Première partie
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Précisément parce qu'il est génial, Chateaubriand échappe aux castes, aux partis, comme y doivent échapper notre grand Voltaire ou notre grand Bossuet, comme, depuis longtemps y ont échappé Sophocle, Virgile, Dante, Milton ou Gœthe, indifférents que nous sommes aujourd'hui aux façons opposées dont Voltaire ou Bossuet considéraient le devoir religieux, au parti politique de Dante ou de Gœthe. Nous l'étudierons donc ainsi qu'on étudie ces titans, sans considérer s'ils croyaient au même Dieu, tenaient pour tel prince, étaient issus d'une nation actuellement amicale ou hostile (se rendent-ils compte de leur ridicule ceux qui jugeaient naguère les maîtres d'outre-Manche ou d'outre-Rhin au flambeau de la diplomatie du moment?), ou s'ils avaient l'éthique ou l'esthétique auxquelles nous adhérons, eux qui nous réconclient tous dans une exaltation unanime.
Quand un héros du verbe prend place parmi ceux que l'Alighieri appelait& « les citoyens de la vie éter-elle», quand il aborde au rivage que Victor Hugo nommait «la Région des Egaux», oublions provisoirement nos croyances au pied de leur vérité. Car tous les génies semblent bien réellement liés à la Vérité cachée au fond des nuages pleins d'éclairs du Sinaï de l'Idéal. Ils y sont liés par ces attaches qu'ont entre elles, et constituant un vaste réseau ou se prennent délicieusemnet nos âmes, toutes les hautes conceptions Ici-Bas germées. Malgré leurs divergences, leurs chicanes, ces êtres de choix qui pourraient presque prouver Dieu tant le divin d'eux rayonne, ont entre eux une sorte de profonde foi commune expliquée par cette commune admiration montant en encens de notre cœur plein de gratitude vers leurs augustes images. Ils ont approché, venus par des chemins divers et gravissant la même cîme, de l'émouvant Sphinx, et en ont gardé, comme Moïse ébloui par la vision d'où jaillit la Loi, deux gerbes de lumière aux tempes. Ils planent au-dessus de nos clochers, de nos chapelles, condensant en eux de maximum de sagesse et de frémissements dont est capable la Planète à chaque moment de sa vie pensante.
IV
La Lutte monstrueuse est finie, ou du moins elle nous laisse respirer en une trêve trouble et hargneuse où demeurent haletants, méfiants, sanglants, et tous en réalité vaincus1, les Peuples qui viennent de s'entr' égorger. Recueillons-nous sur les tombes qui mettent dans la brume la lueur pâle de leurs millions de croix de bois. Recueillons-nous après ce drame étrangement formidable autant qu'étrangement mêlé de beauté tragique et de féroce ironie, au milieu des échos de nos héroïsmes, de nos fautes, de nos deuils, de nos rancœurs, de nos hésitations et de nos ardeurs à continuer l'œuvre de vie. Recueillons-nous en tâchant de rester lucides parmi tant d'erreurs, de mensonges, de fausses noblesses, de paroles officielles, d'exaspérations et d'exagérations. Le salut est là, d'abord, dans la franchise de la raison et du cœur...
(1) Sauf, il semble, l'Amérique et l'Angleterre. Encore, quels demains troublés tient en réserve leur destin? ↩
Mon essai sur Hugo, commencé, achevé en pleine guerre, n'était qu'une méditation, et je l'ai donné comme tel. Cet essai sur Chateaubriand, fait en pleine crise d'après-guerre, en est une autre, et n'a pas d'autre prétention. Chacun agit comme il peut. L'Esprit évoqué, l'œuvre commentée: simples prétextes. Je m'ajoute humblement. Homo additus libris. Georges Duhamel, - ce «prix Goncourt» que je connus jadis abscons, gâté par une originalité de parti-pris donc inintéressante, et qui brusquement se révéla de talent solide au jour où tout simplement il laissa couler son âme, - Duhamel a écrit: «On ne pense pas seul. Accepte d'être le prisonnier d'un vaste réseau humain auquel on ne saurait échapper sans erreur et sans perte. Deviens, de bonne grâce, l'ami et le commensal des grands hommes.... Ils t'indroduiront à une vie profonde, passionnante, lyrique. Ils t'aideront à posséder le monde. L'art n'est pas une façon de remuer le pinceau, la plume ou l'archet. Ce n'est pas un procédé technique secret. C'est d'abord une façon de vivre.»1 Et plus loin: «C'est en connaissant d'abord le monde à travers les maîtres que tu parviendras à le saisir un jour dans les mains. L'ambition est une enivrante passion; mais se mettre à l'école du génie, c'est un bon calcul et c'est une douce chose...» Et plus loin: «Si tu es malheureux, opprimé, si tu doutes douloureusement de ton destin, de tes vertus, de ton pouvoir d'amour, et si rien, dans ton ciel, ne répond à ta prière, à ton besoin de délivrance, rappelle-toi que tu n'es pas abandonné sans recours. Les hommes te restent. Les meilleurs d'entre eux ont fait pour ta consolation, pour ta rédemption, des statues, des livres et des chants »
