Troisième partie
VIII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Si nous circonscrivons le spectacle de notre temps au domaine des Lettres et des Arts (des Lettres surtout, dont il s'agit ici) combien il nous affige aussi et nous donne de craintes!
La crise économique a durement atteint l'écrivain et l'édition. Plus que jamais l'Idée (cinq ans jugulée par une Censure dont la sottise et les fautes ne sont plus à montrer) s'étiole, faute de papier, sous le poids d'une main-d'œuvre trop chère, et sous des charges fiscales, postales et autres trop lourdes pour elle. Le livre atteint des prix qui rebutent le Public et découragent l'Enseignement. La Jeunesse, déjà en partie fauchée sur les champs de bataille, ne peut plus s'instruire. L'écrivain, qui vivait mal avant la guerre, se voit de plus en plus traité en paria.
Je comparais naguère deux annonces: Ici une Compagnie de Transports demandant des receveurs sans connaissance spéciale et leur promettant un traitement mensuel de début de 455 francs. Là le Ministère de l'Instruction publique demandant des instituteurs qu'il exige diplômés et leur offrant 366 francs. Ce petit fait est énorme de signification. Une Nation qui en est là est en danger. Sacrifier l'élite est la faute suprême qu'elle peut commettre. Il faut que ces choses soient criées bien haut.
Chateaubriand se plaignait, jadis, de la dépréciation du talent: « La poésie a le sort de la musique; sa voix fraîche à l'aube est cassée au coucher du soleil. Rien ne s'élèvera plus dans les sociétés nivelées, et la grandeur de l'individu sera désormais remplacée par la grandeur de l'espèce » Comme il voyait clair! Qu'eût-il dit devant notre affaissement, notre régression? Et plus affirmatif, plus amer que lui, j'ajoute: La grandeur de l'espèce n'existe que par la grandeur de certains de ses Individus, qui en sont ses animateurs. Une société nivelée sera une société de médio. cres, une société en décadence, une société perdue.
Et cependant, l'Intelligence et l'Esthétique menacées, la Poésie au front saignant sous les épines ne veulent pas mourir! Et cependant je vois des groupements se former pour engager la lutte, des individualités se raidir contre le péril, des bardes chanter encore, et moi-même frémir d'un besoin d'enthousiasme et de beauté qui me dit secrètement que tout n'est pas fini.
Quel hasard singulier me fit acquérir une humble retraite à quinze lienes au nord de Paris, et mitoyenne avec le domaine de ces Mouchy dont Chateaubriand si tendrement aima une des jolies ascendantes? Naguère, par un automne splendide et prolongé, je suivais la route qui joint la gare de Heilles au village où se dresse le magnifique château ducal dont s'orne l'entrée d'une chapelle où s'inscrit le doux nom de Noailles. J'ai longé le parc où sur les murs verdis dorment des lierres vivaces et des clématites mousseuses. Et voici qu'une forme aux yeux tristes et qui ressemblait à ma Muse m'a dit: « N'as-tu plus la douce espérance du reste de tes jours? »
Mes regards erraient des feuillages somptueux aux nuages très doux...
N'ayez pas peur Cynthie... Ce que vous entendiez n'est que le murmure du poète au milieu des événements du jour. Que mes lamentations ne vous causent pas trop d'épouvante. On n'a pas encore creusé le tombeau où seront enterrés nos rêves.
Qu'elle est admirable, l'arrière-raison de la douce Ile-de-France! Les bois en se dépouillant font des clairières d'or et des chemins bleus qui s'enveloppent de brume, et la brume est pareille à de l'encens dont la fumée monte vers des dieux pitoyables. La route s'en va, sous le scleil pâli qui la fait par places étinceler, aux lointains mystérieux où nous avons le droit d'entrevoir encore des félicités. Asseyons-nous, Cynthie, sur le talus qui nous invite à la halte reposante, à la réflexion consolatrice.
Ecoutez! La brise nous apporte les voix de la Nature et les voix des Cœurs. Et la Nature nous dit qu'elle réservera toujours aux poètes les trésors immortels de ses forêts et de ses mers, de ses monts et ses vallées, le chant des rossignols et le parfum des roses. Les voix des Cœurs nous disent qu'il y aura toujours du Sentiment épars dans l'Humanité, par conséquent des lyres pour l'exprimer. La Nature et la Beauté sont immortelles, et elles peuvent se renouveler comme le feuillage au retour du beau temps. L'hiver n'est qu'une crise de sève, et si nous sommes aux mauvais jours de pluie et de froid, les printemps sociaux renaîtront.
