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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

III

La flamme de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 28–34 · chapitre 4 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le génie a des causes que peut énumérer en partie la doctrine tainienne. Il a aussi une cause supérieure qui nous échappe et qui peut-être lui échappe à lui-même. Parfois très lucide, il est parfois inconscient de ce qu'il vaut. Stendhal ruminait la certitude de triompher un demi-siècle après sa mort. Racine craignait la disgrâce de l'Avenir après celle de son Roi. Le plus grand des deux fut encore ici celui qui souffrit davantage.

Le génie se possède moins qu'il n'est possédé. Genius signifie démon. Le génie a en lui un démon qui le mène à des pics de vertige. Ne vous apparaît-il pas confusément que l'anecdote évangélique de la tentation dans le Désert contient le symbole de cette idée?

De ces pics de vertige, le génie voit très haut et très loin. Il absorbe des visions et il en émet. Il palpe l'infini comme avec d'invisibles antennes. Il sent, plus souvent qu'il ne les détermine sciemment, certains rapports encore inconnus entre l'Homme et l'Un vers, certaines lois non seulement physiques mais morales. Il fait des déductions qui à d'autres sembleraient absurdes. Il devine des logiques insoupçonnées. Il a des intuitions inouïes, des divinations qui étonnent les mortels et le font immortel. Je conçois ainsi les vieux prophètes, vrais visionnaires, génies dans leur genre, et m'explique mieux que Victor Hugo, ayant lui-même de tels frémissements sacrés, ait parlé sur le ton que l'on sait d'Isaïe «grondement de foudre continu», et d'Ezéchiel, «divin fauve». Il ne sourit pas, lui, d'un Job ou d'un Jérémie, ni d'un saint Jean à Pathmos, l'Apocalypse étant à coup sûr œuvre obscure mais géniale, pleine d'éclairs à l'instar d'une nuit farouche d'ouragan. Pour lui, tout gén'e à son Pathmos: «Il est libre d'aller ou de ne pas aller sur cet effrayant promontoire de la pensée... S'il va sur cette cîme, il est pris... Déormais il sera le penseur dilaté, agrandi mais flottant, c'est-à-dire le songeur1... Il devient extraordinaire aux autres hommes, ayant une mesure différente de la leur, et il a des devoirs qu'ils n'ont pas.» Oui, il y a du génie dans le prophète, et il y a du prophète dans le génie, qu'il s'appelle Rabelais, Rousseau, Balzac, Chateaubriand... Le génie peut se tromper, il reste sublime. Il est possédé, oui, mais il sait prendre quand même son démon par la main.

(1) Bien remarquer ce passage du William Shakespeare où Victor Hugo indique que le génie (ne pensait-il pas à lui-même?) peut ne pas émettre de vérités absolues, définitives, semblables aux découvertes scientifiques. Les savants en revanche n'ont pas forcément du génie parce qu'ils trouvent certaines lois, certains principes intéressants. Néanmoins un Newton, un Claude Bernard répondent à une possible définition du génie. Chateaubriand à côté d'eux, vient en excellente illustration du passage cité. ↩

IV

Le génie croit à sa mission. Il a en lui une certitude confuse mais réelle, tenace, héroïque, — lyrique pourrait-on dire, tant elle chante comme un poème en son cœur. Il sait qu'il a un rôle à jouer ici-bas. A lui les grands buts, les vastes espérances. Il est surhumain parmi des milliers d'humains et des milliers de sous-humains.

Nul n'est indispensable, affirme un proverbe imbécile. Si, le génie est indispensable. Le Monde ne serait pas ce qu'il est si Archimède, Bacon, Papin, Darwin, Bell, Berthelot, Pasteur, Edison, Marconi n'avaient pas existé, si Michel-Ange, Léonard de Vinci, Beethoven n'étaient pas nés, si Racine, Molière, Chateaubriand n'eussent franchi le ventre maternel. Vous dites: d'autres auraient inventé la machine à vapeur, peint la Joconde, écrit Phèdre. Qu'en savez vous?

Pourquoi le génie n'aurait-il pas une mission dont la hantise l'habite, alors qu'il n'est guère d'homme, même ordinaire, qui ne s'imagine marqué par le destin pour une tâche d'ordre général? Voyez ce philosophe penché sur un système qui doit, à son avis, fournir au Monde de nouvelles directives morales. Voyez cet historien qui prétend, sur documents inédits, à d'autres explications que celles reçues, de tel règne ou de telle guerre. Voyez ce savant cherchant une théorie neuve de la matière, cet inventeur dessinant un appareil qui va transformer l'industrie. Voyez ce tribun, ce professeur, ce poète, cet apôtre au milieu d'un flot de disciples. Tous estiment avoir une action sur la foule ou sur l'élite, et compter pour l'Humanité; tous ont foi dans leurs gestes, bien que tous ne soient pas géniaux. Pourquoi les vrais génies n'auraient-ils pas aussi, et plus qu'eux, le désir d'être des conducteurs d'hommes?

