Première partie
Chapitre IV
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'homme se croyait libre. Hippolyte Taine a découvert autour de lui trois enceintes fortifiées: la race, le moment, le milieu. Il en fait un prisonnier. Ce déterminisme a pour lui, je le rappelais plus haut, quelques bonnes raisons. Mais il a le tort d'être trop systématique, d'abuser de la science, de faire table rase d'éléments subtils, mystérieux, réels pourtant. Exact en gros et pour les talents ordinaires, il explique insuffisamment les talents extraordinaires, le phénomène du génie. Tout au plus documente-t-il, à propos d'un grand homme, sur son caractère, sa conduite, certains côtés de sa production. S'il permet l'analyse des âmes exceptionnelles, il n'en donne pas la mesure; il en éclaire quelques faces, mais il n'en illumine pas l'essentiel devant quoi nous restons interdits et respectueux. Il y a là quelque chose d'auguste, que, sans même croire en un Dieu, nous appelons le divin, une flamme étrange éblouissant les profondeurs abyssales de l'infini spirituel. Tel poème, telle symphonie sont par un théoricien décortiqués, glosés, démontés comme une mécanique, et les éléments constituants devant nous alignés. Mais pourquoi cet étrange frisson qui passe en moi, cette larme venue au bord de mes yeux, cet éclair jailli en mon sein?
Quand tout nous déçoit de nos tentatives à percer l'inconnu; quand se refuse à nous, pour adhérer aux dogmes religieux, ce que l'Eglise appelle la Grâce; quand nous doutons avec les savants étiquetés matérialistes de tout ce qui ne tombe pas sous nos sens, — le Génie reste là pour nous insinuer que peut-être la pensée possède une vie propre, que peut-être l'Esprit existe, quelque nom qu'on lui donne. Nous tremblons devant lui d'une émotion qui au fond n'est que de l'amour. Ce serait si bon, si réconfortant en effet, d'être bien sûr que l'âme n'est pas une vaine imagination, que l'âme est quelque chose qui, selon certaines modalités, vit à l'instar de son enveloppe, naît et grandit, se nourrit, se fatigue, se repose, connaît la santé et la maladie, puis, après avoir à sa manière souffert et joui, ri et pleuré, au lieu de s'évanouir au moment du dernier soupir, s'évade du corps pour continuer son destin...
S'il en était ainsi, pourquoi n'y aurait-il pas des âmes, comme certaines gens, étonnantes de vigueur, des âmes athlétiques, des âmes apolloniques, des âmes exceptionnellement douées, exceptionnellement saines, des âmes géniales en un mot?
Le déterminisme tainien souligne assez bien que Chateaubriand eut, quasi-obligatoirement, telle façon de comprendre, de sentir, de penser, d'écrire, et ses qualités enfin, non sa qualité. Tous les Bretons de race de son temps, élevés comme lui, ne sont ni de sa taille ni de son essence. Pourquoi s'impose-t-il, Lui? Pourquoi son âme a-t-elle cet éclat?
Manquant un peu d'intuition comme beaucoup de professeurs, théoricien féru d'abstraction et de cet ex-périmentalisme qui croyait tout résoudre il y a cinquante ans, Taine, quelle que soit d'ailleurs l'incontestable valeur de sa thèse, ne pouvait comprendre à fond cet état très particulier, ni pénétrer en ce « saint des saints» du temple humain qu'est le génie, ni rendre compte de cet acte inouï: la création artistique.. Aussi bien, certaines gens malgré leur intelligence ne pourront jamais comprendre certaines choses. Il y a des murs spirituels. Je m'en apercevais une fois de plus naguère après avoir livré aux critiques ma modeste étude sur Victor Hugo. Je n'y disais cependant rien de paradoxal, ou qui ne pût venir à la réflexion des lettrés impartiaux. Mon effort a pourtant échoué devant le parti-pris anti-romantique de plusieurs. Quelqu'un m'estima même inconvenant de montrer une ferveur que cependant je raisonnais! Le convertirai-je en exprimant une ferveur analogue pour un écrivain dont je ne partage pas les idées, mais en qui je vénère justement ce qui est au-dessus des idées: l'art souverain? J'en doute. Passons.