O Cynthie, ce nom que je te donne aujourd'hui en souvenir d'une des plus admirables pages du maître breton, c'est le nom de mon Rêve. Et chacun donne son rêve, au rêve impérissable, un nom de tendresse et d'amitié. Chacun à son rêve Ici-Bas, qui ramasse en lui tous les élans de l'âme, élans qui vivent à côté des besoins, élans que bien peu, même parmi les Riches, les Puissants, les Bourgeois, ou le Peuple, moins soucieux que l'Artiste de satisfaire le Sentiment, que bien peu dis-je ne connaissent pas. N'en dois-je point conclure que si le Sentiment est immortel et commun à tous, malgré is apparences, malgré les hauts et les bas de son règne, l'Humanité connaîtra encore mille formes de l'expression du Sentiment, du Livre à la Toile peinte, de la Statue au Monument, du Chant musical au Poème récité devant les foules?
Mais, ô Cynthie! que les bonheurs, pour les autres désirés, leur viennent ou non, le mien est sûr, que tu me donnes en répandant sur mon angoisse altruiste les fleurs de ma jouissance intellectuelle et de ma sympathie débordante. Que les autres aillent ou non à leur perte, je garde ma sagesse où je puise mes félicités. Si je souffre par eux, du moins nul ne m'enlèvera mon Rêve et ma Joie,et c'est toi, la Muse de Chateaubriand, qui me glisses à l'oreille les aveux et les conseils de René.
Oui, l'automne est adorable et sent bon. Le ciel est plein de castels vaporeux, et dans l'ombre diaphane des taillis courent toutes les nymphes de l'enchantement. La campagne jolie et calme est un baume à mes blessures, et mes pas vont résonner gaîment sur la route blonde. Levons-nous, Cynthie, donne-moi la main, marchons côte à côte. Et quoi qu'il advienne des destins qui voudraient nous chagriner, si nous acceptons la Mélancolie, abandonnons en chemin la Désespérance, conseillère maussade et mauvaise.
Allons! Ce novembre d'azur et d'or est un poème que des milliers d'autres entendent chanter en eux comme je l'entends chanter en moi. Convions-les à faire savoir au Monde que le Rêve n'est pas mort.
IX
Nous ne voulons pas croire à la Décadence. Aux écrivains de tenter un nouvel, un grand effort, de brandir le vrai flambeau que seules leurs mains peuvent tenir, de travailler à l'exhaussement de l'espèce par le culte de nos génies. Répétons-le, l'espèce ne peut vivre qu'en honorant, en connaissant, en acceptant la sélection qui se fait en son sein, l'ennoblit et la dirige.
Avant la Guerre, un individualisme forcené, victime du superintellectualisme qui dédaignait la voix du Cœur, tendait à abolir le respect des grands hommes et à ériger à leur place la fantaisie désordonnée des originalismes de mauvais aloi. Après la Guerre - et récemment encore nous le prouvait une consultation des lettrés1, un retour s'est peu à peu affirmé aux grandes directives de l'esprit français, à la lignée des maîtres. C'est tant mieux. C'est trop peu cependant. Il faut autre chose que des indications. Il faut une action.
(1) Enquête de la revue Les Belles-Lettres. Il s'agissait de nommer les quarante membres d'une nouvelle Académie qui représenterait, mieux que celle du Pont des Arts, la Littérature Française. Des 3.000 réponses parvenues se dégage nettement une tendance traditionaliste hostile aux nouveautés excessives, et en même temps fervente aux véritables grands modernes. ↩
Chateaubriand, puis Hugo, Lamartine, nous ont invités, du geste et de l'exemple, à nous mêler davantage à la vie, à la conduite de nos contemporains. Relisez ce fameux discours de 1811, que l'auteur des Martyrs se proposait de prononcer lors de sa réception à l'Institut, que Bonaparte voulut censurer, mais que le nouvel académicien refusa d'amender. On y découvre nettement la volonté de ne pas s'en tenir à un rôle passif d'artisan de la plume: « Il est, dit-il, des personnes qui voudraient faire de la littérature une chose abstraite, et l'isoler au milieu des affaires humaines... Autres temps, autres mœurs: héritiers d'une longue suite d'années paisibles, nos devanciers pouvaient se livrer à des discussions purement académiques, qui prouvaient encore moins leur talent que leur honneur. Mais nous, restes infortunés d'un grand naufrage, nous n'avons plus ce qu'il faut pour goûter un calme si parfait. Nos idées, nos esprits, ont pris un cours différent. L'homme a remplacé en nous l'académicien: en dépouillant les lettres de ce qu'elles peuvent avoir de futile, nous ne les voyons plus qu'à travers nos puissants souvenirs et l'expérience de notre adversité. Quoi! après une révolution qui nous a fait parcourir en quelques années les événements de plusieurs siècles, on interdira à l'écrivain toute considération élevée, on lui refusera d'examiner le côté sérieux des objets! Il passera une vie frivole à s'occuper de chicanes grammaticales, de règles de goût, de petites sentences littéraires! Il vieillira enchaîné dans les langes de son berceau! Il ne montrera pas sur la fin de ses jours un front sillonné par ses longs travaux, par ses graves pensées, et souvent ces mâles douleurs qui ajoutent à la grandeur de l'homme! Quels soins importants auront d'onc blanchi ses cheveux? Les misérables peines de l'amour-propre et les jeux puérils de l'esprit. Certes, messieurs, ce serait nous traiter avec un mépris bien étrange! Pour moi, je ne puis ainsi me rapetisser, ni me réduire à l'état d'enfance, dans l'âge de la force et de la raison. Je ne puis me renfermer dans le cercle étroit qu'on voudrait tracer autour de l'écrivain ».
