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L'Enchanteur 1768—1848
La flamme de Chateaubriand Chapitre I (suite 2)

Première partie

Chapitre I (suite 2)

La flamme de Chateaubriand · 21 min de lecture · p. 161–175 · chapitre 18 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

C'est au début de cette nouvelle phase de son existence que Chateaubriand rencontra la douce et belle duchesse de Lévis, l'orageuse et dévouée duchesse de Duras. Sur les démarches et les instances de celle-ci, tout d'abord il obtint la légation de Suède, poste par lequel le très rusé monarque le récompensait en l'éloignant.

Vinrent les Cent-Jours, la retraite du prince-bourgois devant le retour offensif du prince-soldat cherchant, dans un sursaut d'aigle blessé à mort, à rele. ver la tête, à battre encore de l'aile.

M. et Mme de Chateaubriand partent sur les traces du fuyard dont la couronne, à peine sur ses tempes, déjà vacille. Ils le rejoignent à Cand. La précaire Majesté peut à ce moment offrir des portefeuilles; le maroquin n'est pas alors un signe de puissance bien dangereuse! L'auteur des Martyrs reçoit l'a Intérieur ». Fantôme de ministre, il donne une apparence de vie à ce fantôme de souverain, et lui rédige un « Rapport sur l'état de la France au 12 mai 1815 »... Le canon de Waterloo brise les grilles closes des avenues du Pouvoir. Et chancelant, inquiet, le roi rentre en sa capitale pour les mêmes hypocrisies et les mêmes ingratitudes.

Chateaubriand, il faut l'avouer à son honneur, manque de souplesse. Il attend qu'on le serve, comme si, au banquet de la Politique, on était bien servi par d'autres que par soi-même et ses amis ou clients! Les requins veillaient: Talleyrand, Foucher... Des intrigues naissent. Le ministre in-partibus de Belgique ne reçoit rien que son inscription sur la liste de la paierie reconstituée. Et le voici siégeant comme secrétaire au bureau de la Haute Assemblée, pour la session de 1816.

Enfin le cabinet Richelieu se forme. Les Blacas et les Decazes plaisaient mieux au frère de Louis XVI que ce duc de Richelieu et ce vicomte de Chateaubriand, non négligeables pourtant et qu'il fallait bien quelquefois accepter. L'écrivain commence è se révéler bon polémiste et (hélas!) bon tacticien politique en attaquant Decazes par la plume et par la voix, ce pendant qu'il écrit: La Monarchie selon la Charte, en protestation contre la dissolution de la « Chambre introuvable »

La brochure est saisie. La disgrâce arrive en foudre sur l'auteur. Il est rayé de la liste des ministres, privé de sa pension. Soyons heureux qu'il nous reste toujours sympathique dans l'adversité; il la supporte avec une fermeté remarquable, et elle le grandit. Car voici, certes, une des heures les plus dures, les plus douloureuses de sa vie; on la rapprochera de celle que subit Victor Hugo lors du Coup d'Etat. Privé de ressources, Chateaubriand vend sa bibliothèque et met en loterie sa chère maison de campagne et de labeur. S'il est deux séparations pénibles pour un homme de lettres, ce sont bien celles-là. Le livre et la retraite valent toutes les amitiés et tous les honneurs. Quel vide au cœur en les perdant! Ce vide affreux, René le connut alors. Avec en plus une amertume: de même que la vente à l'encan des pieux souvenirs et richesses familiales d'Hugo, ne rapportèrent à ce dernier. malgré l'émouvant appel de Théophile Gautier au Public, qu'une somme des plus médiocres au moment de gagner l'exil, de même, les quatre-vingt bons de mille francs émis par le Titan vaincu, ne trouvèrent point preneurs. Cet échec le força, navré, à une vente aux enchères. Louons le vicomte de Montmorency de son geste: il acquit, pour cinquante mille francs, l'illustre et charmante demeure.1.