On voudra bien croire qu'au demeurant j'admire Taine et l'admets en partie. La doctrine régionaliste m'y oblige. Il n'est ni impeccable ni complet. Mais il est suggestif. Il aide à comprendre un peu mieux. Un livre comme celui-ci n'a pas d'autre but que d'aider à comprendre un peu mieux Chateaubriand. C'est tout ce qu'on est en droit d'en attendre.
De toute évidence, échappant aux races comme aux coteries par son originalité propre et son universalité, le génie peut néanmoins «sentir son terroir»; tel un vin dont l'âme généreuse s'accouple à son goût local.
Chateaubriand: génie breton. Ou, si l'on veut: personnalité bien teintée de celtisme. Bref, un vrai fils d'Armor.
Tient-il sa mélancolie de la Bretagne, ou la Bretagne fut-elle simplement favorable au développement de sa mélancolie? Question oiseuse. Le rapprochement seul nous intéresse de ces deux mélancolies, et seul est a noter le fait que cette poétique région de France formait une atmosphère idoine à cet immense besoin de rêverie, à ce délicieux malaise, à cette ivresse individualiste qui furent siens, et par lui ceux de deux ou trois générations.
Non réellement triste et morne cependant, la vieille presqu'île de granit. Je l'ai beaucoup fréquentée. Qui la pratique s'aperçoit vite qu'elle n'est point grise comme la dépeignent les touristes hâtifs à la parcourir, mais au contraire infiniment, délicatement nuancée. Très diverse d'ailleurs, toute en contrastes, ici farouche et là fort gaie, imprévue, captivante, rude par places, à d'autres radieuse, combinant les charmes de la montagne, du vallon, de la plaine et de la mer, harmonieuse toujours et toujours si prenante qu'on n'y peut demeurer indifférent.
Il y a plusieurs Bretagnes. Elles ont des traits communs et chacune garde sa physionomie. Mais elles sont toutes d'une poésie enchanteresse. J'ai écrit un jour que l'amour du pays natal non seulement ne s'étend pas aux frontières d'état, ni même aux frontières régionales, mais se limite au petit pays où se passa l'enfance, où les yeux conquirent le spectacle des choses1. Un Chateaubriand nantais n'eût pas ressemblé au Chateaubriand malouin.
(1) Le patriotisme, dont je ne méconnais point la légitimité, est à mon avis un sentiment artificiel et non spontané. Il s'enseigne, se démontre au besoin, comme l'histoire, l'orthographe, l'arithmétique ou la morale. L'internationalisme d'ailleurs n'est pas davantage instinctif. Et l'on peut très bien allier, combiner scolairement ces deux sentiments, fondés sur des arguments solides, ce qui serait le plus simple pour éviter les excès du chauvinisme et de l'humanitarisme. Je me permets de renvoyer le lecteur, sur ces sujets, à mes deux livres: Esthétique régionaliste et le Temple qu'on rebâtit. ↩
Quelle fut donc la Bretagne de Chateaubriand?
Celle de Saint-Malo, de Rennes, Dol, Dinan, Plancoët... Une Bretagne où les verts sont moins vifs et l'azur moins bleu qu'ailleurs, « où le soleil toujours humide semble un sourire trempé de larmes ».... selon l'expression jolie de Victor Giraud qui convient avec nous que quelque chose de ce sol envahi - et plus encore jadis qu'aujourd'hui - de forêts et de landes, quelque chose de ces cieux voilés et de cette mer alternativement irritée et plaintive a passé dans le hautain et sombre René. Oui, ces étendues poignantes sur quoi plane de la légende, ces sylves puissantes, ces bruyères dramatiques, ces territoires incultes gardant le décor des très anciens temps, ont dû vivement impressionner le jeune songeur et glisser en lui leur saveur locale.
