Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

VII

La flamme de Chateaubriand · 2 min de lecture · p. 35 · chapitre 5 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Et par ainsi nous revenons au « mensonge de la beauté» que corrobore le ‹mensonge du génie» si, ne donnant pas à cette expression un sens péjoratif, nous nous contentons d'avancer que ni le génie ni la beauté ne sont absolus, et qu'il y a de l'illusion dans le frisson qu'ils nous octroient. Une illusion d'ailleurs sainte, douce, utile, à laquelle il faut tenir, et qu'il ne faut pas craindre d'aimer, et qu'il ne faut pas craindre de perpétuer.

Si nous regardons de trop près un génie, il se désagrégera peut-être comme le paysage que nous admirions tout à l'heure. Je l'ai dit: il est homme; il a nos faiblesses; il a nos défaillances; il n'en reste pas moins digne de nos respects.

On me pardonnera de me répéter, car j'ai déjà dit ces choses d'ailleurs très simples à propos de Victor Hugo. Mais il est des vérités, si faciles qu'elles soient, qu'il est en quelque sorte nécessaire de crier sur les toits. Nous sommes d'une ingratitude inconcevable envers les meilleurs, les plus hauts représentants de la Pensée, surtout quand ils vivent encore, et surtout en notre France, pépinière d'élites, et plus que jamais, dans cet après-guerre infesté de bas utilitarisme, de honteuse indifférence intellectuelle. Et le contraste est navrant entre les discours officiels au pied des statues et la négligence du pays envers ses héros d'aujourd'hui. Ne me servez pas de noms d'académiciens et de grand-croix. Vous savez bien que ce ne sont pas toujours eux les vrais maîtres, et que maint autre végète en attendant la gloire des tombeaux, ce pendant que les médiocres accaparent honneurs et prébendes. La Démocratie montre une tendance fâcheuse à laisser tomber le prestige du génie, au nom des principes égalitaires. Il est pourtant une aristocratie que je continuerai, aussi hardi que quiconque en transformation sociale, à saluer chapeau bas...

Le philosophe Emile Boutroux lançait naguère cet avertissement: «On entend dire souvent: primo vivere. Défions-nous de cet adage. Savons-nous si l'esprit se réveillerait après qu'il aurait été enseveli sous la matière? » Primo vivere! Mot inquiétant, trop à la mode en une Société qui semble de plus en plus entraînée vers les uniques satisfactions corporelles. Formule de régression certaine. Car le vrai sens de la vie est la plénitude des joies psycho-physiologiques, la plénitude de l'exercice de nos facultés. Cette plénitude, les génies l'ont portée au degré suprême. Et le meilleur de leur leçon est que nous pouvons en cela au moins les imiter.