(1) Voir plus loin: Chateaubriand. ↩

Le lutteur reprend position. Il devient le chef de l'opposition dynastique, mais par la voie d'un journal ultra-monarchiste, le Conservateur, qu'il fonde avec les Bonald et les Castelbajac. Ne voyons d'ailleurs là qu'une tactique de guerre. Un bien littéraire en naît pour nous. Allié aux Villèle, aux Corbière, aux Fitz-Jammes, aux Vitrolles, le polémiste ardent devient pamphlétaire de premier ordre. Or, le pamphlet est un genre, a sa valeur. Les Châtiments nous empoignent, ainsi que tout ce qui est éloquent, même à faux. Qu'importent, dirait un Tailhade, de vagues arguments pourvu que la page soit belle!... C'est donc comme sorti de la plume d'un pamphlétaire qu'il faut simplement considérer le mot terrible - et plus tard regretté - lancé contre Decazes après le coup de couteau dont mourut le duc de Berry: « Le pied lui a glissé dans le sang »

Decazes tomba. Le duc de Richelieu, à la session de 1820, demande à Chateaubriand sa collaboration, et Villèle l'appelle à l'ambassade de Berlin. De ce temps datent les premières relations suivies de René avec la belle Juliette Récamier, cariatide de sa gloire.

Mais Villèle et Richelieu doivent à leur tour démissionner, car la politique est un jeu de bascule: une planche sur un arbre couché; on s'enlève et on retombe pour s'élever encore jusqu'à la dégringolade. L'ami des deux ministres les suit dans leur retraite provisoire jusqu'à ce que le premier, ayant repris les rênes gouvernementales, le rappelle pour l'ambassade de Londres, la plus importante peut-être à ce moment-là. Nous sommes en 1822, point culminant de la carrière politique du poète. Il connaît alors les honneurs les plus hauts. Quelle émotion le jour où l'ancien petit pédagogue de Beccles, devenu personnage considérable, retrouve Charlotte Ives, son premier amour; et le jour qu'il préside le banquet de Litterary-Found! La misère passée lui revient en bouffée de souvenir. Douce revanche du Sort! Et comme il doit savourer ces contrastes!

Un chagrin traverse en nuage ce ciel éblouissant, lorsque disparaît Fontanes, le meilleur ami, le plus vieux compagnon des bonnes batailles littéraires. Et puis, tout s'éclipse devant l'action. L'écrivain joue un rôle vraiment sérieux. Il obtient que la France intervienne dans les affaires d'Espagne. Grosse partie diplomatique. Il la gagne par cette guerre triomphale d'Ibérie, - son œuvre personnelle - ramenant le prestige monarchique aux annales de sa patrie. Franche réussite. Il est aux sommets. Il dirige, on peut dire, la politique du pays. Il le représente au congrès de Vérone. Le Monde a les yeux sur lui...

La récompense? De nouvelles tracasseries. Est-ce qu'un Louis XVIII pratique la reconnaissance? La reconnaissance n'est point diplomatique. C'est un sentiment bon pour les gens du commun. Les rois n'en ont que faire.

Une mésintelligence éclate bientôt entre Villèle et Chateaubriand pour une histoire, d'ailleurs assez ridicule, de décorations. Cédant à la vanité, celui-ci désirait certaines distinctions et le fit trop sentir. Il les obtint, mais au prix d'un mécontentement nouveau du monarque. Le conflit s'aggrava ensuite à propos du régime électoral, de la septennalité, de la conversion de la rente. La loi sur cette conversion échoua. Le roi y tenait. Il accusa le silence, sinon l'opposition du ministre. Et, brutalement, vilainement, il le destitua. Chateaubriand, « chassé comme un valet », la rage au cœur, encourut une seconde fois la disgrâce imméritée.

On s'étonnera peu, en ces circonstances, de lui voir aux doigts, - sensible, frémissant et fier de la façon qu'on sait, généreux aussi et par là plus indigné qu'un autre devant l'ingratitude, - une plume amère. On s'étonnera pea de le voir chercher sa vengeance aux colonnes d'un journal, - les Débats, cette fois, qui ayant « tombé » déjà Decazes et Richelieu, étaient de force à « tomber » Villèle. Sous la grêle lapidatrice de Chateaubriand, Villèle en effet succomba.

