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L'Enchanteur 1768—1848
La flamme de Chateaubriand Chateaubriana

Troisième partie

Chateaubriana

La flamme de Chateaubriand · 22 min de lecture · p. 348–364 · chapitre 36 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On me permettra, pour compléter cet ouvrage avec quelques observations assez difficiles à placer au cours des précédents chapitres, de les réunir sous le titre même employé par Sainte-Beuve ajoutant des notes diverses à l'ensemble des vingt et une leçons qui composent les deux volumes de sa grande étude sur Chateaubriand.

Et tout de suite, je veux dire mon sentiment sur oe travail remarquable. Il est moins cruel que je ne me l'étais laissé dire avant de l'avoir parcouru. En songeant surtout que ce cours (professé à Liège en 1848) fut rédigé quelques mois seulement après la mort du Maître, on reste étonné que si peu de recul ait cependant permis autant de perspicacité. Sans doute, l'esprit et la culture du célèbre critique ne pouvaient accepter nombre d'idées de Chateaubriand, surtout à une époque où ce dernier passait beaucoup plus qu'aujourd'hui pour le champion attitré de la Monarchie et de l'Eglise. Mais il ne lui marchande ni le titre de génie, ni celui d'être le plus grand lettré de son temps. Il analyse à fond ses dons prodigieux, et s'il marque ses défauts, ce n'est point sur le ton que nous avons surpris, depuis, chez des universitaires bien moins qualifiés. De plus, il sème là quantité d'idées générales intéressantes, de comparaisons sagaces, d'anecdotes typiques, et s'y montre d'une érudition éblouissante. Je retrouve en lui (ne l'ayant lu qu'après avoir achevé, sinon retouché mon essai) diverses opinions corroborant les miennes, notamment sur la vraie gloire de René qui fut moins dans son talent direct que dans le fait « d'avoir versé le souffle devant lui et communiqué sa flamme » Sa conclusion toutefois me semble sommaire, car le précieux écrivain est mieux qu'un magicien du verbe (ce qu'on a dit aussi d'Hugo). Il est un étonnant animateur. Rappelons toutefois que l'auteur des Lundis ne pouvait encore mesurer la vaste influence dont il salua du moins les premiers effets. La Critique ultérieurement a grandi Chateaubriand et accumulé des lauriers sur son tombeau. J'ai ajouté le mien, mêlant de petits fruits rouges parmi les feuilles vertes...

Chateaubriand disait à quelqu'un l'interrogeant sur sa méthode de labeur, qu'il ne pouvait travailler sans tenir la plume à la main. Il ne pensait même, affirma-t-il, qu'à ce moment-là, ne composant jamais de tête. En revanche il restait volontiers à sa table douze ou quinze heures de suite. Sainte-Beuve en conclut un peu méchamment (j'ai dit qu'il ne lui fut pas trop injuste, mais il était malicieux de nature) : « La préméditation lui est impossible. On le conçoit. Au fond, il ne tient pas assez à la vérité sur rien pour y songer si longtemps d'avance; c'est assez temps pour lui de se résoudre quand il est obligé de s'y appliquer. Partant, il n'y a point chez lui de ces enchaînements logiques, de ces développements continus qui puissent se préparer et se composer presque tout entiers de tête ».. Rousseau disait au contraire: «Je n'ai jamais rien pu faire la plume à la main, vis-à-vis d'une table et de mon papier; c'est à la promenade, au milieu des rochers et des bois, c'est la nuit dans mon lit et durant mes insomnies que j'écris dans mon cerveau. Voulez-vous mon avis? L'un et l'autre exagèrent. J'ai interrogé bien des gens de lettres sur ce point curieux, et réfléchi sur ma propre discipline. Un peu comme l'un, c'est à la promenade que me viennent les grandes lignes de mes ouvrages, leur fond si je puis dire; et un peu comme René, ce n'est que la plume en main que je compose vraiment, que les idées viennent et qu'elles s'engendrent l'une l'autre. Il me paraît excessif de croire que Chateaubriand ne pensait jamais à ses livres en dehors de son cabinet, que Rousseau ne trouvait rien, en y entrant, à ajouter à ce qu'il ve. nait de mûrir en route. Il y avait simplement prédominance de l'activité cérébrale, pour l'un dans la promenade et pour l'autre au moment de s'exprimer. Et je crois que c'est à la constitution cérébrale même qu'il faut rapporter ce trait général de l'œuvre du Maître qu'exprime bien Sainte-Beuve avec qui je suis heureux de me rencontrer quand il écrit, ce qui corrobore mon appréciation sur ce « génie sans chefs-d'œuvre » (mis à part les Martyrs, selon l'opinion du vieux critique): «... Le reste de ses écrits est composé toujours de pièces et de morceaux, de très beaux morceaux, mais qui ne réussissent qu'à faire un ensemble haché. Il y a du grandiose, mais à tout moment brisé, un grandiose qui casse à tout coup ».

