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L'Enchanteur 1768—1848
La flamme de Chateaubriand Chapitre III

Première partie

Chapitre III

La flamme de Chateaubriand · 9 min de lecture · p. 220–226 · chapitre 21 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Chateaubriand eut deux grands, deux vrais amis. C'est beaucoup. La plupart des gens n'en ont pas autant, si l'on veut bien différencier l'Amitié, si rare, de la Camaraderie, cette banalité. Un petit nombre d'êtres se réjouissent pour la rencontre d'une seule âme-sœur (de même sexe). Avoir deux amis reste un précieux privilège. Chateaubriand doit à cette chance une partie de sa gloire.

D'autre part, il eut quantité d'amies, joie des sens ou de l'esprit. C'est moins étonnant. Et lui qui connut le plus bas de l'adversité, connut aussi le plus haut de cette félicité donnée par l'affection féminine. Il ne paraît pas d'ailleurs avoir senti tout son bonheur à ce point de vue, étant à la poursuite éternelle de son éternelle sylphide.

Amour, Amitié. C'est un exercice toujours neuf de philosopher sur ces deux sujets. Mais on a fait la part trop grande au premier par rapport au second. On en a fait le sentiment essentiel. On l'a mis si j'ose dire à toutes les sauces, à la sauce blanche pour jeunes filles, à la sauce poivrée des devis gaulois, à la sauce rouge des drames pour feuilletons, théâtres et cinémas. Sans doute, c'est lui - je parle de l'amour passionnel - qui se commercialise le mieux en littérature, et c'est la plus irrésistible de nos poussées psycho-physologiques. Mais est-il plus violent, plus acharné que le jeu, l'ambition, la colère, l'avarice et autres « péchés capitaux? » Ce n'est pas sûr. Et il n'est pas le sentiment le plus durable, ni le plus solide. Il a, certes, des fureurs de cyclone. Il ressemble à l'héroïsme comparé au courage tranquille. Lequel de ces deux-ci dépasse l'autre en valeur? Lequel, de l'amour ou de l'amitié, vaut davantage?

L'immortalité, me disait un jour un lamartinien. doit peut-être s'entendre comme impersonnelle et générale, les individualités s'y fondant pour fortifier un nombre limité de principes. Jouissances, souvenirs, affections ainsi ne survivraient pas à la mort. Ce point final à nos élans les plus chers sans doute blesse notre instinct de conservation; mais cet instinct n'est-il pas préjugé, incompréhension des vraies lois dont seules nous frappent les extériorités? Dans mon hypothèse, l'amour passionnel serait un pur phénomène d'attraction, de mirage, une tendance à la réalisation en elle-même, comme toutes les forces de la nature, donc une chose inférieure à la pensée, fond de l'amitié, à la pensée immatérielle, émanation en nous de la divinité.

Ainsi l'Amitié, sympathie raisonnée, serait, dans le domaine moral, supérieure à l'Amour, aimantation plutôt charnelle. Aussi bien, tout amour s'ennoblit par la tendresse, infiltrant en lui une part de pensée, une part d'amitié. Et si nous confrontons ce que chacun d'eux comporte de plaisirs, combien en donne l'Amitié, plus que l'Amour, de profondément continus !

Voilà, me répondra-t-on, une arithmétique difficile, et au demeurant bien oiseuse. D'autant que l'Amour est indispensable, fatal, plein d'éblouissements desquels rien n'approche. Et je ne voudrais point vous liguer contre moi, couples adorables qui goûtez l'heure la plus ensoleillée de votre saison humaine. Je crois seulement qu'il y a dans l'Amitié des charmes infinis trop peu connus parce qu'ils demandent une culture peu commune. Est amoureux qui veut dans la force des virilités. N'est pas qui veut un être amical, et n'a pas qui veut des amis vrais.

