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L'Enchanteur 1768—1848
La flamme de Chateaubriand Chapitre III

Première partie

Chapitre III

La flamme de Chateaubriand · 10 min de lecture · p. 36–43 · chapitre 6 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Je crois aux hérédités parce que je suis déterministe dans la mesure où cette doctrine accepte le contrôle de l'intelligence et le pouvoir de la volonté. Je crois aux hérédités de race et de famille, étant régionaliste et persuadé qu'on subit ces influences pour une très large part, bien que le temps, le lieu et le milieu où l'on vit les modifient, et bien que, je le répète, j'estime certaines, et la partie mystérieuse à jamais du génie, et l'action que peut avoir sur tout cela la force morale de l'individu.

Mais à coup sûr agissent en nous les dominations ancestrales, foule tantôt hostile, et tantôt sympathique, tantôt néfaste et tantôt bienfaisante, sorte de pesée plutôt mauvaise1 en général, puisque reflet de la pauvreté intellectuelle des siècles antérieurs, vague et perpétuel murmure à l'oreille de l'âme, et qui était le fatum antique. Action sourde, incessante, contre laquelle nous réagissons sans doute, difficilement d'ailleurs, quand sérieusement nous tenons à nous en libérer. Et c'est cela la grande lutte douloureuse qui se livre en chacun de nous; c'est cela le drame moral qui nous habite dès l'âge de raison; c'est cela le débat où notre conscience doit prendre parti... Action formidable, faite de millions d'actions menues plus ou loin lointaines, action qui devient en fin de compte la cavale indocile aux brancards de notre attelage spirituel sur le dur chemin de l'existence.

(1) En suis-je bien sûr? Si la pesée intellectuelle faite par le passé sur notre âme moderne contient bien des erreurs et bien des préjugés, la pesée sentimentale ne contient-elle pas d'excellents éléments que détruit au contraire, hélas! l'ambiance trop utilitariste d'aujourd'hui? ↩

Chateaubriand, nul ne l'ignore, s'avère curieusement typique au point de vue des hérédités, - probant exemple de condensation des caractères raciques et familiaux. On sent très bien en lui le Breton, le Breton malouin, le Breton de caste noble. On le sent malgré ce que lui imposera son temps et malgré l'adaptation à laquelle il consentira.

Malouin, il aura comme ses compatriotes, gens de mer, l'attirance de l'immensité, le goût de l'aventure, et par là l'obsession du désir, du désir d'eller vers les là-bas du rêve qui danse à la crête des flots.

Breton, puisque Malouin, il aura de plus, les caractéristiques armoricaines: intrépidité, sentimentalisme nostalgique, entêtement, long courage, âpre volonté, conscience, humeur rude et loyale, foi religieuse traditionnelle, et j'entends par là non la banale croyance des simples, mais, étant de haute élite, les croyances mêlées des deux traditions chrétienne et celtique incorporées en son sang depuis des millénaires, et le double désir, là encore, résidant au fond de la foi druidique en vue d'un idéal humain de perfection et de liberté, et au fond de la foi catholique en vue de cet on ne sait quoi, au-delà de la vie et de l'idéal humains, et qui brille au front des étoiles lorsque des yeux pleins de mysticisme se lèvent le soir vers le ciel plein de mystère.

De souche noble enfin, comment le vicomte René de Chateaubriand ne sacrifierait-il pas au culte de l'orgueil, de l'honneur, et aussi de l'ambition, cette autre forme du désir? Il aura enfin la fibre batailleuse et cocardière un peu, la fidélité grondeuse, les âpres passions d'une longue lignée de gentilhommes?

Voilà «le types assez bien déterminé selon la méthode de M. Taine. Mais il sort de l'ordinaire. C'est un poète encore qu'il ne manie point le vers. C'est une âme de poète, et dont il a en lui l'essentiel. Il nous faut donc compléter avec cet élément sa statue morale.