J'ai parlé de la leçon d'exemple, de l'a Imitation des grands hommes qui pourrait prendre place aux programmes scolaires. Pour Chateaubriand je ne voudrais rappeler qu'un passage «édifiant» (style des livres de piété) de sa vie tumultueuse. Il s'agit du temps de l'exil londonien dont on sait de quelles souffrances il s'abreuva. Cette souffrance physique et morale, il la supporta vaillamment, lui dont M. Lanson écrit: « cet orgueil sans limite s'accompagnait d'un manque absolu de volonté... Je ne crois pas qu'il y ait à tirer de sa vie un seul acte de volonté» (Sept ans de lutte contre la misère noire, comment donc s'appelle cet héroïsme?) Il y trouva la matière d'un des chapitres les plus humains, les plus dignes, les plus émouvants de l'Essai, chapitre intitulé: Aux Infortunés. J'y ai fait allusion. Ces règles de conduite dans le malheur données comme naïves par Sainte-Beuve, me paraissent excellentes au contraire. Que recommande en effet le pauvre émigré à ses compagnons de grande peine? Eviter les endroits publics, les fracas de la rue, la blessante lumière du jour; sortir à la nuit tombante, monter vers un sommet proche et contempler de loin la ville et ses petites lumières, réverbères des riches, flammes tremblantes des mansardes dont on peut dire: là, j'ai des frères; s'en aller surtout au sein de la consolante nature avec qui la vie est douce et le rêve heureux; et s'y intéresser, à cette nature, en herborisant au besoin, comme Jean-Jacques, en cherchant des harmonies entre certaines fleurs et certains ennuis; puis s'enfermer chez soi, « faire l'analyse de sa récolte en blâmant ou approuvant Tournefort, Linné, Jussieu.. »; et lire aussi, lire pieusement de belles œuvres nourrissant l'imagination, P'illusion...

Tout cela n'est-il pas de la plus noble morale pratique? Ailleurs on trouverait chez Chateaubriand des leçons d'hygiène psychique remarquable, telle que celle-ci: ne montrer, n'aimer, ne regarder que ce qui est beau. Si les maîtres apprenaient aux enfants, aux jeunes gens, à ne se plaire qu'aux choses belles. quel progrès s'accomplirait dans une Société où nous sommes sans cesse 'offusqués par la laideur!

Je me souviens d'avoir comparé l'œuvre de Victor Hugo à un panorama pittoresque et grandiose vu d'une hauteur, et fait lui-même d'un vaste chaos de forêts, de ravins, d'abîmes, d'échappées sur des lointains épiques, des lacs dormants, des apparitions de villes, de manoirs et de clochers, - avec, à l'horizon, un montonnement confus de sommets farouches, et, tout au dernier plan, des esquisses de cîmes monstrueuses, pâles et confondues avec les bords du ciel.