Et ce fut, pour son vainqueur, un instant de pleine popularité, une de ces heures grisantes où l'homme se sent maître et dieu des foules, et goûte réellement, tangiblement, la gloire. Chateaubriand avait eu les plus hauts honneurs; mais ceci lui manquait encore: le triomphal salut du Peuple. Il aura cette jouissance. Et il l'aura dans le sens même de sa personnalité intime, foncière. C'est en effet la Jeunesse qui en ce moment-là lui prodigue ses faveurs, la Jeunesse qui est toujours plus libérale, plus avancée, dans l'ensemble et individuellement, que l'âge mûr, parce que plus idéaliste, plus généreuse, oserai-je dire pour le cas français, plus gauloise, plus celtique, les ferments raciques n'ayant pas encore été étouffés en elle par les difficultés, les désillusions, les compromissions, les « combinaisons » de la vie? La Jeunesse française, on l'a remarqué, fut toujours assez volontiers républicaine; elle est maintenant assez volontiers socialiste. Elle aime être à l'avant. Puis ses pas se ralentissent avec sa croissance, en suivant, dirait-on, les lois de la chair.

Cette Jeunesse, donc, où bouillonnait déjà la seconde révolution, fut ravie de l'éloquence de Chateaubriand à défendre les éternelles grandes causes de la Liberté. L'écrivain profite de ces bonnes dispositions pour publier ses œuvres complètes, en trente volumes. Et l'édition obtient un gros succès. Après quoi le roi, cadavre déjà, meurt tout à fait. Nous voici en 1824.

Avant de quitter ce règne dont on peut dire qu'il fut le dernier ayant eu quelque prestige, grâce au constant effort d'un monarque assez intelligent pour deviner qu'en lui s'agitaient les derniers spasmes de l'ancien régime mal tué en 93, je voudrais faire une remarque sur la lutte qui mit aux prises MM. de Villèle et de Chateaubriand.

Je vois entre eux surtout une haine de caractères, une opposition de tempéraments, un conflit de fonds, que les hasards et les combinaisons purent un instant dissimuler, maîtriser, mais qui devait fatalement éclater un jour ou l'autre. L'un de ces hommes était de la race politique, l'autre de la race artiste, et jamais l'une et l'autre ne s'accorderont. Les politiciens détestent les littérateurs qu'ils prétendent incapables de mener le char public. Les littérateurs détestent les politiciens qu'ils affirment incapables d'idéal et de désintéressement véritable. Au demeurant, c'est un problème de sincérité, de morale qui se pose. Les littérateurs croient possible le maintien, pour l'Etat, de la morale prêchée par les soins de l'Etat aux citoyens. Les politiciens estiment que la morale d'Etat ne peut pas être la morale individuelle, et finissent par accepter de n'avoir pas de morale du tout. Ils en administrent une terrible preuve avec la diplomatie, qui est la chose la plus fourbe du monde. Qui a raison? Eternelle dispute! Les Peuples sont-ils assez raisonnables pour être conduits selon les lois de la pure équité, de la saine logique? Mais leurs maîtres essaient-ils de les amener à ce point de sagesse? Non, sans aucun doute, car un Peuple assagi ne se passerait-il pas aussitôt de ses maîtres? C'est ce vers quoi tend la Démocratie. Et c'est pourquoi les politiciens ne sont pas très démocrates, même quand ils le crient sur les toits, car ils devinent que la Démocratie les supprimera. Et c'est pourquoi les littérateurs au contraire le sont plus franchement, quand ils le sont, eux qui devinent au loin des temps l'affranchissement définitif des Peuples.

Louis XVIÏI laissa le trône à son frère. Mais le comte d'Artois, comme tant d'émigrés, « n'avait rien appris ni rien oublié ». Il devait continuer avec Villèle l'erreur des politiciens antidémocratiques et accentuer l'impopularité du régime qu'allait emporter le cyclone de 1830. Chateaubriand n'était au demeurant point mal avec lui. Dès l'avènement, il lui consacre une brochure de propagande. Mais son heure était passée...

