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L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

VIII

La flamme de Chateaubriand · 4 min de lecture · p. 97–99 · chapitre 13 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Dois-je revenir sur le cadre où se déroulera, dans cette complicité, le drame merveilleux de la jeunesse de René, sur ce Combourg dont nul ne connaissait mieux que lui l'importance au point de vue de la formation intime, autrement plus intense, plus féconde que la formation intellectuelle? Il lui a consacré des pages immortelles; et mieux vaut encore les relire que de reconstituer en dehors de lui un décor qu'il n'avait aucune raison de nous dépeindre faussement.

Relisez-les donc, au livre II des Mémoires, à la suite de ce «printemps breton» dont je rappelais plus haut la saveur. Voyez le poète partir vers le manoir, traverser les marais dolois, passer devant le collège où il lui faudra rveenir un jour, et puis s'enfoncer des heures, des heures, dans la bruyère sylvestre, la friche et les guérets de blé noir... Premier enveloppement de la prodigieuse campagne! Voici cependant s'élever au fond d'un vallon l'église de la bourgade où il se rend, et les tours d'une demeure féodale qui montent d'une futaie rougie par le couchant. C'est Combourg et le château... Le cœur lui bat. Et quand il se rappelle cette vision, vingt ans plus tard, et cherche à la fixer, sa plume tremble et sa poitrine à nouveau sursaute.

Aimons ici l'humilité du mémorialiste: «Et pourtant, écrit-il, que sont ces souvenirs pour le reste du monde? » Mais si, René, ils sont quelque chose et nous émeuvent aussi, comme nous émeut une page sur la jeunesse où nous sentons notre jeunesse refleurir. J'ai eu, dans des circonstances très différentes, moi aussi, une vision du château de Touraine où, à l'automne 1895, je me rendais pour commencer ma vraie vie. Et je pensais à vous, René, je retrouvais un analogue émoi. Confrontant maintenant le vôtre surpris dans vos Mémoires, et le mien esquissé dans un court poème, - à vingt ans de distance également, je sens mon cœur battre « au point de repousser la table où j'écris et vous aime mieux d'avoir su dire le premier ce frisson-là.

D'ailleurs, une apparition de castel au milieu de la verdure a toujours je ne sais quoi d'émouvant. J'ai dans les yeux maintes surgies de ce genre; elles m'ont toujours amené à une rêverie profonde. Peut-être parce qu'on imagine (souvent à tort) que beaucoup de noblesse hautaine, de poésie mélancolique, se trouvent enclose en ces architectures d'élite où seules devraient habiter des élites. Je me rappelle entre autre - excusez cette parenthèse totalement inutile - une singulière émotion qui m'advint dans le Morvan. Ce matin-là je longeais la Cure au roulement feutré de ma bicyclette. Un admirable paysage m'enveloppait de la paix solennelle des solitudes forestières. Soudain, au détour de la route, au sommet d'un mouvement de terrain, surgit dans les feuilles un manoir magnifique et sombre. Je m'arrêtai. La rivière, le bois, la hauteur couronnée de pierre formaient un de ces tableaux qui sont la joie suprême du voyageur un peu artiste. Un paysan passa. Je m'enquis et j'appris que ce royal logis appartenait au comte de Ch*** mais que ce noble châtelain âgé déjà et atteint de mutisme, vivait là, seul, avec une demi-douzaine de serviteurs. Et je me mis à reconstituer la vie étrange de ce grand vieillard promenant sa silhouette, sans bruit, en ce somptueux silence des salles, aggravé du silence d'alentour. Quelle page à écrire pour quelque drame provincial dont il serait le héros!

Eh! suis-je si loin de mon sujet? N'était-il pas un personnage de cet acabit en un décor de ce genre, le père de Chateaubriand, sur ses vieux jours? Rappelez-vous: René, après avoir fait du château ancestral une superbe eau-forte, nous raconte, un peu plus loin, la vie qu'on y menait, et ses sensations d'adolescent. Vous voyez, comme lui, la lune au travers des carreaux losangés de sa fenêtre, le vol cahoté des chouettes; vous entendez, comme lui, le murmure des ténèbres, et le vent qui semblait courir à pas légers, le mugissement des souterrains, puis dès l'aurore, la voix du maître appelant le valet de chambre à l'entrée des voûtes, et qu » semblait celle du dernier fantôme de la nuit » Vous aimez, avec lui, le retour de la saison des tempêtes, le passage des ramiers et des cygnes, les assemblées de corneilles et leur percher crépusculaire sur les plus hauts chênes du mail, et ces soirs où s'élève une bleuâtre vapeur aux carrefours des forêts en même temps que les complaintes du vent. Avec lui vous embarquez sur l'étang jusqu'à ce que la nuit agitant les champs de quenouilles et de glaives que forment les roseaux, vous fasse entendre «les grandes voix de l'automne sortant des marais et des bois ».... Et comme lui enfin, vous suivez l'ombre du vieux corsaire allant et venant sans parler, le dîner fini, dans la salle à manger si vaste que le spectre en bonnet s'embrumait quand il en atteignait le bout... Il est difficile de dépasser l'intensité d'évocation du Maître en ce célèbre passage des Mémoires d'Outre-Tombe. Quand une plume trace de telles phrases, elle vaut le respect des générations, quelle que soit devenue l'évolution littéraire.

Au bref, ces années d'adolescence expliquent le génie de René au moins autant que ses hérédités. C'est là qu'il eut ce que Paul Brulat appelle quelque part l'éblouissement, cet éblouissement advenant à tout être qui se distingue de la masse par son œuvre individuelle, qui connaît, si vous désirez les expressions consacrées, son chemin de Damas), les «voix entendues», l'«appel de la vocation»... mots divers désignant un appel en effet, mystérieux, venu on ne sait d'où, et auquel on ne résiste point!