L'œuvre de Chateaubriand m'évoque, elle, un paysage bien différent, un paysage de ruines augustes aux colonnes spiralées de roses, aux fragments d'arceaux décorés de lierre, aux bouquets d'arbres géants enlacés de lianes. Au bas, à terre, mille ronces fleuries, le roncier de l'Essai peut-être. Ces porches gothiques mi-effondrés, ces morceaux de cloîtres où, le soir venu, vient se poser le sourire mélancolique de la lune, c'est le Génie du Christianisme, gloire romantique où la vérité offerte est tout en lambeaux, mais où vit la tendre lumière de la rêverie. Voici, là-bas, des frontons et des chapitaux grecs dorés par les cieux d'Orient, et sur un pan de mur une vaste fresque où se condensent la beauté des Martyrs et le cadre de l'Itinéraire. Une fontaine mauresque en un coin jaillit, près de laquelle s'immobilise une adorable forme qui sans doute est la Blanca des Abencérages, la « pauvre Mouche » plutôt, son vivant portrait, ou mieux encore la Sylphide éternelle d'une vie d'orgueil, de désir et d'amour. On voit à peine, caché derrière un portique, l'abbé de Rancé et toute la religion, factice un peu, du beau chevalier, ou le fantôme d'un diplomate chamarré plus occupé de regarder les fleurs du sol et la femme de la fontaine que de consulter une carte d'Europe. Au contraire, à l'orée d'une forêt dont tout ce site n'est qu'un coin de clairière, apparaît, blanche et sacrée, la Velléda qui symbolise la passion du Maître, et aussi son âme fabuleuse, intuitive, éprise de nature et d'épopée, et toute éclairée d'une flamme discrète que l'on reconnaît pour la flamme celtique, d'une flamme illuminant tout le tableau et jusqu'à ses ténèbres secrètes...

Situer Chateaubriand dans son hérédité, dans sa race, dans son milieu est nécessaire, mais nécessaire aussi de situer la Littérature à la veille de son apparition. Un fossé de dix ans (1790-1800) sépare les deux Siècles, celui qui mourait, celui qui naissait. Fossé plein de lutte et de sang politiques. Le XVIII® siècle littéraire datait de 1715. Il ne comprend au vrai que soixante-quinze ans. Règne de paix et de plaisir (les guerres du temps touchèrent peu la Nation) qui fait comprendre en dehors de tout parti-pris le surnom de Bien-Aimé donné à Louis XV. On était heureux dans la bonne société, qui s'était très étendue. La civilisation française atteignait son sommet de douceur. Période unique de notre histoire. Pas de crise sociale. Buffon, mort en 1788, croyait que l'Humanité marchait, de progrès en progrès, vers une perfection définitive, et même touchait presque au but: le bonheur de l'espèce, la réalisation de l'homo sapiens. Une Opinion se formait, juge du talent et dispensatrice de la gloire. De grandes belles œuvres, nées sous la plume de Voltaire, Rousseau, Buffon. Diderot, d'Alembert, Bernardin de Saint-Pierre, Volney, Beaumarchais, marquaient les phases et les faces d'une culture magnifique. Et puis la tempête éclata, l'abîme se, creusa. Plus rien de put surgir du chaos rouge. Chateaubriand fut le premier à renouer la lignée des grands hommes et des grandes productions. D'où l'enthousiasme et l'applaudissement qui saluèrent le retour du Génie, comme on salue, à l'aurore, et la nuit noire passée, le retour de la lumière dans l'apothéose du soleil.

Une chance pour lui fut donc d'être à cheval sur deux siècles (ce fut la chance également de Napoléon) ou plutôt sur deux mondes, et d'en avoir reçu le double ébranlement.

La curiosité du style et de l'écriture artiste! Chateaubriand l'eut au suprême degré. Il demeure par là une leçon directe à ceux qui croient, - j'en suis, malgré le contre-courant - que la pensée ne suffit point au livre ni la maçonnerie à l'immeuble, et qu'il faut à l'un et à l'autre une forme qui les caractérise et nous enchante.

