Première partie
Chapitre II
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
... Qu'il est admirable, là-bas, ce paysage! Voyez: il compose un tableau si parfait qu'un peintre n'aurait nul besoin de l'«arranger, tant il balance en bon équilibre les masses de ses frondaisons et les vides de ses échappées. Des guérêts d'ocre brune où traînent des laques carminées se mêlent agréablement aux moissons rousses et à des champs d'un vert solide et vif, tapis de soie claire aux pieds d'un groupe d'arbres essaimes à la façon des lanes anglaises. Au loin, le rideau mouvant d'une forêt qui toutefois n'absorbe pas l'horizon. Le reste de la perspective se vêt du souple mouvement des collines d'un cobalt doux comme des yeux de femme, et qui cependant tranche assez sur la voûte céruléenne du firmament. Des rouges floraux éclatants font repoussoir aux émeraudes diverses des feuilles. La trouée lumineusement bleue du centre - une de ces trouées chères à Corot pour happer l'attention, et que peut-être il prit au divin Watteau - attire l'œil ébloui qui, d'autre part, se réjouit de l'harmonie des couleurs ajoutée à l'harmonie des lignes. Au cœur du voyageur extasié monte un acte d'adoration. Il surprend le fond et les lois au Grand Art.
Mais qu'il s'approche, mû par le désir que nous avons tous de mieux voir ce qui nous plaît: quelle sottise et quelle folie!
Il va vers les herbes et les arbres, vers cette synthèse qui tout à l'heure, du haut du pont d'où il la contemplait, le faisait si splendidement vibrer. Et voilà que peu à peu, à mesure que ses pas le mènent à la source d'enchantement, l'enchantement se dissout. Certes! l'arbre reste superbe et l'herbe fraîche. Mais les plans se dérangent, les valeurs s'éteignent. Il ne voit plus aussi bien la courbe molle des hauteurs: l'effet de l'évidement naguère baigné de rayons s'atténue; l'équilibre se brise, des masses dont les premières grandissent trop. Il n'a bientôt plus que la joie de respirer largement dans cette atmosphère tranquille.
Il avance. L'herbe devient moins fine en se précisant. Le bois maintenant lui cache tout à fait les lointains. Comme c'est vers ce bois qu'il se dirige, toute perspective se bouche. En un mot, son cher paysage perd lentement l'intérêt esthétique et ne garde plus que le charme pénétrant des sylves où l'on s'égare.
Il avance toujours. Le voici au pied d'un chêne. A dix pas, celui-ci présentait encore un beau type: fût puissant, branches tordues comme muscles d'athlète, feuillage sombre. Tout contre lui, le voyageur ne voit même plus l'ampleur de la cîme; seules apparaissent les rugosités de l'écorce. C'est un bois quelconque. Et s'il prenait une loupe, ce ne serait plus que de la matière végétale. Et s'il mettait une mince lamelle de ce bois sous une lentille de microscope, ce ne serait plus qu'un sujet de dissertation botanique. La beauté s'est complètement, désespérément éclipsée.
Que cet observateur procède ainsi pour tous les détails du spectacle ravissant, pour chacun des éléments constitutifs de cette forêt majestueuse, de cette eau murmurante, de ces champs polychromes, de ces rochers moussus - partout la volupté de les admirer à distance fuira devant la volonté de les considérer de près, au prix de la radieuse illusion péniblement arrachée.
Cette surprise douloureuse n'est point réservée qu'au penseur immobile devant la toile vivante que nous venons de décrire. Que l'amant se garde d'examiner minutieusement (même au moral) l'objet de sa félicité: le corps humain, si impeccable soit-il, si attirant aux lèvres enfiévrées, multiplie, hélas! les causes de répulsion, d'autant plus navrantes que la flamme d'amour fut plus chaude; et songez en fin de compte au cadavre étendu sur la table d'amphithéâtre, ouvert sous le scalpel, et ne constituant plus qu'un jeu de pièces d'anatomie sur quoi se dépense la parole d'un maître entouré de carabins.