: On lui offrit néanmoins un ministère où il eût pu briller, que tout homme de lettres même devrait accepter pour le bien qu'il y pourrait faire: l'Instruction Publique. Il n'en voulut pas. Il s'estimait grand diplomate et voulait les Affaires Etrangères. A leur défaut il accepta une ambassade lui permettant de revoir sa Rome aimée.

Vers la Ville Eternelle il s'achemina donc avec sa femme, mais pour prendre brusquement, en mai 1928, un congé. Il laissa là-bas la vicomtesse et s'en alla aux eaux de Cauterets, ce pendant que se formait le ministère de l'aveugle et mystique Polignac.

Au moment des Ordonnances de Juin, Chateaubriand se trouvait en son petit pavillon de la rue d'Enfer. Parti un instant pour Dieppe auprès de Madame Récamier, quand il revient, le 28, il était trop tard, et la folie du Gouvernement ne se pouvait réparer. En revanche, le chantre d'Atala but à nouveau, ce même jour, reconnu et porté en triomphe, l'alcool de l'enthousiasme populaire qu'absorbait vingt ans plus tard le chantre d'Elvire.

Fier comme toujours, M. de Chateaubriand, qui avait sacrifié son ambassade aux libertés constitutionnelles, donna sa démission de pair de France, renonça bravement à tout titre de pension, et sortit définitivement de la vie publique. Il touchait à la soixantaine.

IV

Que dire encore de cette vie si pleine? Chateaubriand l'acheva dans une retraite de vingt ans, consacrée à son œuvre et à son immortalité.

On crut plusieurs fois qu'il sortirait de l'ombre glorieuse où il s'enfermait. En 1831, par exemple, on le vit lancer une brochure acerbe, intitulée: De la restauration de la Monarchie élective. En 1832, on le vit désapprouver l'expédition de la duchesse de Berry, mais prendre en main pour la transmettre aux maires de Paris, le don de douze mille francs qu'elle fit aux cholériques, et connaître la prison, - si l'on peut dire, étant donné que le Préfet de Police lui offrit son propre appartement - et défendre plus tard la même et romanesque veuve après qu'on l'eut incarcérée à Blaye... Simples « revenez-y » d'un poète épris d'action.

Charles X, du fond de l'exil, le sachant gêné, lui envoya vingt mille francs après la faillite du libraire Ladvocat. Un prêt de famille compléta ces subsides, et puis la vente anticipée des Mémoires d'Outre-Tombe. Sa bourse regarnie, l'écrivain part pour la Suisse. Libre, il peut maintenant serrer la main de La Fayette, de Carrel, de Lamennais. Il va voir, à Arenenberg, la reine Hortense et son fils qui déjà rêvent à la succession de Napoléon-le-Grand. Il visite l'Allemagne, et c'est à son retour qu'il apprend l'incarcération de la duchesse de Berry, beau prétexte pour écrire un mémoire en sa faveur, pour demander crânement à être impliqué dans les mêmes poursuites. Acquitté, il pousse la galanterie chevaleresque jusqu'à accepter la délicate mission d'annoncer au vieux roi le mariage étrange de la duchesse avec Lucchesi-Palli. Sa dernière ambassade! Il en est mécontent. De cette époque datent les lettres curieuses (à Mme Récamier 1833-36) où il estime que l'avenir n'est plus à la Monarchie mais à la Démocratie, avec alternatives d'anarchie et de dictature. Visions prophétiques! Qu'eût-il dit au milieu de l'actuelle, de l'interminable tourmente issue de la guerre, les vérifiant hélas! en attendant l'aurore meilleure sans doute également entrevue par lui, mais au fond de brumes insondables...