Le renouvellement de la langue était d'ailleurs « dans l'air » comme le retour à la foi. Et si la Révo. lution ne le bouleversa pas de fond en comble, du moins des changements survinrent durant ces temps fertiles en écroulements de toutes sortes. Il est même curieux de penser qu'on s'intéressait en pleine tourmente à des points de grammaire. Un soldat du bataillon des Cordeliers interroge le directeur du Journal de la Langue Française, sur la légitimité du mot inestimable, et M. de Saint-Cyran sur la place d'une virgule. Chamfort, en 1791, admoneste l'Académie parce qu'elle ne travaille pas au moment où les Législateurs recréent le statut social. Domergue fonde une Société des Amateurs de la Langue. Le 19 mars 1792, Merlin s'attire des railleries pour avoir prononcé à la tribune le mot publiciste alors tout brillant neuf. Boinvilliers demande aux représentants de la Nation de réformer les vices et abus de la langue. Daunou porte au Comité d'Instruction Publique la question de la réforme othographique. Sicard veut refondre l'alphabet. Méhée exige une révolution dans la langue comme dans le régime. Talleyrand entretient l'Assemblée de la possibilité de perfectionner notre idiome et Grégoire esquisse un vaste projet dans ce sens... Mais tout cela finit par l'introduction de quelques mots nouveaux dont plusieurs n'eurent qu'une durée éphémère.

Mercier, en 1801, publie un manifeste retentissant, une Néologie où il indique un vocabulaire de mots oubliés ou à créer. C'était d'ailleurs (on l'appelait le Singe de Jean-Jacques) un esprit ouvert, ayant déjà des vues romantiques dans son Essai sur l'Art Dramatique. Il veut enrichir le dictionnaire, libérer la syntaxe, reprendre des termes anciens. Qui se douterait qu'on lui doit ces mots aujourd'hui si courants: aduler, bureaucratie, agitateur, tyranneau, valse, vandalisme, véloce, - recueillis dans des écrits d'autrefois, - boxeur, rénovation, sensiblerie, théoricien, thuriféraire, topique, vaticiner, etc... par lui inventés?

Mais venons à Chateaubriand.

Dès l'Essai, il a des hardesses, des archaïsmes savoureux, des constructions nouvelles, des néologismes: force invasive, esprit raréfié, calamiteux, simplesse, cadavéreux, l'orée septentrionale d'un bois... D'Atala, ces tournures célèbres et délicieuses: «La lune brillait au milieu d'un azur sans tache, et sa lumière gris perle descendait sur la cîme indéterminée des forêts»›... «La lune répandit dans les bois ce grand secret de mélancolie qu'elle aime à raconter aux vieux chênes »... « Le génie des airs secouait sa chevelure bleue ».... « La solitude de la terre et de la mer étaient assises à ma table ».. Pourtant il gardait une mesure qui rend étonnantes, comme pour Hugo, les attaques dont il fut l'objet quand parurent René ou le Génie... Des mots comme: magiquement, exfolié, cyprière, ne méritaient pas l'honneur d'une polémique, et moins encore les termes locaux indiens: mocassine, sachem, tomahawk ou manitou. Mais sa syntaxe s'enhardit, avec des usages heureux de la préposition (tel: « cinglant aux extrémités de la terre » ou « se retirer à quelque source écartée »...) d'archaïsmes renouvelés, etc...

Toutefois, c'est surtout par le style que Chateaubriand innove, accentuant l'œuvre de Jean-Jacques et de Bernardin. Il débanalise les expressions courantes, ose de jolies alliances (ombre transparente, mer aplanie...) et des rapprochements, (des fleurs d'attendrissement et de religion) transforme l'image, concrétise l'abstrait (les utilités des mers, les évidences de Dieu...), modernise les métaphores (jour bleuâtre et velouté de la lune, tendre lumière), rajeunit la périphase, embrume adorablement les idées mystérieuses, redonne droit de cité aux mots vulgaires (ventre, balayure, mouchoir), aux mots scientifiques ou techniques, les mélangeant avec art1. Bref, il redonne à la langue harmonie, variété, liberté. Et c'était génial.