Les bruyères surtout, je pense. Oh! les bruyères mélancoliques, tapis rose où se promènent les fées, les héros des vieilles histoires, les belles et les princes des contes bleus, connaissez-vous décor plus propice aux évagations, à ce vague-à-l'âme délicieux qui nous éloigne de toutes les banalités de la vie? A quoi tient le pouvoir enchanteur de ce singulier arbuste lilliputien, sombre et doux à la fois, ami de la solitude et du silence qu'il embaume et fleurit? Fraternel au rêveur, il est lui-même corporatif, sociable, ignorant l'isolement, ne vivant bien qu'au coude-à-coude pressé du foisonnement amical. La bruyère déferlante sous les arbres est comme la carpette immense, le smyrne somptueux de l'auguste palais sylvestre, de la cathédrale d'émeraude où s'oublie la réalité dans un bien-être mystique. Elle est romantique essentiellement...
René fut tout imprégné de l'arôme des bruyères. Sa lignée l'était déjà. Or, la contemplation des mêmes paysages par une longue suite de générations, n'y glisse-t-elle pas une disposition intime qui finit par s'y graver héréditairement jusqu'au jour où l'un des rejetons, apte à exprimer cette sensibilité enregistrée de plus en plus nettement, le fait selon sa personnalité à la fois racique et particulière? L'aboutissement des visions écossaises de la famille de sir Walter Scott n'est-elle pas l'œuvre du grand romancier qui, malgré son pied boiteux, aimait les longues promenades terminées à l'auberge au feu clair où l'on contait des histoires du pays en buvant du vin des Canaries, œuvre qui contient peut-on dire et jusque dans le nom de celui qui tint la plume pour notre joie, tout le frémissement de la vieille province anglaise? Et toute l'aristocratie bourgeoise de Francfort-sur-le-Mein, avec le mélange qui se faisait en elle du pittoresque de l'ancienne Allemagne et des élégances d'une famille aisée, ne se trouve-t-elle pas dans l'admirable clarté chaude et classique à la fois de Gœthe? Pour comprendre à fond Chateaubriand, il n'est donc pas superflu de connaître un peu la Bretagne et sa Bretagne, la féodalité bretonne et sa famille à lui, féodal égaré parmi nous...
Historiquement, n'oublions pas que dans la région malouine un peuple vécut n'ayant eu longtemps de relations qu'avec la Grande-Bretagne, l'Irlande, la Galice. Ces Cursiolites, établis sur la Rance, eurent pour descendants nos Malouins. A leur midi, les Redones habitaient le bassin de la Vilaine, et les Ossini à leur occident tenaient jusqu'à la Cornouaille le rivage terrible de Léon, cependant que, plus bas, les Veneti occupaient «le Jardin des Tombes, semé de mégalithes. Presque pas de liaison, des siècles, avec la vraie France. Une mentalité mystique persistant jusqu'à nos jours, et qui ne vit guère dans le Christianisme qu'une adaptation du culte aboli dont les enchanteurs de tout acabit étaient les poètes mystérieux. Les calvaires répandus disent une foi qui pourtant laissait debout les pierres sacrées de jadis. Et tout comme en l'ère celtique, gauloise ou gallo-romaine, les Bretons entendaient dans la tempête ou la bise gémissante passer les meutes d'Arthur, pleurer les âmes mortes aux écueils écumeux cinglés d'embrun, murmurer les voix du monde invisible... L'Armorique certes se modernise, mais elle était encore telle il y a trois demi-siècles, toute composée de gens nostalgiques à l'égal des horizons, de gens épris de sentimentalité brumeuse, d'honneur farouche, de dévouement capricieux, et dont Chateaubriand fournit un admirable type sur le plan du génie.