La mission du génie est d'inventer, c'est-à-dire au sens étymologique, de trouver. Le génie trouve. Il trouve des harmonies, des rapports, des systèmes, des manières de pensée, de sentir (c'est le cas spécial de Chateaubriand) que l'on ne connaissait pas encore, au moins dans la nuance qu'il apporte ainsi qu'un rayon nouveau arraché à la Divinité. Qu'il s'agisse de poésie, de musique, de peinture, de sciences, de mécanique, il n'importe; la trouvaille est son fait. l'Tâche diverse, énorme et féconde. Tâche indispensable à défaut de laquelle nous végéterions encore parmi les vicissitudes de l'âge des cavernes. Les poètes ont-ils mieux deviné cet apport du génie, qui employèrent le mot fondamental à leur profit, et voulurent s'appeler jadis troubadours et trouvères? Sans les génies nous serions restés de simples tubes digestifs. Sans les génies nous n'aurions pu lever la tête vers le ciel, les vérités éternelles et les rêves hautains.

Le génie trouve. Il trouve à la fois par l'instinct, don sacré, inanalysable, et par le travail, la réflexion, nés de l'effort. Nous lui en devons un double respect. C'est par ce regard qui devine, de haut, de loin, que le génie a quelque chose de l'aigle. Regard profond des Chateaubriand sur l'Avenir littéraire, des Balzac et des Jaurès sur la société en formation au sein de la société où ils vivaient, des Cuvier et des Darwin sur la vie des êtres terrestres, des Pasteur sur le mystérieux grouillement des microbes, des Marconi sur le frémissement ondulatoire de l'invisible, des grands astronomes sur la genèse des univers... Phalange sublime, celle de ces trouveurs d'inédit, d'inconnu, de ces dragueurs de l'inexploré, de ces hommes qui ne ressemblent pas autres, avec leur cerveau puissant, avec leur force, avec leur flamme, avec on-ne-sait-quoi de prométhéen...

V

Qui nous envoie les génies? Qui suscite parmi nous cette élite exceptionnelle? Qui nous donne ces bergers étranges, ces agents de perfection, ces pionniers du progrès, ces semeurs augustes de pensée ou de sentiment, ces marchands de bonheur, d'énergie ou de beauté, ces sonneurs d'idéal? Produits du sol, du climat, de la race, du milieu, du moment, - c'est bientôt dit. Serait-ce une éclosion mathématiquement fatale? Qui décante une famille jusqu'à cette sublimisation d'un ou plusieurs rejetons? Pourquoi les cent Bach, les deux Dumas, l'unique Chateaubriand? Qui leur féconde à ce point le cerveau, les charge ainsi que des condensateurs spirituels? Quelle loi régit leur embryogénie, leur formation dans l'enfance, et puis l'adolescence? Dans quel éther ravissent-ils leurs germes? Quelle source, tombée de quelle urne, les alimente? Mystères que la Science par eux déroutée sans cesse et comme à plaisir, ne résoudra jamais.

L'étonnant, je le remarquais plus haut, est qu'ils ne fraternisent pas toujours entre eux, que leurs fronts se heurtent, qu'ils ont souvent contre leurs émules des colères et des dédains, telles en l'Olympe des querelles de dieux... Philosophes, savants, artistes, poètes, quelle que soit leur valeur incontestée, se contestent les uns les autres. Un Descartes faisait meme table rase de ses prédécesseurs! Rabelais se sait odieux à Calvin. Hugo jalouse Gœthe. Voltaire raille Shakespeare. Newton se chamaille avec Leibnitz. Nietzsche essaie de démolir Kant. Beethoven ne peut souffrir Weber. Rousseau écrivait à Voltaire avec une dignité qui cachait de sombres colères: « Monsieur, je ne vous aime point.» Le lion romantique Delacroix rugit contre les lions classiques. De grands musiciens d'aujourd'hui nient de grands musiciens d'hier. D'illustres savants réfutent de non moins illustres savants. Des éloquences entrent en tournoi... Mais quoi! les génies ne sont-ils pas des hommes, et plus ou moins bilieux, et plus ou moins courtois, - et si individualistes, tous! Qu'ils se disputent: ils n'en restent pas moins, tous, des esprits de premier ordre. Ces disputes mêmes ne sont pas toujours vaines. De ces chocs jallirent maintes étincelles... Car tous, ils tiennent dans leur main, comme Leus sa foudre, une part de vérité. Ils agitent ces mains, et en les secouant font tomber sur nos têtes une bénédiction de flammèches. Doctrines, visions, prophéties, œuvres d'art contiennent, venant d'eux, un peu de certitude et beaucoup de beauté. Ne faisons pas les difficiles. Acceptons, bras tendus, paumes ouvertes.

