude émouvante, signe du règne de la Beauté devenue Dieu pour quelques hommes ! ↩

Elle s'en allait en beauté, comme lui, dont on sait l'enterrement au Grand-Bé par un jour de tempête et devant une foule imposante... Elle s'en allait en beauté calme comme il s'en était allé en beauté farouche. Et ces deux morts, - chacune pareille à la vie qu'elle terminait, - s'accordaient ainsi en une harmonie suprême...

IV

Savoir vieillir est une vertu, mais pouvoir vieillir est une chance. Chateaubriand sut vieillir. Hugo, Voltaire, Gœthe le surent également. Lamartine beaucoup moins. Il n'est pas douteux que la répercussion de cette science de l'attitude aux derniers ans soit profonde sur la gloire de celui qui la pratique. Car le mémoire des contemporains, comme celle des générations ultérieures, est terriblement injuste et capricieuse, de même que leur jugement. Et pourquoi ne le serait-elle pas, lorsque l'on sait l'étonnant manque d'esprit critique de la plupart des hommes!

C'est une chose frappante, et décourageante aussi, que de constater, à la lecture d'articles ou de livres, que d'entendre, au cours des conversations innombrables qu'on peut avoir au long d'une vie, le peu de lucidité, de sincérité profonde, de documentation sérieuse d'où découlent de péremptoires opinions. Déjà, le fait malheureusement fatal d'ignorer une foule de détails sur telle doctrine ou telle œuvre dont on arbitre la valeur, conduit à des estimations souvent très erronnées. Ajoutez-y le parti-pris de ramener l'idée ou l'homme en cause aux tendances personnelles afin de les faire servir pour ou contre ce que l'on croit; ajoutez-y l'étroitesse d'esprit de tant de gens incapables de s'élever aux notions générales, aux extériorisations larges d'eux-mêmes; ajoutez, pour ceux qui écrivent, la crainte de paraître ne pas savoir conclure, et pour ceux qui discutent le défaut de ne pas savoir écouter; et vous arriverez à un bien maigre bilan de vérité au bout de cette colonne de journal, de cet entretien, de cet ouvrage... La critique est la chose la plus galvaudée et cependant la plus difficile... Quel génie - et ce serait encore un rôle constructeur digne de lui -, quel génie doué d'intuition suffisante et d'équilibre spirituel parfait, dégagé de toute école et de tout préjugé, possédant un grand savoir et une lecture universelle, quel génie nous donnera le chef-d'œuvre en un, dix ou cent volumes, résumant avec ampleur une vue d'ensemble sur la littérature du Monde?1.

(1) Ou même simplement sur la Littérature de la France qui n'a pas encore eu, comme son Histoire, un Michelet. ↩

Ce grand écrivain-là pourrait exister. Sainte-Beuve, Taine, Brunetière ont failli l'être. Il pourrait exister à condition qu'il s'exerçât de bonne heure, qu'il eût une mémoire de premier ordre, une conscience lumineuse et sagace, une plume d'or et de ter, enchanteresse et solide. Nous l'attendons. L'heure est favorable. Elle sera de plus en plus favorable bien que la tâche semble devoir, parallèlement, devenir de plus en plus lourde. Car en effet l'Intellectualité humaine s'éclaire chaque jour davantage, se dégage des contingences, se hausse vers les sommets de vérité... Je ne sais pas s'il peut encore y avoir un très grand poète, tant notre Sensibilité s'affaiblit au profit de notre Raison. Mais je crois qu'il peut y avoir, précisément pour cette même cause, et prochainement, un très grand critique.

Loin de moi la vanité de penser que mes tentatives sur René de Chateaubriand et sur Victor Hugo simples essais de pénétration du génie - aient réalisé l'esquisse même d'un genre de critique à la hauteur de ce que je rêve. Du moins je voudrais en avoir, d'un doigt tremblant et modeste, indiqué le chemin...

Revenons à nos moutons, ou plutôt à notre lion. Pauvres, disais-je, injustes par conséquent, nombre de verdicts littéraires. Le Monde des Lettres, outre qu'il est souvent une fosse aux ours, est aussi un fossé d'exécutions sommaires, de flagrantes iniquités... Il est donc naturel, habile pour un grand écrivain, d'aider à ce jugement de la Postérité, de se créer une immortalité selon ses vœux. C'est ce qu'a fait Hugo, et, avant lui Chateaubriand. C'est en cela qu'ils ont su vieillir, préparant l'un et l'autre les siècles futurs à la sentence qu'ils en attendaient, qu'ils leur dictaient presque. Et l'on avouera qu'ils n'ont pas manqué leur coup!

Savoir vieillir est d'une bonne diplomatie. Oui. Encore faut-il pouvoir vieillir, et je le répète, c'est cela qui est une chance. Une de ces nombreuses chances sur lesquelles je voudrais appeler l'attention, car elle est, en dehors du talent, un incontestable élément de réussite ultra-vitale.

Je ne suis point le premier à le dire, mais il est très certain qu'une grande part de « veine » entre dans la renommée. Tel « n'arrive point » parce que sa carrière fut entravée par le bourgeoisisme hostile de sa famille, parce qu'il ne rencontra pas l'ami nécessaire, parce qu'il ne sut ou ne put pas lancer suffisamment ses œuvres, parce que la maladie ou la gêne l'arrêtèrent, parce qu'un mauvais hasard fit que jamais les critiques notoires ne feuilletèrent ses travaux, parce qu'il mourut trop tôt, que sais-je? Et tel «arrive » parce qu'il n'eut aucun de ces obstacles, ou qu'il put en surmonter quelques-uns, ou que les circonstances lui furent favorables.

Considérez Chateaubriand dont je me garderai de diminuer la valeur, l'énergie, ni la part de mauvais destin. Mais enfin, il possédait un grand nom qui certainement lui servit; il eut des malheurs d'argent mais aussi des aubaines pécuniaires; il trouva sur sa route deux admirables amis qui le soutinrent toujours; il eut, aimable et spirituel, des sympathies précieuses de femmes, et l'on sait le rôle énorme des femmes dans la constitution et la consécration d'une gloire littéraire; il débuta par un éclatant succès - voulu, certes, et cultivé! - coïncidant avec une éclatante actualité; il put occuper de hauts postes; il vieillit enfin, - ce qui n'est pas donné à tout le monde - et sous les auspices de la plus belle, d'une des plus intelligentes femmes de son temps, soigneuse de sa célébrité, et dressant de lui, vivant. une statue éblouissante.1.

(1) « La carrière littéraire du mélancolique René a été une incroyable réussite » (Jules Lemaître). ↩

Voilà quelques-unes de ses chances. Or, il n'est pas un de nos grands noms qui n'en alignent du même genre. Lorsque ces chances n'étayent qu'un talent ordinaire, elles finissent par l'imposer déjà. Quand elles peuvent étayer un talent extraordinaire, elles l'empêchent à jamais de sombrer.

Songeons en revanche à ces autres talents qui se fussent développés, qui eussent connu l'auréole, si la chance les avait un peu plus servis. Penchons-nous sur ceux-là qui, conscients de leur valeur, sachant se juger, capables de progrès, ne parviennent pas, malgré leur courage et leur persévérance, à réaliser leur vie, à pétrir leur rêve aux paumes des mains fatiguées à la longue. Heureux Chateaubriand, flamme que le bon destin sut garder des vents mauvais! des vents mauvais qui en éteignent d'autres et les plongent dans une Nuit imméritée.

Bom

tibzo

HebeN