Pourtant, que les sens commencent à s'apaiser, ou qu'on ait trouvé un frère ou une sœur d'élection, quel jardin de délices - l'Amitié - où l'on se promène à deux dans une ineffable communion spirituelle. parmi des souvenirs, des causeries (ces pépinières d'idées), sur les terrasses de rêve d'où l'on regarde la Vie! Quelle atmosphère délicate ainsi qu'un automne fluide et doré, où les corps semblent n'exister plus que par les yeux et les mains, où l'on se spiritualise dirait-on, avant l'œuvre de la Mort! Cet automne à deux savouré, combien en a joui Chateaubriand auprès de Mme Récamier!

Et puis l'Amour, lui, ne s'écoule-t-il pas par les rides que le temps creuse au visage? N'a-t-il pas besoin, pour exister, de la matière combinée en formes attirantes? A l'Amitié suffit le son de la voix et même la présence silencieuse. Là encore nous est un émouvant exemple, ce couple vieilli de René devenu paralytique, et de Juliette devenue aveugle...

Je ne crois pas que, après la Sagesse, les dieux aient fait à l'homme un plus beau présent que l'Amitié, disait Cicéron qui conseillait de la préférer tous les biens.

• Et Montaigne, qui s'y connaissait, ayant l'expérience de l'affection de La Boétie: «L'Amitié, au rebours de l'Amour, est jouie à mesure qu'elle est désirée; elle ne s'élève, ne se nourrit et ne croît qu'en la jouissance, étant spirituelle, et l'âme s'affinant par l'usage

Oui, pratiquement, l'Amitié doit être recherchée avec plus de soin que l'Amour, car un ami véritable est plus précieux qu'une bonne amante (en la supposant incapable, bien entendu, d'amitié). L'Amitié devrait faire l'objet de plus de proses, de poèmes. de pièces, car l'enseigner - cela s'enseigne - est d'un grand prix pour l'éducation des hommes qui par l'Amour connaissent la passion dans toute sa violence, mais par l'Amitié la connaîtraient dans toute sa douceur.

L'Amitié, chez les intellectuels, prend une forme naturellement plus vive parce que plus sentie, plus pensée, comme tous leurs mouvements d'âme. Malheureusement, elle est moins commune aussi que chez les autres catégories sociales, à cause de l'individualisme forcené qui conduit l'artiste à l'isolement, même s'il fréquente salons et cénacles où son orgueil, qui le fait créateur original, le rend peu propre à le faire excellent ami. Car l'Amitié, comme d'ailleurs l'Amour, veut un certain don de soi, un esprit de concession sinon de sacrifice, et peu compatible avec cette tendance de l'artiste à se croire au-dessus de tous et de tout. Plus fréquentes, aimables et solides, les relations entre belles-lettres et beaux-arts, la jalousie mordant les prêtres seuls d'une même église de beauté. Les sculpteurs entre eux, par exemple, ne s'aiment point. Les peintres non plus. On dit que les musiciens sont les plus féroces à se déchirer. Il m'étonnerait qu'ils le fussent davantage que les écrivains. En tous cas, rares sont parmi les gens de lettres ceux qui, sans amertume, acceptent les observations désintéressées et en aiment mieux les amis qui les leur font. Pourtant seul est un ami digne de ce nom qui ose critiquer loyalement, de tout son esprit et de tout son cœur, et seul est digne d'une amitié pareille qui reçoit cordialement ces avis, dût-il les passer à son propre crible. Chateaubriand, malgré la fierté, la vanité même que nous lui connaissons, eut ce courage et cette aubaine, rencontrant un Fontanes, un Joubert, de les écouter avec une absolue bonne foi dans le désir de son propre exhaussement. Il faut remarquer d'ailleurs que ces deux lettrés surent s'incliner devant le génie, consentir au second plan près de celui qui ne souffrait personne au premier. C'est tout à leur honneur, si c'est à celui du Maître de ne les avoir pas dédaignés.1.