Et ces foules qui nous valurent des pages de choix d'un Gabriele d'Annunzio ou d'un Paul Adam, ces machines que célébrait Zola! Les foules: agglomérat d'individus généralement laids et dont seule la cohue acquiert quelque grandeur. Les machines: médiocres pour l'œil par leurs bielles, leurs roues, leurs manomètres; seul l'ensemble en marche en fait des monstres d'allure, soufflant la vapeur du fond de leurs naseaux-cheminées; dévorant les rails de mercure sur l'étendue domptée.
Et ce coin de faubourg, est-il pittoresque à cause de la crasse de ses indigènes, de ses barrières pourries, des toiles d'araignée de ses masures loqueteuses? Non, mais à cause du caractère populaire de son tout, fertile en lignes brisées, en couleurs imprévues, à cause de sa réponse artiste aux monotonies bourgeoises des quartiers d'équerre et des immeubles glacés, à cause de sa sincérité de misère et de travail.
Grands hommes, doctrines fameuses, religions péremptoires, perdent, ainsi qu'un paysage, une femme, une foule, un coin de ville, à passer le terrible examen de la critique réduite aux rigueurs de la logique absolue. De même un tableau, s » on met le nez dessus», devient barbouillis de pâtes, une frissonnante symphonie de Beethoven épouvantable cacophonie si l'on brouille les mesures. Un coup de pinceau, un son, un mot n'est rien en soi, pas plus qu'un bout d'écorce, une goutte d'eau, un centimètre carré de la peau de Venus, la poignée de terre que vous ramassez. C'est leur arrangement qui les dote de splendeur (de même l'arrangement des atomes, ceux-ci peut-être tous semblables, accuse seul la diversité inouïe de la matière). Et cet arrangement est mensonge par rapport aux détails, de même que la perspective est illusion. La beauté, en somme, n'existe que par nous qui la «fabriquons» ou la laissons se fabriquer au laboratoire de notre œil. Elle se produit en dehors de la réalité intrinsèque de ses composants. D'où, d'ailleurs, la variété des opinions, l'instabilité des critériums, et par suite la largeur d'esprit nécessaire pour sortir de ce chaos des goûts et des arguments quelques idées, quelques lois, quelques formules dont il ne faut pas abuser, quelques hautes joies surtout.
En littérature, et c'est là que je voulais en venir, il faut prendre aussi notre parti du& « mensonge de la beauté Il ne sied d'examiner à la loupe ni un homme ni une œuvre. Un livre peut contenir des erreurs, des fautes de grammaire, des manques de goût, et demeurer pour nous une merveille, si, malgré ces tares, il révèle un tempérament, une trouvaille mémorable, s'il apparaît en phare sur son siècle. Bien plus: il peut être l'œuvre d'un homme taré lui-même; car l'homme meurt, l'œuvre reste; l'homme meurt ou plutôt s'efface en tant que personnalité charnelle, et son nom seul persiste; l'œuvre reste ou plutôt naît à la mort de l'écrivain, acquiert une personnalité spirituelle, et son titre rayonne de plus en plus, comme sa vie devient de plus en plus intense...
Il y a plus troublant. Il y a l'erreur voulue et qui pourtant ne nous gêne pas. Bossuet célébrait avec un éclat incomparable de royales catins dont il n'ignorait pas les vices. Hugo inventait des noms propres auxquels il donnait une valeur historique1. Chateaubriand a menti, parfois sciemment, ou, si vous voulez, disons, par respect, qu'il a transfiguré la vérité... Ces hommes n'en sont pas moins des flambeaux. Ces œuvres n'en sont pas moins des mines intellectuelles.