Après la Grande Tourmente, le même problème se pose: L'écrivain doit-il, oui ou non, prendre posture dans le débat social? Arène ou tour d'ivoire? Art pur ou éloquence utile?
A notre avis, et comme Chateaubriand, il faut opter, il faut prendre parti, ce qui ne veut nullement dire qu'il faille prendre un parti. L'artiste n'a point besoin de devenir le prisonnier d'une formule politique, l'esclave d'un groupe. Mais il doit marquer sa sympathie pour telle formule ou tel groupe, en leur apportant l'appoint de ses lumières. C'est précisément ce qui le distingue et le met au-dessus du politicien.
«L'écrivain doit être un guide, s'écrie Georges Duhamel, interviewé à ce sujet, un conducteur, un inspirateur; il ne saurait, sans déchoir, devenir un serviteur soumis, un avocat à gages. Il allume le flambeau, il déploie l'étendard, il se fait bouclier ou glaive, il s'offre en holocauste. Ne lui demandez pas d'être un exécuteur des basses œuvres. L'art a ses grandeurs et ses servitudes; mais servitude n'est point servilité, n'est point esclavage. Il appartient l'écrivain de fixer lui-même ses devoirs et de les accomplir à point nommé.
« Jouer son rôle dans l'événement, guider une foule hésitante, appuyer de son autorité morale de justes revendications, proposer des solutions aux conflits humains, voilà un devoir admirable. Cela n'implique pas qu'il faille s'embourber dans les turpidudes de la politique ».
Et l'ardent auteur de Civilisation qui prit, lui aussi, position, cite à l'appui de sa thèse, outre les trois grands noms qui viennent naturellement sous la plume, ceux, depuis les temps les plus reculés, d'Aristote et d'Aristophane, d'Esope et de Socrate, de Dante et du Camoëns, de Milton et de Bacon, de Fénelon, de Diderot, de Rousseau, de Chénier, de Madame de Staël, de Schiller et de Heine, de Pouchkine et de Tourguenief, de Byron et de Shelley, de Tolstoï et de Gorki, d'Ibsen et de Bjornson, de Zola, de Barbusse... Car voici s'avancer la nouvelle génération qui, après nos soucis et nos craintes, nous fait renaître à l'espoir. « La neutralité du penseur solitaire est une neutralité armée qui s'éveille au besoin, continue-t-il. Il met un doigt sur la balance et l'emporte. Tantôt il presse, tantôt il arrête l'esprit des nations; il inspire les actions publiques ou proteste contre elles, selon qu'il lui est révélé de le faire par la conscience qu'il a de l'avenir. Que lui importe si sa tête est exposée en se jetant en avant ou en arrière? Il dit le mot qu'il faut dire et la lumière se fait. Il dit ce mot de loin en loin, et, tandis que le mot fait son bruit, il rentre dans son silencieux travail ».
Nobles paroles qu'eût certainement pu prononcer Chateaubriand dont la flamme éclaira tout un siècle et dont la lueur se ravive, nous console, nous encourage... Ne le prenons pas au pied de la lettre, certes, ce génie qu'il convient d'exalter aujourd'hui à nouveau et cela sous prétexte qu'il défendit des idées périmées. Ayons son esprit qui fut un esprit de régénération.
Nous avons fait entrevoir, - un peu trop hardi. ment à l'estimation de certains - que cet esprit-là trop peu connu ou laissé dans l'ombre par ses thuriféraires, devait correspondre au celtisme qui veillait obscurément en lui. C'est par là qu'il faut le reprendre et le redonner à l'admiration de la Jeunesse qui aimait cet éternel Jeune. C'est par là qu'il faut reprendre la vieille tradition gauloise pour refaire au lendemain de la plus grande catastrophe de notre histoire, cette France qui, en se renouvelant ainsi, se trouvera une fois encore à la tête du Monde en marche.