Première partie
Chapitre V
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Quelles sont les premières formes, chez René de Chateaubriand, de ce Désir animateur et souverain qui fera jaillir de l'orage des troubles intérieurs les éclairs de la beauté?
Formes confuses, sans doute, comme chez tous les enfants. Tous les enfants sont des poètes où vibre le Désir. On dit d'eux que peu à peu leurs yeux «s'ouvrent à la lumière». Oui, leurs yeux, les yeux du corps et les yeux de l'âme, s'ouvrent à la lumière du monde et à la lumière de l'esprit. Spectacle de l'Univers et féerie du Cerveau! Ces yeux de chair et ces yeux de l'intelligence sont comme des explorateurs partant à la conquête d'une proie splendide, multiple et fuyante. Ils en éprouvent joie et tristesse, déception et volupté...
Les grands yeux des enfants me charment et m'effraient. Ils sont si noirs! Ils sont si bleus! Ils sont si beaux! Si bleus des paradis dont leurs songes s'égaient, Si noirs d'on ne sait quel vague appel du tombeau!
Tous ces yeux puérils qui absorbent le monde, Comme ils sont étonnés! Comme ils ont de désirs!
Comme ils épuiseront la coupe si profonde Des émois généreux et des nobles plaisirs!
En voici qui sauront tous les secrets champêtres; Et ceux-ci erreront au hasard des cités; Et ceux-ci fouilleront jusqu'à l'âme, les êtres; Ceux-là, éperdûment, chercheront la beauté...
Ah! les yeux éblouis d'artistes, de poètes, De penseurs ingénus que l'existence émeut, Et qui, d'un regard large, embrassant leur conquête, Sont rois dans cet empire où le rêve se meut!
Les yeux noirs, les yeux bleus aux prunelles ravies, Qu'ils sont beaux en l'espoir de leurs frissons divers, Les grands yeux éclatants de promesses de vie, Les jeunes yeux vibrants et qu'emplit l'Univers!
Ne dirait-on point, en griffonnant ces vers voilà pourtant quinze ans passés, que je songeais à Chateaubriand? Comme tous les enfants, dis-je, il dut frissonner de la poétique vision de cet inconnu que l'on découvre dès le plus jeune âge; mais davantage encore, étant plus chargé de cette sensibilité que sa race lui commandait sourdement de traduire en art.
Pour le commun des mortels, on connaît à peu près l'histoire de cette lente possession des choses. Un philosophe écrivit même tout un livre là-dessus, ayant pris pour tâche délicate de suivre l'évolution de son propre fils depuis l'heure où, chiffon de chair, il sortait du coffre sacré... On sait donc comment naissent successivement les sensations puis les émotions, comment l'âme se dégage des limbes, ce que saisit d'abord la rétine. Et par les jeux de celle-ci, par les gestes, les cris, les soupirs, les larmes, les sourires, on devine la montée de vie intellectuelle et morale en ce petit être qui deviendra remarquable ou quelconque, sera un heureux ou un maudit, ou qui aura, plus vraisemblablement, le destin falot des millions d'humains broutant, toute leu rexistence, l'herbe basse du nécessaire matériel et des félicités vulgaires.
Chez l'être d'élite, chez le génie en particulier, quelle intensité prend cette croissance spirituelle? Problème! Qui dira la proportion d'hérédités obscures, d'indéterminables physiologies, de psychologie tremblante échappant à l'investigation, dont est faite cette entrée du citoyen nouveau au temple de la terre? Il arrive aussi souvent même, que les débuts d'un futur héros de l'Humanité sont en tout pareils à ceux d'un humble. C'est aux environs de la quinzième année, semble-t-il, de la douzième chez les précoces (plus tôt, cela tient du phénomène), que la singularité et l'individualité s'affirment, avec ou après la puberté1. Parfois c'est beaucoup plus tard. Le génie déroute tous les calculs, disais-je. Mais j'ai peine à croire que l'adolescence de tout individu exceptionnel ne s'imprègne pas de cet on ne sait quoi qui va devenir l'étonnement ou le bienfait du Monde.
(1) A mon avis, répondait un jeune poète (Jean Bouscatel) à une interrogation sur ses débuts littéraires, le don lyrique éclate au moment de la puberté; c'est le premier désir, le premier cri d'amour jeté vers les êtres inconnus. Le goût de la poésie prend naissance en nous en même temps que le goût de l'amour. ↩
Les premiers élans d'ordre supérieur éprouvés par Chateaubriand ont chance d'avoir eu pour objets l'inconnu de la mer, l'inconnu de l'horizon terrien, l'inconnu de la femme.