(1) Le tout à rapprocher des absurdités admirables d'un Michel-Ange, d'un Raphaël (le Saint-Georges), d'un Ingres (Oedipe et le Sphinx) etc... ↩
Chateaubriand! Ce long préambule est pour lui, vivant symbole du Mensonge de la Beauté. Il a des défauts, comme homme et comme écrivain. Et pourtant il s'avère une des plus nobles figures d'initiateur que nous connaissions, un exemplaire rare d'humanité, et qu'il faut aimer pour la somme de vérité esthétique par lui créée, pour cette vérité esthétique essentielle à l'Humanité, dominatrice des âges, consolatrice de la vie.
Chateaubriand, cette flamme somptueuse au seuil du plus captivant des âges littéraires, cette gloire devenue légende, ce n'est pas du génie concentré en un immortel monument d'art; c'est du génie dispersé en divers monuments périssables... Figurez-vous l'orient quelques moments avant la surgie du soleil. Nul globe de feu à l'horizon, mais un embrasement général. Et ces rayons, comme si déjà l'astre était levé, font un velum de lumière au plafond du ciel. Et la terre enchantée bénit le jour qui naît avant le visage enflammé de Phœbus... Chateaubriand est un azur lumineux où ne paraîtront que plus tard les livres-soleils.
Prenons-en notre parti. Les génies sont des êtres exceptionnels, et moins le résultat d'une longue patience selon l'avis de Flaubert, que le confluent de longues hérédités et de dispositions organiques particulières.
Parce qu'ils sont exceptionnels, on les aime peu d'ordinaire et tant qu'il ne règnent pas. Ils étonnent, gênent, agacent, troublent des digestions, bousculent des idées reçues. A leur mort seulement, quelques-uns triomphent. Rares, heureux, les Voltaire, les Chateaubriand, les Hugo, les Rodin entrés vivants dans l'immortalité. La plupart de leurs frères furent méprisés, honnis, ou simplement ignorés. Une mince élite parfois les comprend assez tôt, certaine intelligence étant indispensable pour goûter leur nouveautés. Encore, combien dans l'élite, se trompent et se gaussent! Peu communs les Joubert, les Fontanes devinant les promesses encloses aux premières pages d'un Chateaubriand. Et quel atout au jeu de celui-ci de savoir, de bonne heure, son effort appuyé! Tant moururent désespérés ou abandonnèrent la partie, incompris des amis les plus proches, perdant foi en eux-mêmes!
Les génies, comme la Beauté, contiennent leur mensonge, je veux dire leur part de misère humaine. D'où la difficulté, pour quantité de gens, d'admettre celui-ci, celui-la, si facilement critiquables. La souris ne peut-elle railler le lion tout aussi vermineux qu'elle? Le parfait n'existe point ci-bas. Or le génie est imparfait. Faut-il donc le honnir, le renier? Mais hélas! le mépris croît en raison directe de l'ignorance.
Les esprits élevés consentent davantage, savent mieux accepter. Malgré leurs idées, leurs goûts, ils reconnaissent la phalange sacrée des maîtres. Celle-ci toutefois ne saurait se grossir inconsidérément, et voilà l'autre écueil: être forcé de saluer de faux génies imposés pour les snobs, les bourgeois, les jeunes. Car on nous opposera le même raisons! Pourquoi votre choix, et non le nôtre? nous criera-t-on. Certes, l'imprécision des limites est réelle entre le génie et le talent, entre l'originalité véritable, difficile, et l'originalité superficielle, calculée, facile en somme en sa hardiesse. Néanmoins il est des « pierres de touche » des consentements quasi-universels dont on peut tenir compte, des indices qui ont chance de ne pas leurrer, des rayonnements qui éblouissent et s'imposent. C'est le cas de Chateaubriand.
Aussi bien, si l'on doit se tromper, mieux vaut que ce soit au bénéfice de l'intéressé sur qui pèse l'hésitation. On gagne plus à pécher par excès de ferveur que par excès de froideur. S'il y a une corde tendue entre le génie et le talent, et des hommes de valeur qui y touchent, soulevez la corde et laissez-les passer. Si vous doutez pour un Voltaire, un Zola, un Verhæren, un Verlaine, voire un Chateaubriand, doutez en leur faveur...