(1) Il arrive « à confondre convolvulus, naïade et cresson dans des phrases d'une harmonie parfaite et d'une précision qui n'enlève rien à la grâce écrit M. Ferdinand Brunot, à qui j'emprunte plusieurs des remarques ci-dessus à propos des innovations de Chateaubriand. ↩

Sans recommencer ici la vieille dispute relative au Romantisme et à sa légitimité, on peut du moins simplement s'étonner de ceci que ses adversaires actuels soient précisément les plus patriotes de nos littérateurs (et au nom de l'ordre contre le prétendu désordre romantique) alors que, précisément aussi, le Romantisme fut une réaction en quelque sorte nationaliste, donc patriotique, contre le classicisme, de tendances généralisatrices et universelles, par conséquent anti-nationales...

Que voulut en effet le Romantisme, sinon le retour au Sentiment, lequel est essentiellement racique, à la couleur locale, laquelle est essentiellemnt régionaliste, à la vérité de la vie, laquelle ne peut être qu'une vérité de temps et de lieu?

Le Romantisme a coïncidé avec l'exaltation de chacun des peuples de l'Europe, désireux de se retremper à ses sources, et cependant dédaigneux de la « patrioterie littéraire » comme disait Emile Des-champs. Il réintègre le goût de la vérité substituée aux sélections classiques, et, sans renier néanmoins le choix, base de l'œuvre d'art, il n'aura plus peur par exemple du Peuple et de ses haillons, de ses colères, de son langage et de sa misère, non plus que de parler de la Douleur, des conflits sociaux. Il accepte tous les progrès, toutes les justes révoltes contre les dogmes et les codes, et l'affranchissement, l'essor naturel du génie. Il est nationaliste, individualiste, lyrique, subjectif (sans oublier qu'il y eut toutefois un romantisme d'observation avec Stendhal et Mérimée). Il prendra la littérature au sérieux, sans rejeter la fantaisie et le rêve, croira vraiment à la mission de l'écrivain... Et tout cela, sans aucun doute possible, est un progrès certain, une évolution magnifique, toutes œuvres à part. Magnifique et fatale, et qu'il est absurde aujourd'hui de mépriser et de combattre.

Or, si l'on accepte que Chateaubriand est « le sachem du Romantisme, qu'il a été pénétré de ces itées, combien restent maigres son catholicisme et son royalisme en face de ces conquêtes autrement importantes et qui sont dans le sens même du développement du libéralisme? Il ressemble à un Breton vêtu d'habillements locaux, désuets, un peu cocasses, et prenant place dans une automobile du dernier modèle.

Le mélancolique et beau passage du Chateaubriand de J. Lemaître sur la gloire! « Vaine survivance du nom, dit-il, impliquant des croyances spiritualistes (qui vont s'affaiblissant) et l'illusion que la civilisation actuelle est quelque chose de considérable dans l'histoire de la planète... On n'est plus assez naïf pour désirer la gloire. Il y a trop d'hommes célèbres... » Chateaubriand voulut pourtant la gloire. Il l'eut, car sa chance fut merveilleuse, unique. Il vint dans un temps où des choses impotantes devaient être dites, où tout le pays attendait qu'elles fussent dites. Et il était le seul à pouvoir les dire avec génie, avec un génie, de plus, propre à charmer...

Certes! on sent trop que tout âge compte peu dans le cours des siècles et que le cours des siècles terriens compte encore moins dans l'éternité, dans le concert infini des mondes. Bien sot qui croit voir grandir l'orgueil chez les désabusés et les incroyants, car eux seuls comprennent la vanité de tout. Chateaubriand offre un singulier mélange de cette avidité de gloire et de la certitude de cette vanité.

Mais on peut regretter peut-être le dédain de la gloire. C'est elle qui souvent entraîne l'homme à se surpasser pour imposer à l'avenir un geste, une œuvre mémorables. Elle lui est un élixir autant qu'une récompense. Pour les autres, elle s'avère un bienfait en forçant l'attention, et par là en faisant surgir l'exemple. Quelle émulation reste en une génération qui n'admire plus personne?