La femme? Nous saluerons bientôt Lucile. Evoquons seulement l'enfance de René au bord des flots, en face des landes, au fond des bois, - enfance romantique à souhait, - sans nous défendre de philosopher un peu sur les enfances aussi des grands hommes: elles contiennent un grave enseignement pour les critiques, une précieuse leçon pour les pères et les mères.
L'enfance de Chateaubriand? Elle ressemble de prime abord à celle, hasardeuse et précaire, des cadets de famille, de ces pauvres cadets sacrifiés à un usage millénaire: le droit d'aînesse.
Nul n'ignore la coutume, une des plus injustes du passé féodal, quelques avantages qu'elle présentât (par exemple au point de vue l'émigration, à quoi l'Angleterre dut sa formidable puissance). Elle était la sœur de ces autres idéaux qui tuaient tant de chairs et tant d'esprits au nom de dogmes illusoires maintenant évanouis en fumée (esclavage, inquisition, etc.) comme s'évanouiront demain maints dogmes d'aujourd'hui (peine de mort, nationalisme, et le reste).
Donc, l'aîné d'une noble famille, en Bretagne comme en diverses autres provinces, gardait pour lui les deux tiers de l'héritage paternel, jouissait en sus et sur le dernier tiers du droit de préciput, et laissait les reliefs, ainsi qu'un os à ronger, aux cadets, quel que fut leur nombre. Or, la fécondité armoricaine, surtout avant les ravages de l'alcoolisme, était proverbiale. Quand l'amour ne se doit qu'à la reproduction (le catholicisme, si vivace en Bretagne, maintint sévèrement ce côté animal) et ne craint point les tares, il s'en suit des semailles inconsidérées, et conséquemment, à cause du droit d'aînesse, une déchéance fatale. «Cette fécondité même, observe M. de Lescure, funeste au lieu d'être bénie, précipitait la décadence ou consommait la ruine, à force d'étendre le nom mais d'émietter le bien.» De sorte que, dans l'ancienne France, et notamment aux pays d'ouest, on trouvait des gentilshommes de vieille roche obligés pour vivre de se faire manœuvres ou valets de ferme.
La famille de Chateaubriand n'échappa point à la loi commune. Illustrée depuis Brient, fils de Thiem, seigneur celte du XIe siècle (et par lui quelles racines profondes dans le tuf gaulois!) par des notabilités guerrières (tel ce Geoffroy, quatrième du nom et on. zième baron de Chateaubriand, blessé à la Massoure, en 1250, aux côtés de Louis IX dont il portait la bannière), par des notabilités ecclésiastiques (entre autres un évêque de Nantes), c'était - mis à part ceux qu « se bornaient à vivre dans leurs châteaux en réputation d'honneur, d'hospitalité et de piété - une de ces lignées de seigneurs ayant surtout en somme à leur actif de la valeur militaire (quatre d'entre eux furent des croisés) ; et l'on pourrait dire que ce n'est pas grand'chose si l'on ne sortait d'une guerre où ce genre de gloire vient d'être remis à la mode. C'était aussi une machine à pondre qui jetait sur la lande par douzaines des misérables nantis d'un nom superbe et de navrante impécune.
Un de ces cadets, heureusement, et le père même de René, tenta vaillamment de relever la fortune de la famille (autrefois bien riche si l'on se reporte à sa première devise: «Je sème l'or»)1. Auguste de Chateaubriand s'embarque, orphelin, vers sa quinzième année, sur une goélette. Il assiste au siège de Dantzig comme marin de la flotte envoyée au secours de Stanislas Leckzinski. Blessé près de son chef, le comte de Plelo, puis remarqué pour son courage, son esprit et sa bonne conduite, il trouve une occasion de « passer aux Iles » comme on disait alors, y arrive à quelque aisance, revient et épouse, à trente-cinq ans, la fille du comte Annibal de Bédée à laquelle, prolifique comme il sied, il va octroyer dix enfants. C'est alors qu'il se lance, attaché au rivage mais ne pouvant quitter l'océan dse yeux, dans la spéculation maritime, seul commerce non dérogatoire pour un noble: il se fait armateur, court les risques de la tempête, de l'abordage et du canon, perd quelquefois, gagne plus souvent, et finalement, victorieux de la Pauvreté, parti du maigre capital de quatre cents livres, rachète le plus beau des domaines ancestraux, celui de Combourg.
(1) Seconde devise des Chateaubriand, après Saint-Louis: « II a teint de son sang les bannières de France». Curieux hasard, cet alexandrin sur le blason de l'écrivain aux plus belles phrases balancées qui soient! ↩
Telle, en raccourci, la vie de lutteur du père de notre Chateaubriand. Ce n'est au fond ni plus ou moins qu'un splendide oiseau de proie comme il en pullulait aux XVII et XVIII siècles, un aventurier malouin dont le fils croquait si bien la silhouette: « l était grand et sec; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits, fiers et glauques ..» Il le compare à un lion; mais le mot ‹vautour» devait être au bout de sa plume trop respectueuse pour l'écrire.