(1) Et qui, mieux que Chateaubriand, considéra l'art comme une façon de vivre! ↩
Paroles réconfortantes! - d'ailleurs implicitement contenues dans mon livre d'hugophilie passionnée1 où j'ai marqué ce que l'on gagne à la fréquentation (plus assidue quand on en écrit) d'un esprit supérieur. La connaissance générale des littératures, faite à l'Ecole et poursuivie plus tard, quand on aime les Lettres, demeure insuffisante à qui veut prendre possession du monde. Cette expression que je souligne, titre même de l'ouvrage dont je viens de tirer un passage caractéristique, indique assez la généralisation conçue par son auteur et dont je le félicite. Oui, «posséder le monde» est au fond la seule conquête qui vaille d'être tentée, la seule qui peut-être vaille de vivre et donne un sens à la vie. (Comme on le sent mieux au sortir des hécatombes!) Les maîtres nous y aident. Sachons les aimer. Parmi eux, Chateaubriand a fière allure. Il est de ceux qui ont le plus royalement possédé le monde. Il en a fait véritablement sa proie magnifique. Non une proie au sens où l'entendent les hommes d'affaires ou de plaisir, les dominateurs guerriers, les politiciens. Mais une proie noble comme ses nobles appétits. Proie qui fut la Douleur âprement acceptée et même savourée. Proie qui fut la Gloire follement voulue. Proie qui fut la Femme follement aimée. Proie qui fut, non l'Argent mais la Munificence. Oui, vie noble, déclare Jules Lemaître en bilan d'une étude pourtant sans complaisance: «Il a eu quelques gestes vraiment beaux et qui ont été connus. Il a vu tout un siècle de littérature sortir de lui et qui l'avouait » Sa vie! Est-il ironique de dire qu'elle fut un chef-d'œuvre supérieur à n'importe lequel de ses livres? Et je le répète, ne l'a-t-il pas conçue comme une œuvre d'art?
(1) Livre bien accueilli (et j'en ai de ia gratitude à mes nombreux commentateurs) sauf, et je m'y attendais, de ceux qui ne savent ou ne veulent point poser momentanément les armes pour mieux regarder la cible qu'ils ont coutume de cribler de balles. ↩
Il n'est sans doute pas un modèle de vertu. De dirai quelque part qu'il faut un peu craindre ces fameux modèles. rarement intéressants). Du moins reste-t-il un exemple, non de vie baillée, comme on l'a sottement écrit, mais de vie intense, superbement jouie, abondamment créatrice. Et l'on me pardonnera de croire qu'une pareille existence a plus de valeur humaine que celle de tel saint ermite inscrit au calendrier, de tel vague roi majestueusement acagnardé sur son trône au sein brumeux de l'Histoire.
J'ai fait allusion à l'attrait qu'exerçait sur moi l'époque romantique. Je ne cèle point que j'aurais voulu vivre en cet âge magnifique d'intensité, de pittoresque et de haute littérature. J'en ai de mélancoliques visions, semblables aux gravures de Nanteuil et de Doré. Comme il faisait doux alors rêver parmi les villes savoureuses, les paysages non sophistiqués, et une société sans doute bien imparfaite - la nôtre ne l'est-elle pas? - mais moins avilie que celle-ci, nul n'y contredira, par le mercantilisme odieux. Et quelles figures augustes dominaient ce temps dont gardèrent la nostalgie ceux qui vieillirent au-delà de ses limites! Figures augustes: Hugo que j'évoquais naguère, Chateaubriand que j'évoque aujourd'hui. Ces deux maîtres eussent aimé mon hommage dont après tout je leur emprunte la formule.
Ceci m'amène à replacer un mot sur la Critique, après la conception que j'en ai esquissée déjà1. Non que l'on doive la pratiquer selon mes vœux, car il faut bien des chercheurs de documents pour fournir les songeries des assembleurs d'idées1. Mais cette critique lyrique et dynamique où je m'exerce m'apparaît comme la plus sûre, la plus utile, et, j'ose le croire, la plus vraie, - à la façon dont est mieux reconstitutif d'une époque historique Flaubert que Maspero, ou, d'un état social, Emile Zola que le vicomte d'Avenel.