Reconnaissons-le: Chateaubriand garde, sur ses vieux jours, la religion et non pas la superstition du L'assé. Lucide, il devine que des temps nouveaux sont nés dans les esprits, vont naître dans les faits. Il salue l'ère qui s'annonce, les progrès qui s'accomplissent. Il affiche (sous Louis-Philippe) sa sympathie pour Carrel. Il invite ostensiblement Béranger à dîner au Café de Paris. Il devient l'ami de Lamennais après la révolte ecclésiastique de celui-ci. Il justifie son mot célèbre et qui l'arrache à tout jamais à l'accaparement du parti royaliste: « Je suis monarchiste par raison, républicain par goût et par caractère » Attitude encore a-t-on dit, et désir de popularité? Allons donc! Il franchissait simplement, à l'appel de sa vérité racique, intérieure, profonde, l'étape que franchit également Victor Hugo. « Il observait, rapportait déjà Sismondi dans son Journal, en 1813, la décadence universelle des religions tant en Europe qu'en Asie, et il comparait les symptômes de dissolution à ceux du polythéisme au temps de Julien. Il en concluait la chute absolue des nations de l'Europe avec celle des religions qu'elles professent. J'ai été étonné de lui trouver l'esprit si libre». Esprit libre. Esprit intelligent surtout. Génie clairvoyant et qui contemple une aurore que nul nuage n'empêchera d'éclater en lumière éblouissante et vivifiante. Il envie, mais sans jalousie basse, Lamartine, Hugo, prophètes qui lui succèdent également à la souveraineté littéraire. Il n'est plus le soleil de sa génération, mais il sait qu'il la dore de ses rayons déclinants. Il se console et se résigne au crépuscule.

Le crépuscule commence vers 1838. Dix ans de descente très lente au tombeau et pareille à celle de l'Astre vers le gouffre des mers. Adieu émouvant et prolongé. Il s'arrange à finir doucement, dignement, une vie admirablement intense, entre l'Infirmreie Marie-Thérèse et l'Abbaye-aux-Bois, entre la Femme et l'Amie.

De cet achèvement magnifique d'une longue journée, tout-à-l'heure nous essaierons de tirer une mélancolique aquarelle. Voici le canon de juin 1848 qui scande l'agonie du dieu. René se meurt. René est mort... Il est mort dans une petite chambre toute nue mais qu'il décore somptueusement de sa gloire immortelle... Et voici les funérailles grandioses, - après Paris, - à Saint-Malo, devant cent mille regards éblouis et attristés, et le glas de l'orage au milieu duquel on enterre le Poète, en pleine roche, au bord de la mer éternelle, - comme son nom.

V

Nous ne pouvons croire qu'un tel homme, ayant mené une telle vie, se soit « ennuyé ». Mais nous pou-vous admettre qu'il ait, à cause de sa nature même, connu le spleen, le dégoût, la mélancolie, la satiété, tout cela résumé à l'inassouvissement perpétuel de ses perpétuels désirs.

Qui de nous d'ailleurs n'a vécu ces heures alarmantes où la vie paraît vaine, inutile, stupide? Qui de nous n'a senti le vertige du nihilisme? Qui de nous, surtout après la dernière guerre, et devant l'effondrement du pauvre petit commencement de sagesse qui s'esquissait et nous faisait à la fois concevoir possible « la cité future » bâtie par les apôtres des meilleurs demains, et impossible la régression formidable dont rous avons été témoins, ne s'est trouvé affreusement découragé, se demandant si l'Humanité n'était pas décidément maudite? Qui de nous n'a pas été navré du peu que nous apporte l'existence au regard de ce que nous voudrions en obtenir, de ce que nous aurions le droit d'en espérer? Quelle faillite, en fin de compte, nous entoure, nous submerge, nous tient à la gorge! Et ce peu que nous apporte l'existence, comme on l'a vite goûté! Les plaisirs? Ils blasent si vite! Les honneurs? Qui en serait dupe? L'amour? Comme il demeure entièrement toujours pareil et banal, et qu'il est fragile pour le cœur et pour l'esprit! Les voyages, les aventures? Oui, leur incessante nouveauté nous agrée, mais le déchet du déjà-vu croît rapidement; pour ma part, j'ai contemplé tant de cathédrales, visité tant de musées, par exemple, que maintenant une ville ne m'intéresse plus guère que par ses aspects pittoresques; au vrai, c'est encore la Nature et ses retours de saisons qui fatigue le moins, qui rafraîchit le mieux nos sensations... Mais, tous bilans établis, on comprend très bien qu'une certaine lassitude générale pèse chaque année un peu plus sur l'homme qui avance en âge. Chateaubriand a éprouvé cette lassitude et l'a su dire avec une intensité inédite: c'est une façon comme une autre d'être vrai et de mériter une place dans la Littérature.