L'essentiel du poète, ou plutôt de la poésie, n'est-ce pas encore et précisément le désir qu'à trois reprises j'ai cru devoir mêler au pétrissement de l'humble glaise dont je fais mon monument? Je sais qu'on peut disputer là-dessus. Si nous nous reportons aux nombreux manifestes, livres, doctrines, déclarations qui au XIX° siècle ont voulu dégager ledit essentiel, maintes formules ont été proposées, défendues avec acharnement. Pour les uns la Poésie doit être l'expression magnifiée de la Nature, de la Vie, voire, selon un mot que fit fortune, l'expression «paroxyste» de la Sensibilité. Pour les autres, la Poésie doit être l'expression de la vision intérieure que le barde possède du Monde; et pour les autres l'expression de la connaissance intuitive qu'il en a; et pour les autres la forme transcendantale du Savoir. Quoi encore? J'ai pu me demander moi-même si la Poésie au demeurant n'était pas simplement de l'émotion traduite avec art. Mais à bien y regarder, la Poésie ne revient-elle pas au cri superbe de l'âme enivrée ou endolorie par le spectacle de l'Univers et désirant, soit le connaître à fond, soit en jouir éperdûment? Désir joyeux chez ceux-ci, anxieux chez ceux-là. Désir optimiste ou pessimiste suivant les tempéraments. Emotion toujours, certes, mais qui remplit l'âme, avide autant qu'inassouvie, ou d'un rayonnement de bonheur, ou d'un malaise qu'on adore...

II

Il semble que Victor Hugo ait connu surtout ce rayonnement et Chateaubriand ce malaise: ils en ont fait chacun la matière de leur œuvre.

Encore, il n'est pas sûr que celui de ces deux poètes qui parut le moins mélancolique fût le plus représentatif de la poésie. Il n'est pas sûr que les plus vrais des poètes soient des exaltés réentonnant sans cesse un hymne allègre. Hélas! outre que ces derniers mêmes (Hugo compris) ne peuvent s'empêcher de frémir douloureusement parfois, n'est-il pas trop certain que l'expérience de la vie se résout en tristesse? Tristesse en général dissimulée parce que diminueuse d'énergie et contraire à notre instinctif besoin de bonheur; tristesse coupée sans doute de félicités parfois fulgurantes et plus souvent très humbles et très douces; tristesse acceptée ou combattue, mais à laquelle nul n'échappe qui veut bien soumettre à une rigoureuse analyse les lois implacables de l'Univers, les lois féroces de la Vie, les lois terribles de la Société.

Qui donc en effet aurait le front de nous déclarer cet Univers, cette Vie et cette Société, par ailleurs dignes de louanges, tellement enchanteurs qu'ils ne laissent à personne le droit de hocher la tête avec affliction? Partout dis-je, des lois impitoyables sacrifiant les faibles, des lois de dévoration auxquelles l'Homme échapperait s'il ne les remplaçait par des concurrences nationales ou internationales plus meurtrières encore. Partout le triomphe de la Force et de la Ruse. Partout des souffrances physiques et morales. Et quel ciné-roman tragique, celui de l'Humanité! Et quel tableau navrant celui de la Routine et de l'Ignorance entravant sans cesse le Progrès!... Déjà, voilà quelque dix ans, on pouvait gémir sur cet état lamentable. Mais quels mots employer après la guerre qui vient de ravager à nouveau la Planète, de la secouer jusqu'au tréfonds de ses assises sociales, d'amener une régression inouïe dont on se demande le terme avec effroi? Quels cris d'alarme et de malédiction jeter sur ce bouleversement et sur cette hécatombe dont si peu comprirent quelle immense, quelle formidable catastrophe ils constituent pour le globe terrestre?

Oui, catastrophe immense. Le mot ne paraît exagéré qu'aux superficiels hypnotisés par la bannière éblouissante mais en loques où s'inscrit notre pauvre victoire. Au vrai, le plus clair du bilan est que la vieille Société a mis à nu les cancers qui la rongeaient et dont Chateaubriand n'ignorait pas les germes. Nulle déclaration de ministre tâchant à nous réconforter ou à faire le beau devant l'Europe, nul article sophistiqué de publiciste à gages, nulle «manchette» illusoire de journal gouvernemental ne peut désormais nous maintenir un bandeau sur les yeux : un abominable mercantilisme a pénétré jusqu'aux couches les plus profondes de la nation, jusqu'aux hameaux les plus reculés de notre doux pays, et comme d'autre part aucune sanction ne peut forcer le paysan à produire à meilleur compte, cette ploutocratie campagnarde et nouvelle-venue, cause profonde d'une vie chère à l'excès, amène et aggrave un abcès dont on se demande avec inquiétude quand et comment il crèvera; le goût du luxe (du faux luxe en général), du plaisir (inartistique et grossier), du moindre effort (masqué sous le nom de loisir nécessaire, en réalité vague de paresse née aux tranchées) ont inondé, gâté les classes populaires, développant l'égoïsme de tous, rendant plus avides les riches, plus implacablement jaloux les modestes; et le problème financier, des sphères gouvernementales au budget des mansardes, a pris une acuité terrible, passant avant tous les autres, écrasant tous les autres.