Peut-être un temps cependant viendra-t-il où à chacun suffira de tâcher à se réaliser, où le modèle humain ne sera plus que théorique. Mais alors, ne nous manquera-t-il pas quelque chose? Car nous aimons assez à voir concrétiser nos idéals. N'a-t-on pas symbolisé la Patrie par un bout d'étoffe tricolore? Supposez une Notre-Dame de Paris, une Vénus de Milo inexistantes, simplement décrites par l'imagination d'un artiste en un cours d'esthétique. Ce serait intéressant, mais d'un attrait bien maigre. Nos prunelles ont besoin de voir des monuments, et aussi des hommes. L'Eglise l'a compris: Dieu, bien que doté de toutes les perfections, n'émeut personne. Il a fallu que l'on complétât l'abstraction, que l'on donnât aux chrétiens un Jésus bien vivant, de chair et d'os, qui fît des miracles, et fût mis en croix. Cela parle aux sens. Et comme c'était insuffisant encore, on a pétri des statues, peint des tableaux pour frapper les yeux des fidèles, leur donner une idée concrète de l'Etre suprême. De même ces noms: Chateaubriand, Hugo, enveloppent l'entité génie d'une matérialisation indispensable. Ces hommes ont passé, mais reste leur figure typique, nimbée de gloire, exemple à suivre...

On ne peut parler de Chateaubriand sans insister sur le « mal romantique » dont on a certes beaucoup écrit1 mais qui permet toujours quelques réflexions car il s'actualise incessamment, n'étant pas encore éteint, et s'étant allumé d'ailleurs bien avant qu'on le mette en littérature.

(1) V. Max Nordau : Dégénérescence - G. Dumas : La Tristesse et la Joie. - E. Sellières: Le Mal Romantique. -Paul Hastenberg: Psychologie des Neurathéniques. - Louis Estève: L'hérédité romantique. - Tardieu: L'Ennui. - Fierem-Gevoert: La Tristesse contemporaine, etc... ↩

Citons au hasard les noms anciens du Pessimisme: veternus chez Lucrèce, dæmon mœridianus (ermites), acedia (cloîtres), athumia (Chrysostome). Il est certain que le Pessimisme se nuance à chaque siècle, et que le « mai de René » a aujourd'nui, comme autrefois, une forme adéquate à ses causes.

Ses causes? Raffinement excessif de la sensibilité, dit M. Estève, enlaidissement du paysage, alternatives de surmenage et d'oisiveté, démagogie irritante et stérile, dispersion de la famille, défaillance des idées religieuses et mystiques, trop rapides progrès pour nos faibles facultés d'adaptation; - mélange des couches sociales, affirme Nietzsche; - fréquence et accroissement de l'hystérie, tenant à l'état économique, ajoute Nordau dont cette phrase est terrible et peut-être vraie: « La sensation dominante, maintenant, est celle d'un engloutissement, d'un éteignement i. Phrase de plus en plus d'actualité.

En serions-nous au crépuscule de l'Humanité, et ce crépuscule aurait-il été entrevu par Chateaubriand dans une géniale intuition? Crépuscule à longue échéance, sans doute, mais n'est-ce pas le lot des veuille bien leur portance pire ou indique mon

inquiétude de regarder une élite s'épuiser à chercher une suite des formules sociales qui, se chevauchant l'une l'autre, nous font craindre des conflits perpétuels et sans solution, chaque solution étant battue en brèche avant d'avoir produit son plein effet. N'est-ce pas là une grande, une sérieuse cause de décourage. ment?

Et puis... Et puis... les « cités futures » qu'on nous promet ne sont-elles pas au fond aussi ennuyeuses que les « paradis » des religions? Nul ne peut plus croire à un bonheur éternel consistant en une extase d'immobile adoration. Nul n'envisage avec plaisir une Humanité si parfaite en sa justice absolue que les troupeaux des travailleurs, ne souhaitant plus rien, n'auraient plus qu'à brouter l'herbe également répartie, boire aux auges également remplies, et ce jusqu'à la retraite assurée dans une tranquillité béate et repue. Ces divers edens n'ont rien qui enchante notre besoin d'activité, d'énergie. On ne sent bien le bonheur qu'après un peu de souffrance, le repos qu'après un peu de lutte.