Oui, un vautour dont « état habituel était une tristesse profonde que l'âge augmenta, et un silence dont il ne sortait que par des emportement » un vautour humain, mélancolique peut-être de retrouver toujours à ses serres, en baissant la tête, des taches ineffaçables de sang.
Sa fortune faite, Auguste de Chateaubriand mit aussi un point final à sa postérité. Le hasard voulut que François-René fut son dixième et dernier enfant, le plus cadet des cadets (il porta d'abord le titre de chevalier) et qui cependant allait jeter sur sa race une gloire autrement éblouissante que celle qui vient des estocades bien données ou des entreprises commerciales bien réussies.
François-René ne tira primitivement aucun béné. fice personnel de la rénovation familiale. Ultime rejeton d'une mère excédée d'enfanter, qui ne le désirait pas et préférait à tous son aîné, d'une mère absorbée par ses devoirs religieux et mondains, désabusée d'une union assortissant mal son éducation élégante à un caractère ourson, délicate de santé, morose au sein d'une existence trop sévère, le pauvre gamin se vit négligé, et ses premières années furent celles d'un petit polisson des ports.
Seules, une vieille gouvernante, Marguerite Villeneuve, dont il garda le souvenir attendri, et sa sœur Lucile, la Cendrillon de la trop abondante nichée, apportaient par leurs soins et leur affection quelque douceur à cette enfance plutôt sauvage... Peu d'études. Des vagabondages, des cabrioles, sur la lande ou la falaise, des batailles de gosses - qui eussent mis en gaîté le crayon d'un Poulbot, - sur les dalles de granit de la Calle, les rocheux îlots proches, la chaussée du Sillon, la butte sinistre de la Houlguette surmontée de gibets, les sommets de la Conchée ou de Lezembé, et surtout les pavés du port. «C'est sur la grève de la pleine mer, entre le Château et le Fort-Royal que se rassemblaient les enfants; c'est là que j'ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j'ai goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues...» Il faut lire, par lui-même décrits dans les Mémoires d'Outre-Tombe, cette enfance de Franchin, comme l'appelaient ses camarades tout aussi débraillés que lui, « le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires » Et aussi l'adolescence, la première vision de Combourg aux environs de la dixième année, l'entrée au collège de Dol, les escapades d'écoliers, la première communion qui, par suite, tant elle fut fervente, put faire croire à une vocation religieuse, le passage au collège de Rennes où il eut pour condisciples le Moreau de Hohenlinden et le Limoléan de la machine infernale, la page extraordinaire de rendu où de nouveau il fusine le vieux manoir paternel, et la vie à la fois exaltée et sombre qu'il y menait, le court séjour énervé de Brest, l'heure enfin de l'adieu au pays natal, quand l'ancien corsaire le jeta dans la vie, - tel un aigle précipite de l'aire ses petits, afin qu'ils essaient à leur tour leurs ailes en tombant dans l'abîme de l'espace.
Je disais plus haut que les premiers élans intenses de hene, la ronde éperdue de ses désirs, durent avoir pour objet, d'abord, l'inconnu de la mer, de l'horizon terrien, de la femme... Et nous l'avons vu jouer sur la grève où sans doute bien des fois il dut arrêter ses abats pour laisser son regard baigner aux lointains bleus derrière lesquels il imaginait des féeries. D'où venaient-ils, les voiliers dont apparaissait et grossissait le point blanc sur les lames mouvantes? De quels pays fabuleux que le rêve et l'ignorance esquissaient en toute fantaisie? Je ne puis me rendre bien compte de la sorte d'extase où plongeait cette âme commençante, n'ayant point été élevé au bord des flots. Mais je le devine quant à l'autre horizon qui hantait René de fantasmagories - l'horizon des bois et des landes, son second compagnon de songerie - au souvenir de mes propres visions puériles au sein de la campagne d'Ile-de-France où je vis grandir mes désirs consumants. Là aussi l'œil engendre, devant le lointain des plaines, le sinueux ruban des chemins, des envies folles de courir jusqu'aux là-bas où se heurte la vue, et de les franchir pour abreuver une inextinguible curiosité. Et la Bretagne malouine mieux encore que le Hurepoix est propre, je m'en doute, à ces bonds prodigieux de l'esprit où l'âme en formation d'un poète prend le goût suave et terrible de l'infini.
O mer sacrée! sylves profondes, guérets sans limite, landes mystérieuses, routes dont le symbole si vite s'impose aux jeunes yeux, vous êtes les premiers maîtres et les piemières muses du Génie, bien avant qu'une forme féminine le fasse frisonner, ou qu'une leçon de littérature le fasse tressaillir.