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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Chapitre I

La flamme de Chateaubriand · 6 min de lecture · p. 10–13 · chapitre 1 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Pourquoi l'évoquer à nouveau, René, le grand Breton qui semblait avoir eu son regain de gloire et d'actualité voici une douzaine d'ans, lorsque le sceptique et subtil Jules Lemaître lui fit l'honneur d'un cours mondain, ce pendant que Victor Giraud, spécialiste affectueux et savant du Chateaubrianisme, ajoutait deux ou trois livres précieux à ceux où, depuis un quart de siècle, il étudie avec minutie et célèbre avec bonheur la vie et l'œuvre du premier Prince des Romantiques?

Est-ce qu'on sait jamais pourquoi l'on écrit! répondait spirituellement Jean Ajalbert à une enquête sur les raisons qui nous font prendre la plume. Je démêle pourtant, parmi les motifs qui me poussent à continuer cette série de vies intenses commencée avec Victor Hugo1 le profit (je le mentionnais alors et le redouble ici) retiré pour soi-même de toute ausculation du génie, - l'attrait de l'époque romantique, éblouissante et féconde entre toutes, et dont les détracteurs ne m'ôteront pas de l'esprit qu'elle fut délicieuse à vivre au regard de l'existence moderne, qu'elle a une valeur, une originalité au moins égales, sinon supérieures à celles du Classicisme;

(1) Auprès de Victor Hugo (Ed. Garnier). ↩

• et encore le désir d'exprimer quelques nouvelles idées générales sur les principaux problèmes hantant aujourd'hui notre activité intellectuelle, de servir par là mon pays dans la mesure où une méditation personnelle en suscite d'autres, d'être utile de ce fait, à l'une des heures les plus redoutables de notre histoire, à la jeune génération sortie de la Guerre et tourmentée d'un immense malaise autant que d'une vaste avidité d'énergie; - et enfin le plaisir poétique de me bercer d'autrefois, le plaisir régionaliste de retrouver une joie ancienne, alors que, voyageant en cette douce et grave Armorique où j'ai si souvent porté mes pas et mon spleen, m'arrêtant à Saint-Malo dont la vision sur un occident rouge est une des plus émouvantes que je connaisse, je songeais déjà, épris du verbe magnifique du glorieux enfant de cette ville, à dire un jour ma ferveur pour lui.

Aussi bien Chateaubriand doit, comme tous nos héros, connaître de temps en temps l'épreuve de la critique renouvelée. Soyez sûr qu'il la subira chaque fois plus allègrement, si « l'examinateur » est probe et sait museler ses personnelles tendances pour jeter aux géants du passé un regard impartial. Car c'est le propre du génie de dominer les âges, même quand ils ne sont plus en communion d'idées et de sentiments avec lui. Mais il faut, je le répète, que le juge» soit loyal, compréhensif, qu'il admette que la Beauté se vêt de robes successives et dissemblablement somptueuses. Equité rare, en particulier chez qui exerce accidentellement la profession d'aristarque, et, plutôt créateur lui-même, obéit à ses canons. Equité possible néanmoins, pour cette catégorie de lettrés à laquelle je m'honore d'appartenir, plus sensibles à la force des tempéraments qu'à la vérité des doctrines, plus disposés à la sympathie accueillante qu'à l'expertise tatillonne, plutôt tournés enfin vers la synthèse et ses constructions que vers l'analyse et ses réserves.