On ne sera jamais heureux, ni dans l'excès de douleur, ni dans l'excès de satisfaction. Dans sa nuance romantique et dans son temps, René sentit un mal que nous sentons toujours.

Est-il à ce mal un remède? Peut-être. Il suffirait sans doute, de goûter fervemment les petites joies quotidiennes, de se persuader de la relativité des doctrines, des agréments et des peines, de se dire qu'en définitive si nous n'avons aucune certitude profonde, aucun bonheur complet, aucune possibilité d'atteindre un état social idéal, d'ailleurs, je le répète, à peine désirable, le mieux est d'accepter le Monde tel que les forces obscures l'ont bâti, la Vie telle qu'elle est, en cherchant sans doute à les perfectionner et à nous perfectionner, mais avec calme et sagesse, en jouissant de ce que ce Monde et cette Vie nous apportent malgré tant de volupté.

Qu'importe le mal romantique! Il nous a donné pour notre dilection la prose de Chateaubriand, la poésie d'Hugo, de Lamartine, de Vigny, de Musset, la musique de Berlioz, la peinture de Delacroix, le dessin de Gustave Doré, et tant d'autres sources d'admiration... Voilà le principal.

Où va la Société? Qu'importe son inharmonie si nous menons une existence harmonieuse. Qu'importe sa folie si nous pratiquons notre sagesse!

Chateaubriand n'aimait pas la Montagne. Passe encore qu'il la négligeât. Mais la dénigrer! M. Gabriel Faure a comme moi remarqué le peu d'inspiration qu'a d'ailleurs fourni l'orographie à nos grands poètes, et comme moi s'en étonne. Ce n'est guère qu'avec Jean-Jacques et Senancour que les sites élevés commencent d'entrer dans la Littérature. Mais nos lyriques n'y ont pas amplement vibré. Lamartine utilise malhabilement le décor alpin. Rien dans Vigny, Musset. Rien dans les Parnassiens ni les Symbolistes, dont le meilleur, Verhaeren, est, fatalité, de la plaine flamande. En peinture même je ne connais que Segantini qui sut rendre l'âpre splendeur des hauts sommets. Voilà quelque chose, à coup sûr, de très singulier. Il faut chercher l'amour des monts ou plutôt le rendu pathétique de leur puissance, de leur beauté certaine, chez les prosateurs. Et rares encore sont-ils: M. Gabriel Faure cite Paul Flat comme un bon analyste du plaisir sain de hauteurs. Je ne l'ai pas lu, mais j'ai en tête des pages bien profondes de Marcel Lami (Vers les Cîmes). Néanmoins on peut dire que la Montagne attend encore son chantre inspiré.

Et cependant, comme il y aurait à écrire d'admirables et lyriques poèmes, - prose ou vers - sur la volupté d'errer à l'aventure, par les matins bleus, les midis vermeils ou les crépuscules d'or, aux chemins d'En-Haut, ou de contempler d'un sommet le prodigieux panorama que découvre la prunelle éblouie! J'ai grimpé le Niesen, le Pilate, l'Eggishorn, en Suisse. J'ai « fait » le Valais, été aux Pyrenées, vu du haut du Nugeyre le chaos des pays d'Auvergne. Et je puis dire que ce sont mes plus fortes impressions de nature. J'ai connu là une griserie spéciale (ozonisée certes, qu'importe la cause!), faite d'une plénitude des facultés, d'un enivrement que je n'oublierai jamais, et que j'eusse voulu traduire. Mais je sens qu'il y faut une plume doublement géniale, habile non seulement à peindre la grandeur du spectacle, mais aussi l'exaltation intérieure.