Ah! comme je retrouve ici la loi du Désir, mais du désir de jouissance vulgaire, de bonne chère, de gloriole, de pécune, laissant loin derrière lui le désir sacré des poètes que tout à l'heure j'évoquais!

Oui, catastrophe immense, à cause de l'immoralisation survenue à la suite de tant de fatigues, de dégoûts, de déboires, de deuils, de larmes, du libre exercice des mauvais instincts. La vie toujours plus difficile a engendré, même pour les gens les plus raisonnables, même pour les intellectuels, les sages, le devoir de gagne: toujours plus. Et la ruse, l'improbité, le vol sous les noms les plus divers, se sont intronisés dans nos mœurs afin de ramasser, n'importe où, cet argent absolument indispensable. Or rien n'est plus redoutable au fond des veines, qu'un venin auquel on s'accoutume. Et nous sommes tous en train de nous empoisonner!….

Catastrophe immense... Et voici venir - je ne suis pas un Jérémie, mais j'ai bien peur d'être un Cassandre, - voici venir l'époque funeste où le vieux et fallacieux principe de l'égalité sociale, confondue avec le principe équitable de la justice sociale, va se dresser contre les dogmes économiques et religieux, contre les coffres-forts, les couronnes et les tiares, et s'élancer à l'assaut de toute opulence et de toute autorité. Voici venir à pas précipités la grande ruée des Illuminés, la vaste révolution niée aveuglement parce que retardée, le bouleversement mystérieux en sa forme, sa durée, ses résultats, mais fatal, inévitable... tel un orage monte au ciel d'été, chargé d'une foudre dont on ne sait où tout à l'heure elle tombera...

Je ne prends point parti. Je tiens ici la plume du philosophe qui regarde et non celle du polémiste qui bataille. Je n'en suis que plus mélancolique, parce que, luttant, je ferais semblant, la gaîté aux yeux, de croire bonne ma cause en tous points. Philosophant, je suis bien obligé au contraire, m'élevant au-dessus de la mêlée, impartial et lucide, de reconnaître l'erreur et la vérité de chacun des camps en opposition. Chateaubriand m'est ici un modèle: A de certaines heures de découragement, il entrevit jusqu'aux temps sombres d'aujourd'hui et de demain, d'un coup d'œil d'aigle ainsi qu'en ont les génies. J'ai placé en épigraphe de ces feuillets une phrase de belle allure indiquant un Homme de l'Avenir. En cherchant bien on en trouverait une autre en son œuvre, tout aussi belle et indiquand un Homme du Passé. Insincérité? Non. Etat d'âme de tous les clairvoyants, hésitants du fait qu'ils recensent qualités et défauts des systèmes opposés, qu'ils savent que les systèmes d'ailleurs ne sont rien, car seule compte la qualité de ceux qui les défendent ou les font aboutir.

Et ne voilà-t-il pas notre irrémédiable tristesse? Nous savons que l'Humanité ne peut pas être heureuse, ni juste, de la façon définitive à laquelle prétendent les formules sociales. Royauté? Empire? République? Soviétisme? Tout cela: constructions cérébrales théoriquement parfaites, pratiquement peu différentes en résultats: le Mal par elles n'a pas fui. Si des progrès se sont accomplis, c'est bien moins aux changements successifs de régimes qu'on les doit qu'à la lente montée du savoir et de la conscience, laquelle est bien peu dépendante des structures gouvernementales. Chaque âge, quel que fût le tyran solitaire ou collectif installé sur le char de l'Etat, n'a-t-il pas vu éclore de grands hommes et de grandes œuvres? Hélas! cette perfection envisagée par chaque parti politique ne sert qu'à multiplier des expériences où, chaque fois, l'Humanité se déchire. Jamais elle n'atteindra la Terre Promise, à cause des passions qui l'agitent, des inassouvissements qui s'y énervent, des différences de qualité des intelligences elles-mêmes œuvrant à la rendre meilleure.

Au bref, de quelque façon qu'on regarde la Vie, on demeure amer à la vision de ce qui nous entoure et du destin qui nous domine. Nous pouvons oublier, jouir, ruser: il n'en reste pas moins que la somme de tragique est la plus grande Ici-Bas. Nos grands, nos vrais écrivains l'ont bien compris.1 Tous sont marqués au front par les épines de la mélancolie, couronne saignante aux tempes de tous les rêveurs.

(1) Il n'y a pas de grands écrivains délibérément joviaux. On cite des humoristes. Ils ne comptent pas. Et qui, comprenant le rire sombre d'un Molière, sérieusement soutiendrait qu'il mérite le nom d'auteur comique? ↩