VI

Donc, ils ne sont pas impeccables; ils re sont pas complets; ils ne sont pas des absolus dans le vrai ou le beau. Pourquoi leur en demander tant? Allah est Allah et Mahomet est son prophète. Les génies ne sont que les prophètes de la Vérité, les estafettes de l'Idéal, les hérauts de la Beauté. Hommes, ils ont leurs défauts. C'est déjà quelque chose qu'ils aient de telles qualités. Ils font leur besogne mystérieuse, immense, souvent défectueuse, tronquée; ils la laissent en train, fatigués un jour par la vie terrible qui leur est dévolue, par la route semée de pierres cruelles, par la haine, la sottise, l'envie, l'injustice, ou fauchés par une mort prématurée. D'autres achèvent le travail commencé, prennent la suite de l'édification. Ainsi se sont élevées les cathédrales. Ainsi ont mûri les doctrines libératrices. Ces créations s'entrecroisent, se parfont ou se confondent, se détruisent par place. Mais cette collaboration obscure finit bien par produire un réel progrès, un peu plus de joie sur la Terre... Petits juges en toque appelant à votre barre les titans aux cheveux libres battus par le vent des hauteurs, n'oubliez pas que ces doigts qui parfois tremblent, que ces volontés qui parfois défaillent, pétrissent en définitive l'Avenir, et que leur labeur, grandiose malgré ses lacunes, par surcroît vous alimente vous-mêmes!

Jetons dans le débat quelques noms en exemples, - en exemples littéraires.

Rabelais obscène: oui. Mais quelle explosion de vitalité, quel hymne à la fécondité universelle parmi les anémies d'un âge éperdu de métaphysique religieuse, quelle bouffonnerie auguste au fond de laquelle se tapit une vénérable sagesse!Après lui peut couler largement le flot du bon réalisme.

Montaigne diffus et sans art: oui. Mais quelle leçon «succulente et nerveuse» de rationalisme épicurien, et aussi de langue savoureuse et variée. Il veut que le style épouse la pensée, et l'art classique après lui peut naître, le vrai, celui qui contient autant d'humanité que d'esprit français. Il est la source du positivisme, du criticisme grâce à quoi nous avons déchiré tant d'oripeaux spirituels!

Rousseau personnellement peu moral, littérairement trop prolixe: oui. Mais quelle imperturbable logique fustigeant de son solide fouet l'Hypocrisie sociale et ramenant l'Esprit aux lois de la Nature, quelle fongue dans la thèse et quelle hardiesse dans l'éloquence! Son lyrisme est comme un souffle sur du feu qui couve, et voici j'aillir la flamme de la grande Révolution. Et voici jaillir en art le subjectivisme et le pittoresque. On le trouve debout à l'entrée de tous les chemins où nous avons lancé nos cavales ailées.

Chateaubriand sans chef-d'œuvre et truquant ses impressions: oui. Mais nous verrons quelles initiations il a aussi, Celui-là, à son actif... J'ai pris trois noms au hasard. D'autres génies ont ouvert d'autres avenues du domaine esthétique, ou élargi d'anciennes percées. La demi-douzaine de géants littéraires du XVIII® siècle collaborent au bouleversement de Quatre-Vingt-Neuf. Lamarck et Cuvier se complètent à la même époque où bientôt naîtra Darwin et cette doctrine des évolutions qui va bouleverser les vieux dogmes. Copernic reprend et féconde au bout de deux mille ans les idées du pythagoricien Philolaus. Que serait en revanche la découverte de Papin sans ses perfectionnements ultérieurs? Nos meilleures acquisitions scientifiques sont nées par étapes. Quant aux grands artistes, ils ont généralement ceci de supérieur aux grands savants qu'ils se réalisent eux-mêmes en œuvres définitives. Pas tous, et Chateaubriand serait justement à ce point de vue un cas proche de celui des inventeurs, tant il est vrai que l'action du phénomène appelé génie est souple, diverse, mêlée. Car René à semé des conceptions plus qu'il n'a réussi de livres. Encore que, père des Romantiques, il n'ait guère été dépassé par ses fils en sortilège verbal, - ceci constaté si l'on disloque sa production en milliers de phrases plus exquises les unes que les autres.

Créer, en somme, voilà le secret du génie, - et l'on devine ce que ce mot contient de surhumain, de difficile, de particulier, de rare. Le génie crée. C'est en cela qu'il mérite l'épithète de divin. Il est souvent des parties ratées dans sa production vertigineuse. Mais, dites, est-ce qu'il n'y a pas des choses ratées dans ce qu'on appelle la Création, œuvre du Dieu que les croyants nous donnent comme la Perfection suprême?