(1) Auprès de Victor Hugo (chapitre X). ↩
(1) Ici je rends hommage aux travaux de MM. Victor Giraud, de Lescure, de Voguë, des Essarts, Beaunier, Chinard, etc., eic... qui m'ont amplement fourni sur Chateaubriand de la matière documentaire. ↩
Si j'eus l'occasion, pour Hugo, de m'abriter derrière Hugo lui-même, en m'inspirant de son William Shakespeare, je puis aussi, pour Chateaubriand, m'autoriser du Chateaubriand de l'Essai sur la Littérature anglaise où, quelque part, il nous invite à quitter la petite et difficile critique des défauts pour la grande et facile critique des beautés, créant par là une forme de jugement neuve et fertile. «Je n'ai jamais cru, affirme excellemment d'autre part Victor Giraud, et je crois de moins en moins à ce qu'on appelait jadis la critique scientifique. Si l'on parvenait à la constituer, cette fameuse critique, elle serait le comble de l'insignifiance. Mais on n'y parviendra pas. La vraie critique restera ce qu'elle a toujours été: le libre et vivant témoignage d'un esprit sur un autre esprit, d'une âme sur une autre âme »
Il n'est de critique en effet que la critique impressionniste, toute personnelle bien qu'à base documentaire, créatrice parce que reflet de la mentalité dont elle vient, cette mentalité offrant à côté de milliers d'autres sa nuance particulière. On pourrait la prétendre vaine si l'on ne savait qu'elle sert à son tour d'élément pour d'autres créations critiques, sans compter qu'elle peut elle-même devenir œuvre d'art, maniée par un Fromentin ou un Elie Faure. Et ne souriez pas de la distance qui sépare le génie rayonnant et glorieux de l'humble studieux fixant sa prunelle sur l'étoile. Se hausser pour comprendre mieux: geste de noblesse et non d'abaissement. Précieux exercice spirituel, ce dragage des cérébralités d'élite, ramenant tout un butin de connaissances nouvelles et de hautes leçons!
VI
Or, Chateaubriand est de ceux qui nous donnent une leçon rare. Il suffit de le revoir en pensée, vagabond malade et déguenillé des routes de Flandre, puis besoigneux émigré blotti dans un quartier misérable de Londres, honteux, fier et indomptable, puis écrivain bondissant à la célébrité comme un chamois mourant de soif trouvant une source en un ravin sombre et tout à coup jaillissant en plein soleil au sommet d'un rocher, puis diplomate chamarré sur qui l'Europe attache ses regards, puis vieillard vénéré, « sachem » des littératures contemporaines.... Quel contraste! quelle antithèse bien romantique! quelle trempe d'âme aussi! Et combien ridicule devient le verdict ramenant cette vie, cette flamme, à une attitude de spleenitique vaniteux plagié par un quarteron de sous-Renés! Jeunes hommes, vous pouvez au contraire demander à Celui-là de l'élixir d'énergie pour vos heures d'abattement: il en a donné à tout un siècle.
Nous sommes sortis d'un effroyable cauchemar extérieur pour tomber dans une effroyable crise intérieure. Une certaine analogie se présente entre ce temps-ci et celui d'où sortit Chateaubriand. Alors une révolution éclata suivie d'un carnage européen. Nous avons commencé par le carnage. Aurons-nous maintenant la révolution? J'ai peur des demains, et l'on comprendra pourquoi en parcourant certaines de ces pages.
Peur. Espoir pourtant. Le vent souffle et la foudre gronde. Mais toujours brille le soleil derrière les nuages les plus noirs et le ciel bleu au lendemain des ouragans. Sur l'horizon que notre esprit déchire aux coups de hache du rêve et de l'intuition, nous entrevoyons le monde nouveau. Un monde qu'il faut s'attendre à voir vraiment nouveau, c'est-à-dire beaucoup plus différent de celui d'hier que ne le fut celui du XIXe siècle après la grande secousse, de celui du XVIII, un monde où seront bouleverses les rapports internationaux, les données morales, les valeurs humaines, le contrat social actuel. Un monde encore étrange et inquiétant pour nous, mais qui sera peut-être pareil à un temple doré de rayons sur la toile de fond d'un théâtre, - le théâtre de l'Univers où se joue le drame terrien, avec, au premier plan, sur scène, aujourd'hui, des décombres fumants.