Première partie
VII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Aussi bien, je ne songe guère à m'appesantir sur une discussion aussi délicate, à rechercher si, oui ou non, il y eut entre Lucile et René de coupables amours. Je ne le crois d'ailleurs pas, bien que l'aient pensé quelques-uns de ces rats de bibliothèque prenant plaisir à découvrir au lieu des splendeurs d'une jeunesse, d'inédites histoires soandaleuses sur son auteur, bien que Chateaubriand ait commis l'imprudence de paraître y faire allusion dans René, sachant qu'on y chercherait des indices d'autobiographie. Je connais, pour son excuse, notre tendance d'écrivains à dramatiser, intensifier, corser dans nos livres d'imagination, des souvenirs personnels qui nous deviennent thèmes à développer. Notre sincérité est là, avec ses risques hélas! Restons-en, pour notre héros, à cette croyance en une affection simplement un peu trouble aux heures d'expansion physique et intellectuelle de la vingtième année, mais s'épurant ensuite jusqu'aux derniers jours.
Lucile de Chateaubriand, devenue Madame de Caud, vint à Paris, et René l'installa rue Caumartin. Mais elle alla bientôt chercher un calme plus adéquat à son caractère dans le faubourg Saint-Jacques, chez les dames Saint-Michel. Elle mourut en 1804, prématurément, assez mystérieusement même pour qu'on crût au suicide ou à la folie. On a vu qu'elle n'était pas très normale. Cette fin, qui ne l'est pas davantage, permet les hypothèses plus haut énoncées. René se trouvait alors auprès de sa femme gravement malade. Il voulut nous conserver dans ses Mémoires la dernière lettre de sa sœur, vraiment touchante, et pleine, il faut l'avouer, de réticences.
Cependant, je le répète, il est mieux de simplement penser, et ceci avec M. de Lescure, que les rêves passionnés de René, ses hantises de Combourg, ses songeries interminables sur la lande, son culte pour l'idole idéale et l'invisible sylphide, ses délires dont un accès faillit le conduire au suicide, nous induisent à trouver en lui une hypocondrie, voisine de celle de Jean-Jacques, qui eût pu tourner mal en se prolongeant, et pour laquelle les premiers essais littéraires furent une heureuse diversion. Diversion pour Lucile également, et purificatrice, sorte de soupape pour le trop-plein de leur sensibilité. Tous deux s'adoraient. Leur affection fut passionnée parce qu'elle répondait à leur tempérament. M. de Lescure la veut absolument sans faute, sans repentir. Il faut néanmoins rester ici sur le seuil de la certitude. Surtout si l'on se souvient que ce sont les aventures de son cœur que Chateaubriand peint le mieux, et que Velléda, la figure la plus réussie des Martyrs, « vit (ne craint pas d'écrire Jules Lemaître) parce qu'elle lui rappelle sa grande aventure passionnelle, comme Cymodocée vit parce qu'elle est son paganisme habillé en vierge
Oui, un certain mystère enveloppera toujours ce couple juvénile, extra-sensible, abandonné à lui-même au milieu des complicités de la Nature et de la Puberté…