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L'Enchanteur 1768—1848

Troisième partie

VIII

La flamme de Chateaubriand · 11 min de lecture · p. 307–314 · chapitre 30 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les Aventures du dernier Abencérage (tel est le titre complet) répète, au fond, l'intrigue des Martyrs. J'ai dit que Chateaubriand se renouvelait peu. Mais enfin ce petit roman se compose assez bien. Il équilibre quatre personnages d'âme également noble - difficulté certaine - et de tournures d'esprit différentes. Il prouve bien la largeur d'esprit de notre esthète, apte à comprendre toutes les élévations du cœur. Style empire, sans doute, à la façon de Girodet, de David. Il y avait déjà de ce dessin froid et soigné dans l'idylle d'Eudore et de Cymodocée. Il y en a plus encore dans les aventures d'Aben-Hamet et de Bianca. Un roman-poème, toujours, mais un peu sec, un peu bref.

Il parut dans l'édition des œuvres complètes, en 1826, mais existait en carton depuis vingt ans. Cette histoire chevaleresque tomba dans la pénombre des grandes premières œuvres, dont elle garde plutôt les défauts que les qualités. Mais on y glane de beaux passages (et de bien médiocres romances). Et voilà ce qui, de ton juste, sans outrance de style, et serré, courtois, discret, devrait être décrété le chef-d'œuvre du Maître; et un chef-d'œuvre tout court, par nos professeurs de bon goût! Point. On laisse cet excellent et tel, presque par Geniau teconder], at

moins de son temps, suspect, honni, à cause de sa force et de sa grandeur qui offusquent les médiocres; on lui préfère les élégances correctes; et s'il s'avise de prouver qu'il est capable de s'adapter à ces pâles exigences, on dédaigne encore cette marque de puissance. Hugo sut écrire de très purs poèmes, d'une ligne classique admirable, comme Ruth et Booz; il n'en resta pas moins pour beaucoup l'échevelé briseur des rythmes sacro-saints. Lola donna ce roman chaste entre tous, qui s'appelle le Rêve; il n'en reste pas moins un « pornographe ». Renan aura beau crier son respect des religions; il est étiqueté pour toujours un odieux impie, Et je me donne bien du mal à expliquer mon admiration pour Chateaubriand, à m'élever au-dessus de tout parti-pris. On ne manquera point d'affirmer que j'ai amoindri mon héros et sali la morale...

IX

La Vie de Rancé date de 1844. Sorte de pensum. C'est l'abbé Seguin, son directeur de conscience, qui à l'auteur l'imposa. Celui-ci a soixante-seize ans. Il écrit sans goût un livre sans charme. Il y met des aigreurs et des affèteries de plume vieillie. Ce Rancé sent le rance. Des regrets profanes de cet amoureux furieux de ne point barrer la route à l'Age, apportent une singulière inharmonie en ce sujet austère. Des pages pourtant, là encore, sur la jeunesse de cet ami de Bossuet et de Saint-Simon, et réformateur de la Trappe, sur ses amours, sur le cardinal de Retz, - bien venues, brillantes.

Et c'est dommage pour Chateaubriand (pour la Littérature plus encore, car lui se passe de ce petit supplément à son gros catalogue) qu'il n'ait pas, au temps de sa verdeur, écrit ce livre ou un livre du même genre. Une vie de saint traitée par cet enthousiaste avec le stylet qui grava les planches du Génie et des Martyrs, quel régal! Songez à ce qu'on peut tirer d'effets des paysages intérieurs, de la forêt bruyante où chantent, glapissent, hurlent, rugissent les passions de l'océan des mysticismes éperdus avec leurs sérénités et leurs orages, des vallées de plaisirs et de larmes, des coins frais d'idylle et des sites arides ou farouches qui nous peuplent suivant l'heure... Ah! ce peintre, avec sa riche palette, aurait pu nous offrir une suite de tableaux d'âme, illuminés ou ténébreux, d'une grandeur incomparable.

Je me demande cependant si ce visionnaire sensuel (entendez qu'il usa largement de tous ses sens) connaissait assez les repliements intenses de l'être pour créer l'atmosphère religieuse comme il créait l'atmosphère extérieure. Son celtisme immédiat aurait dû l'y porter. Mais il apparaît que là encore son celtisme ancien, celui des bardes épris de réalité, eut le dessus. Il a su dire les pompes, les grâces, l'esthétique, voire l'éthique appâtante de la religion officielle. Aurait-il su dire les splendeurs de l'extase, de la foi profonde, de tout ce qui remplit de délices un croyant aux yeux fermés? Et qui, d'une plume magistrale, un jour les dira, mais avant l'anéantissement de cette féerie qui, peu à peu, s'éteint sur notre Globe où monte l'Autre Lumière?...