Et puis, Chateaubriand jusqu'ici fut surtout étudié par des gens « du même bord ». Non qu'il n'ait été âprement discuté - je n'oublie pas Stendhal, Sainte-Beuve ou Lamartine - non qu'il n'ait eu, comme Hugo, des zoïles à ses trousses (en meute toutefois moins ardente, car il répondait davantage au bourgeoisisme des majorités). Mais en somme, il eut toujours beau jeu avec les catholiques, foule innombrable et qui de tous temps le soutint; avec les mondains, bonne clientèle des libraires (car ils ont des loisirs pour la lecture) et qui aiment noblement garnies les bibliothèques châtelaines1; avec les monarchistes dont les riches organes et les noms cotés contribuent mieux à l'établissement d'une royauté littéraire que les trop rares et trop pauvres journaux et écrivains libéraux; avec la multitude enfin qui suit l'opinion première et lui fait faire la boule de neige», multitude qu'effraient les émancipations politiques et religieuses. Ses commentateurs d'aujourd'hui, les Lescure, les Lemaître, les Giraud, les Beaunier, sont, de toute évidence, ouvertement ou discrètement, de même tendance conservatrice que lui, - et je n'ai pas ici à les en louer ou à les en blâmer. Mais ne sera-t-il pas piquant que l'auteur du Génie du Christianisme ait également beau jeu avec des commentateurs non suspects d'esprit rétrogade, areligieux sinon antireligieux, foncièrement républicains, voire pis? Voilà la consecration veritable et définitive! Voilà le laurier suprême! Or, nous verrons que les esprits d'avancés n'ont pas à rougir d'admirer ce dédaigneux des diadèmes, ce dillettante des tabernacles.

(1) On n'a pas assez remarqué l'importance, pour la mémoire d'un écrivain, de ce fait extra-littéraire (mais combien de faits extra-littéraires entrent dans la composition d'une gloire!). Un logis mondain, un château qui se respecte doit avoir une bibliothèque. Une belle bibliothèque doit contenir plusieurs de ces collections bien reliées que forment les œuvres complètes de tel ou tel écrivain: un Voltaire, un Buffon, un Rousseau, un Chateaubriand, en vingt ou trente volumes. Cela fait bien. Cela fait riche. Cela fait aussi que les générations s'imprègnent de ces noms dont la célébrité croît d'autant, même si on les lit peu. Chateaubriand était tout indiqué pour parer les bibliothèques provinciales des gens fortunés et «bien pensants »... ↩

II

Ce qui donnera peut-être, d'une façon plus précise, quelque intérêt aux pages qu'on va lire; ce qui, - à côté de choses déjà dites mais que je dirai avec la nuance de mon jugement (on n'est jamais absolument neuf), à côté de documents plus ou moins connus mais que j'utiliserai dans un sens moderne - fournira sans doute un aliment à la réflexion, ce sont, je pense, les points de vue suivants jusqu'ici peu mis en lumière:

D'abord ceci: Chateaubriand, génie essentiellement celtique, fut trop prôné comme un pilier de l'Eglise. Le génie celtique, auquel on refait depuis peu et après de sérieuses études, une actualité utile au milieu d'une compréhension très différente de l'opinion courante, n'est pas du tout foncièrement catholique ainsi que pourrait le donner à penser la traditionnelle piété bretonne; il s'avère au contraire imprégné de rationalisme, et aussi de libéralisme; il s'ente sur un sauvageon d'essence républicaine. L'auteur du Génie est bien de la famille intellectuelle de l'auteur des Paroles d'un Croyant et de l'auteur de la Vie de Jésus. Chateaubriand, Lamennais, Renan, s'apparentent à Abeilard, à Pélage, aux druides : ils représentent, tous trois (ainsi que d'autres, faussement classés) une pensée primitive succombée sous l'invasion chrétienne, mais persistante au fond de certaine élite française, une pensée ensommeillée qui se réveille depuis le siècle dernier, et peu à peu fait fléchir à son tour, sous la force de sa raison terrible, l'influence du Nazaréen dont lentement s'embrume le doux fantôme au loin des temps à jama's révolus.

Et ceci: Chateaubriand est un génie de la catégorie des artistes plutôt que de la catégorie des penseurs. Un de ces artistes étranges qui valent par leur enseignement plus que par leur production. Il n'a pas laissé un chef-d'œuvre au sens usuel du mot, et on ne le lit plus guère. Pourtant il a rayonné, il rayonne encore par la puissance, par l'envergure d'un apport intellectuel incontestable, d'un apport littéraire plus théorique et cérébral qu'effectif. C'est un nom colossal et c'est une influence immense. Rien que cela. Et cela suffit. Et cela le place en notre panthéon à côté de tous les génies. Et c'est cela que je voudrais faire ressortir en ce modeste essai.

Je montrerai aussi pourquoi il est bon, en ce moment, de revenir un peu à lui, prince du Sentiment, duc de l'Imagination, roi de l'Enthousiasme...