Qu'il y aurait encore à dire sur cette haute figure! Je ne clorais jamais ce livre si je devais, suivant l'actualité qui, sans lassitude, à intervalles irréguliers nous rappelle Chateaubriand, prendre prétexte des articles qu'on écrit sur lui, pour philosopher à mon tour! Naguère, M. Maurice Levaillant, par exemple, publiait dans la Revue des Deux-Mondes une série de lettres du Maître à son « ministre des finances », un M. Le Moine qui, vers 1814, prit à sa charge de toucher les billets, contracter des emprunts, batailler avec les créanciers (Hélas! le grand homme vivait perpétuellement dans les dattes dont quelques-unes étaient si vieilles, disait-il plaisamment, qu'elles avaient de la barbe). En ce moment, M. Louis Thomas publie toute sa correspondance, qui est formidable, et M. Victor Géraud nous donne de temps à autre de nouveaux inédits. Car des inédits de Chateaubriand, on en trouve encore! Et la plupart roulent sur des questions d'amour et des questions d'argent. Ce Don Juan fut un vrai panier percé. Des grosses sommes passèrent entre ses mains, pas un liard ne resta. Mais comme elle est émouvante cette chambre nue où il trépassa, cette chambre où il n'y avait qu'un méchant lit de fer et une caisse de bois blanc contenant le manuscrit des Mémoires d'Outre-Tombe et qui, cependant, plus riche et plus majestueuse en sa misère qu'une alcôve de monarque ou de milliardaire, était meublé de son influence et de sa gloire immortelle!1.

(1) Dernier ouvrage publié: Splendeurs et Misères de M. de Chateaubriand, par Maurice Levaillant (décembre 1922). ↩

Je m'arrête et sur un problème à l'ordre du jour : celui des manuels scolaires. En quelques études retentissantes, M. Fernand Vanderem vient d'en montrer l'insuffisance et l'injustice. L'opinion lui a fait largement écho, et au point qu'une pétition lancée par un journal du soir, l'Intransigeant, si dévoué aux Lettres, enjoint le Conseil supérieur de l'Instruction publique d'intervenir pour que l'enseignement officiel de la littérature soit épuré des erreurs qu'il contient. La pétition vise surtout la littérature moderne; mais M. Vanderem la fait remonter assez loin puisqu'il critique vertement ces livres scolaires qui « depuis quarante ans se repassent la consigne de vilipender dans les mêmes termes ou d'omettre sans phrases les meilleurs de nos maîtres, non seulement Beaudelaire, Verlaine, Rimbaud, mais Chateaubriand, Benjamin Constant, Senancour » etc... Combien il a raison! Combien l'ai-je approuvé par anticipation dans mon livre sur Victor-Hugo, et combien je l'approuve encore, heureux de me rencontrer avec lui, avec tant d'autres, sur le danger de ces histoires littéraires à tirage énorme et qui faussent les unes après les autres les générations qui croient y apprendre de l'irréfutable, et qui certainement y puisent de sots jugements pour toute leur vie!

Puisse donc ce modeste travail être une pierre pour l'édifice du nouveau Panthéon où, plus intelligemment que dans le passé, on soclera de gloire nos génies, des génies comme Chateaubriand - en dehors de tout parti politique, de toute confession religieuse, voire de toute doctrine littéraire - non seulement pour qu'on les respecte et les admire, mais surtout pour qu'on en fasse de hauts exemples humains, eux qui pour ceux dont la foi disparaît, restent les seuls dieux possibles...

LA MAQUETTE DU PRÉSENT LIVRE A ÉTÉ ÉTABLIE PAR L'AUTEUR, FINI D'IMPRIMER LE TRENTE DÉ- CEMBRE MIL NEUF CENT VINGT-DEUX, SUR LES

PRESSES DE L'IMPRIMERIE GUTENBERG, SISES | ET 3, QUAI DU CHANOINE-WINTERER, A STRASBOURG, POUR LE COMPTE DE « LA PENSÉE FRANÇAISE, MAISON