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L'Enchanteur 1768—1848

Troisième partie

XII

La flamme de Chateaubriand · 5 min de lecture · p. 315–317 · chapitre 31 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Et nous voici arrivés au livre suprême, aux Mémoires d'Outre-Tombe. Si des Mémoires pouvaient être chefs-d'œuvre,2 ceux ci en seraient un, alors que les Martyrs n'en sont pas un, qui eussent pu le devenir. Pourquoi? Parce que les Martyrs n'ont pas la sincérité fondamentale des Mémoires, qui sont la substance même, le fond de Celui qui nous les donna, et qui sont adéquats, plus est, à son tempérament d'essayiste, et qui furent chéris par-dessus tout de . leur auteur. L'œuvre la plus aimée n'est-elle pas presque toujours la plus belle?

(2) J'exagère peut-être et l'on me répondra qu'après tout il n'y a nulle impossibilité à ce que des Mémoires fussent chef-d'œuvre, malgré mon argument qu'ils ne sont qu'une suite de souvenirs mis bout à bout et qu'on peut allonger ou raccourcir au détriment d'une des qualités primordiales de l'art littéraire, qui est l'unité. Cette unité en effet peut exister dans le style et le ton, dans la vie même du héros qui se raconte. Au demeurant, remarque Rosny aîné, les Mémoires constituent un excellent district de notre littérature, car, malgré les déformations de la vérité dont ils fourmillent, ils projettent une lueur sur la réalité humaine maquillée par les discours, biographies, palmarès officiels. Et ils sont si intéressants, si palpitants, sous la plume d'un Montaigne, d'un Saint-Simon, d'un Jean-Jacques, des Goncourt aussi et de nos modernes antobiographes! Les Mémoires sont un genre bien français. Chateaubriand l'a illustré de la façon la plus brillante et la mieux réussie. ↩

Sans ses Mémoires, on ne lirait presque plus Chateaubriand. Il les commence en 1811, les achève en 1841. Trente ans de travail passionné. On sait qu'on 1836 une société lui offrit vingt-cinq mille francs, toutes dettes payées, avec, en plus, un viager de douze mille francs. En 1844, Emile de Girardin s'octroya pour quatre-vingt seize mille francs le droit de les publier dans la Presse. « Il résulte de cette situation unique, sourit Jules Lemaître, que le plus grand plaisir que puisse goûter Chateaubriand, le plaisir de se peindre lui-même, selon son gré et pour sa plus grande gloire, ce plaisir littéralement le fait vivre, le nourrit et l'habille; qu'il est payé d'avance pour écrire son propre panégyrique en autant de volumes qu'il voudra, et comme il le voudrai Les Mémoires, ce fut donc toujours, et jusqu'au bout, une source pour lui de volupté. Aussi, joyeux, il s'y met tout entier, avec ses qualités, ses défauts, son imagination, sa sensibilité, sa naïveté même. Rien ne le borne et rien ne l'entrave. Son génie débridé s'exprime. Et c'est le mieux ainsi.

Pas d'unité sans doute, sinon celle que fournissent sa personnalité débordante, et disons-le, sa vanité excessive. Pas d'harmonie suffisante, peut-être, à cause des longueurs, et Nisard avait belle de critiquer ces souvenirs modifiés, amplifiés, romancés parfois. Mais toutes les confessions publiques de ce genre en sont là, et on leur demande moins de vérité que de valeur littéraire. Vérité d'ensemble, là encore, et préférable aux exactitudes de détail. Mensonge de la Beauté, mais Beauté certaine.

Chateaubriand se peint donc selon son rêve, lequel a sa vérité, certes! puisque sortie du cœur et du cerveau de l'auteur, Il ne veut présenter au Monde et à l'Avenir, de lui, que ce qui est beau. C'est son droit comme ce fut le droit de Rousseau de se présenter à nous cyniquement, tout nu. Et il arrive au livre « le plus éclatant, le plus divertissant qui soit, et aussi magnifique que sont douloureuses les Confessions ». Livre qui devient un vrai régal quand on nous l'offre sous forme d'anthologie ramassée en la seule suite de ses belles pages. Livre qui vaut tous les Martyrs, tous les Abencérages et tous les Itinéraires. Livre varié, brillant, exquis, parfois de très grande allure, parfois très émouvant. J'aime cela. Je voudrais avoir fait cela, suprême hommage. Souvenirs, anecdotes, tableaux, aveux, rêveries, et l'histoire de la France mêlée cette histoire d'une âme. Et quelle leçon de style. Une des plus précieuses que je connaisse, et qu'il faudrait faire étudier pieusement dans toutes les écoles, et que beaucoup de nos jeunes littérateurs, enflés de leurs découvertes, devraient bien reprendre avant de s'octroyer du génie rénovateur... Aussi bien, la plupart des idées du Maître étant maintenant diffusées, devenues quasi-banales, Chateaubriand n'est plus guère que cette leçon de style. Mais il est encore cela, et c'est beaucoup pour un écrivain, c'est le principal. « A une heure où l'on parle beaucoup de la crise du français, remarque Victor Giraud, où, à n'en pas douter, chez les nouveaux venus la langue fléchit d'une façon parfois bien inquiétante, il n'est peut-être pas de grand écrivain que l'on puisse plus utilement étudier ». Il dit étudier et non pas simplement relire. Etudier ces incomparables morceaux que sont, dans les Mémoires d'Outre-Tombe les pages consacrées par René à son enfance et à Saint-Malo, à son adolescence et à sa sylphide, à Combourg, au printemps et à l'automne bretons, à sa vie lugubre de Londres. Portraits littéraires et politiques, paysages, évocations, soudaines envolées en pleine rêverie (« N'ayez pas peur, Cynthie...»)1 quel charme et quelle flamme! Ah! certes, cette grande ombre romantique, orgueilleuse et mélancolique restera parmi nous. Elle ne s'estompe point comme tant d'autres fêtées en une heure d'engouement et que le temps, souvent sévère et juste, embruma. Lui, revient et sourit, claire Image de la Jeunesse éternelle, celle qui sait encore vibrer à l'éternelle jeunesse des pensées, des sentiments et des choses.

(1) Ce passage du livre V de la IVe partie, souvenir d'une promenade en calèche, la nuit, dans la campagne romaine, un des plus ravissants, est aussi un des plus caractéristiques des Mémoires. Il montre, enveloppé du plus éternellement beau des styles français, l'étonnante faculté d'exaltation du plus grand de nos poètes en prose. Il est un délice, et, j'y insiste, une admirable leçon d'écriture artiste. ↩