Il a montré aussi qu'un écrivain a le droit - peut-être le devoir - de s'occuper de la Chose Publique, de chercher à diriger ses contemporains. Sur ce droit et ce devoir, je ne répéterai pas mes observations, deja faites à propos de la vie politique de Victor Hugo.1. Mais je puis rappeler, quant à Chateaubriand, qu'il ne manqua pas de sens pratique ainsi qu'on aime à le dire des hommes de lettres. Il prévoyait juste et loin, a écrit René Nollet; et je citerais volontiers la remarque de celui-ci sur l'alliance russe préconisée par notre Breton, si ce n'était guère l'instant de nous en réjouir après les événements que l'on connaît; - à moins, pourrait-on suggérer, que précisément, au-cela des contingences d'une guerre si sujette à discussion, on en revienne à croire, quand même, à l'utilité d'une fraternité solide entre les deux grands foyers de révolution sociale capables d'avoir jeté au Monde étonné les deux flammes fabuleuses de 1789 et de 1917. Je préfère cette autre citation: « Il a été honnête jusqu'au scrupule, désintéressé jusqu'à oublier d'être ambitieux. Indifférent aux bénéfices sensibles, aux petites jouissances vaniteuses que donne l'exercice du pouvoir, s'il a rêvé quelque chose... c'est de rendre à la France, avec la sympathie de l'Europe, le haut degré de puissance auquel elle avait droit. Patriote il a été, mais d'un patriotisme qui peut nous surprendre, sans la haine de l'ennemi... Il avait été du côté de l'Europe revendiquant son indépendance; il avait réclamé pour la France, qui ne la réclamait pas encore, la liberté politique... Il demeura royaliste, mais plus par point d'honneur que par foi véritable; il le fut sans attachement aux personnes, sans illusion sur la valeur du principe; or, qu'est-ce qu'un royaliste qui ne croit point à la légitimité, qui pense tout bas, s'il ne le dit pas encore tout haut, que ce n'est pas la république, mais la monarchie qui est impossible en France? (Hugo fut plus franc, parce que d'une génération ultérieure, déjà préparée; mais cessons tout de même de voir en Chateaubriand un arc-boutant du trône)... Et plus loin: « Ce qui vaut de lui, c'est l'œuvre qu'il fit en ses diverses ambassades, et même, puisqu'il est vrai que l'aventure de la guerre d'Espagne a relevé le prestige de notre armée et imposé respect à l'Europe, son passage aux Affaires Etrangères. C'est aussi ce qu'aux années de combat il a dit et écrit: discours, opinions, brochures, traités politiques... Orateur, il l'a été à la Chambre des Pairs et des plus écoutés en un moment où se faisaient entendre tant de voix éloquentes. Il a prêté son talent aux plus nobles causes1 et a su s'élever à une hauteur d'accent digne de la parole antique. Journaliste, il l'a été, dans une forme assez différente de la nôtre, mais avec une science du métier qui étonne chez un tel génie; en toutes questions qu'il traitait, il a fait preuve d'autant de sérieux que de vigueur; il a été quelquefois profond. Enfin, et un peu dans toutes ses œuvres, il demeure un pamphlétaire puissant; il a soutenu comme sans effort, tellement la passion lui était naturelle, le ton de sa première brochure. Ses qualités ne l'ont point abandonné: imagination souveraine, force, ironie ou grâce, don des mots.... Il sait la langue des affaires; il parle si justement administration et politique que Morelle, l'ancien critique d'Atala, ne sait plus que comprendre à cette transformation de son style... » Mais Hugo n'a-t-il pas montré aussi qu'un écrivain de génie sait adapter toujours sa forme à l'idée qui l'occupe? Soyez sûr que lorsqu'une grande plume faiblit, c'est par lassitude ou manque de foi, non par une médiocrité dont elle est incapable.