(1) Une anecdote prouve assez la docilité de Chateaubriand à recevoir la critique. En 1808 il réunissait chaque dimanche ses amis pour leur lire quelque fragment nouveau des Martyrs. Venaient là, outre Fontanes et Joubert, Madame de Vintimille, Molé, Pasquier, Guéneau de Mussy, d'autres. Une fois, il leur lit l'épisode de Velléda, et s'aperçoit au silence qui l'entoure que le passage ne plaît pas. Fontanes rompt la glace, indique en quoi l'auteur s'est, à son avis, trompé. Puis chacun dit son mot. Chateaubriand écouta, sans mot dire, essaya ensuite de résister. Il éprouvait de la peine au point que des larmes lui en vinrent aux yeux. Il promit toutefois d'essayer de remanier le chapitre, mais sans espoir de l'améliorer. Le dimanche d'après, il convoqua les mêmes amis, leur lut à cuveau l'épisode mis au point et qui fut accueilli d'applaudissements sans mélanges. Quelle belle leçon de modestie et de volonté de perfection ! ↩

Quant aux femmes, leur culte pour René eut les motifs ordinaires: son charme physique de romantique à la chevelure abandante et désordonnée, aux yeux profonds comme la mer d'où lui-même semblait jailli à l'instar de Vénus, et cette popularité qui flatte les élues des gens célèbres. Il est certain toutefois que Chateaubriand fut aimé aussi pour sa propre valeur. Mais comme il les fit souffrir, ses adoratrices !

Les liaisons de René, plus que celles de Lamartine. Hugo, Musset, rentrent en général dans la catégorie de ces « amitiés amoureuses » qui vaudraient, elles aussi, de bien curieuses dissertations. Elles touchent singulier amalgame, surtout le monde des Lettres, moins émouvantes d'ailleurs chez les notoires que chez les obscurs. Connaissez-vous sentiment plus exquis que celui dont un humble poète se console et se soutient dans l'ombre et l'adversité, grâce à une discrète amie toute spirituelle et pourtant physiquement attirante, mais dont il ne veut pas flétrir les chairs? Affection voisine de l'amour et qui le comporte sans satisfaire ni épuiser le désir. Frôlement délicat des corps et des âmes. Pure tendresse qu'on a presque toujours tort de sacrifier aux pieds de la volupté décevante avec son cortège de lassitudes, d'hypocrisies, de problèmes moraux et d'ennuis de toutes sortes... Mais Chateaubriand nous sert mal ici d'exemple, ayant été assez don-juanesque et peu platonique. Il a endolori, disions-nous, ses amies. On lui a fait un crime d'avoir ainsi trompe plusieurs des amours dont il tira la double joie de l'esprit et des sens. Un mot à ce sujet:

C'est, hélas! le lot commun de bien des poètes et le gros reproche que leur adressent les femmes, toujours si noblement prêtes au sacrifice, comprenant mal qu'un homme de talent ne veuille pas sacrifier, lui, son œuvre à ses amours, si ses amours, pour une raison quelconque, diminuent le temps et la force qu'il consacre à son œuvre, si ses amours en dépérissant lui apportent des entraves spirituelles. Elles comprennent mal qu'il importe plus que le poète fasse un chef-d'œuvre grâce à leur amour que de voir leur amour triomphant, car un tel héroïsme, incommode à concevoir, l'est plus encore à pratiquer.

Voyez cependant combien les grands hommes attachent peu d'importance à l'amour physique, combien peu ils le chantent, ceci corroborant les observations faites plus haut sur l'amour qui, trop dédaigneux, dans sa fièvre, de l'esprit, montre par là son infériorité manifeste. Mince est la place occupée par Graziella dans l'œuvre de Lamartine, par Charlotte dans l'œuvre de Gœthe, par Juliette dans l'œuvre d'Hugo. Mince aussi la place de ses maîtresses dans Chateaubriand. C'est que les génies sentent l'immense empire de l'Esprit à côté de quoi la Sensualité garde un rôle effacé, voisin de celui des autres fonctions corporelles. L'Amour ne les intéresse que dans la mesure de ses apports à leur œuvre. Elvire ne vaut que pour avoir inspiré le Lac. O femmes! ayez cette dernière abnégation qui vous grandit, de rester dans l'ombre grâce à laquelle éblouit mieux la Lumière!