(1) Auprès de Victor Hugo. Chap. VII. Actes et Paroles. ↩

(1) « La liberté de la parole et de la presse est en quelque sorte l'axe fixe autour duquel sa noble course politique a erré. Et puis, d'époque en époque, on rencontre dans la vie publique de M. de Chateaubriand de ces actes d'honneur désintéressé et de généreuse indignation qui font du bien au cœur parmi tant d'égoïsmes et d'habiles indifférences i. (Saint-Beuve). ↩

Et voilà comment Chateaubriand a « possédé le Monde ». Noble conquête et noble exemple.

Tous ainsi - génie et influence à part - nous pouvons vivre intensément, magnifiquement. Les hommes du genre de Chateaubriand: les Hugo, les Lamartine, les Voltaire, les Gœthe, cent autres figures du Panthéon humain, illustrent même une doctrine morale qu'il ne serait pas si mauvais d'enseigner. Elle me paraît importante et en harmonie avec la conception moderne de l'Homme, surtout au seuil des Temps Nouveaux. On me pardonnera d'y insister un instant:

A mon sens, on a trop donné jusqu'ici la palme aux petits justes, aux petits vertueux, aux neutres qui suivent le petit sentier de l'honnêteté courante, de la morale convenue, - ainsi qu'on la donne à l'école aux enfants bien sages. L'héroïsme nous manque, - le vrai, qui n'est pas toujours sur les champs de massacre. Nous allons, je le crains, vers des égalitarismes, des médiocraties aussi basses que néfastes. Il faut voir là sans doute, en même temps qu'une tendance regrettable de la Démocratie qui, je l'espère, s'en corrigera, une influence de la religion chrétienne et spécialement catholique qui nous habitua de tous temps à mettre au rang des « saints » de bonnes gens simplement pieux, la piété semblant remplacer toutes les qualités actives. Regardez un calendrier: combien y découvre-t-on de ces êtres sublimes qui, malgré leurs faiblesses, s'avérèrent pourtant nos vrais pasteurs? Et rappelez-vous la fameuse parole: « Que sert de gagner l'Univers à qui vient à perdre son âme?i Inscrivons-nous en faux contre ce précepte. « Gagner l'Univers » peut et doit dire: vivre bellement et pleinement sa vie. Par là même l'âme est sauvée qui se donne un large essor, exprime tout ce qu'elle contient. S'il n'est pas en notre nature, faute de puissance initiale, de devenir un grand homme, il l'est toujours de développer au maximum nos facultés. Et c'est cela notre salut individuel et le salut de la collectivité.

Certes, je ne nie pas qu'un obscur inutile ne soit préférable à un célèbre malfaisant. Mais qui niera qu'un être d'énergie cherchant à se réaliser ne vaut pas mieux, même s'il faute, qu'un veule irréprochable? La vertu, c'est, surveillant et aimant à la fois notre être corporel et notre être spirituel, de les unir et fortifier en une harmonie complète et grandissante, de devenir vraiment l'homo sapiens de la thèse évolutionniste qui nous veut le fronton du règne animal, cu, si vous préférez, « l'image de Dieu », de la thèse qui nous veut créés par un Etre Suprême à sa ressemblance. Car ce Juge, si vraiment il existe, ne saurait nous condamner pour avoir poursuivi sa tâche en créant è notre tour et selon nos forces.

Et je dis qu'il y aurait une leçon de plus à inscrire au programme de l'Enseignement à tous les degrés: la leçon de réalisation humaine. Je voudrais qu'après avoir étudié les grands hommes, le maître tirât de chacun d'eux mieux qu'un document d'examen: la matière d'une causerie sur les modèles qu'ils fournissent. Les prêtres, les pasteurs multiplient les sermons sur Jésus, type exemplaire à leur avis de toutes les vertus. Que nos instituteurs et nos professeurs multiplient les « Imitations » de ces héros spirituels que sont nos génies, notamment nos génies français.

Avec les réserves nécessaires, comme il y aurait une belle « Imitation de Chateaubriand » à développer devant nos jeunes gens au seuil de la vie! Je ne fais point ici ce petit cours, car il est inclus dans les pages de ce livre. C'est tout leur objet, et ce sera toute ma joie si, à leur lecture, quelque adolescent soulevé par un si haut exemple, cherche à son tour à « posséder le Monde » et à faire jaillir sa propre flamme.