Mais cet homme qui tant vivait par les yeux, aurait dû, peintre de première force, être un voyageur de choix, comme Hugo.

Il vit plus de pays que l'auteur du Rhin. Il vit l'Amérique et l'Orient, c'est-à-dire, avec l'Europe, les trois grandes civilisations qui se partagent l'empire du Globe. Il vit abondamment cette Europe, et cette France en particulier1, sources de visions infiniment pittoresques, si les visions orientales sont infiniment poétiques. Et pourtant, j'ai peine à l'avouer ici encore, si bon voyageur et si bon peintre qu'il soit, inférieur à son grand émule il ne laissa que des carnets de notes, d'éparses magnificences de pinceau, mais pas un ensemble comparable à ce Rhin dont on ne dira jamais assez le charme attrayant, pictural et classique (à cause de son excellente composition).

(1) Son premier voyage en France date du succès du Génie. Non seulement il fréquentait les châteaux où on se le disputait, ceux de mesdames de Vintimille, de Fezensac, de Custine, de Châtillon, de Clermont-Tonnerre, mais il fit une sorte de voyage triomphal en passant par Lyon, Marseille, Nîmes, Montpellier, Narbonne, Toulouse, Bordeaux, Rochefort et Nantes. C'est au retour qu'il fut invité par Lucien Bonaparte. ↩

Je sais. Il y a Itinéraire de Paris à Jérusalem, pèlerinage accompli dans le but de se mettre aux prunelles les décors des Martyrs. Mais précisément parce que c'était une randonnée d'artiste consciencieux, il eût dû en faire un livre d'artiste. Il n'en a fait qu'un ouvrage documentaire semé de beaux passages. L'intérêt de l'Itinéraire est dans son exactitude, - opposable au « chiqué » de cent descripteurs d'un ciel magique vu trop souvent comme le rutilant velum d'un bazar - et beaucoup moins dans sa littérature. Sa réussite prolongée a surtout pour cause l'actualité de la guerre de l'indépendance grecque; car, paru en 1811, sa fortune en 1827 a rebondi puis continué. Certes, il fourmille de pensées et de peintures; il évoque avec verve, fraîcheur, émotion, l'Italie et la Grèce qui nous enchantèrent toujours par hérédité, l'Achipel baigné d'or, et Constantinople (dont le prodigieux poète des Orientales nous passa un éblouissement plus vif encore en le faisant jaillir des couchers de soleil sur Vaugirard) la Judée sainte et l'Egypte mystérieuse, Tunis et la vénérable Carthage où, volontiers, nous imaginons une femme en pleurs éternellement assise sur des ruines qui elles-mêmes se lamentent; il est substantiel et brillant... Mais, est-ce le ton de la relation, est-ce l'éparpillement des détails, est-ce l'excès des menus incidents de route dont pas un ne fut sacrifié, des rencontres et présentations de personnages qui nous sont fort indifférents aujourd'hui, des dates d'arrivée et de départ pour chaque lieu, est-ce le manque d'inattendu et ces anecdotes qui reposent le lecteur en animant le récit? On a, en parcourant l'ouvrage, l'impression de feuilleter un guide écrit par un maître. (Encore en a-t-on composé depuis de bien plus attrayants). Comment expliquer qu'ayant repris vingt fois le Rhin, jamais las de le savourer, je n'ai relu qu'une fois l'Itinéraire?... Après tout, mon opinion n'a qu'une valeur toute personnelle... Cette édition (Didot 1856) tombée entre mes mains, est surchargée, encombrée, gâtée d'avant-propos, de préfaces, d'introductions, de notes, d'extraits de discours, de pièces justificatives, de dissertations supplémentaires, d'explications, de mémoires... Ciel! que tout cet appareil vous a un air pédantesque et rébarbatif.1. A ce document long, lourd et monocorde, combien j'eusse préféré, toutes additions laissées si l'on veut en la seule édition des Oeuvres Complètes, une simple suite de tableaux et de souvenirs, brossés comme notre Breton savait le faire, et réduisant ces mille pages à trois ou quatre cents d'une constante beauté!

(1) Qu'on me pardonne ce jugement un peu dur. Il se rencontre avec celui de Jules Lemaître qui regrette, lui aussi, cet étalage d'une érudition inutile, assommante, qui nous accable de l'histoire de chacune des villes traversées... Encore, s'il avait, comme Hugo, cette érudition spirituelle, littéraire, curieuse avec ses rapprochements imprévus, ses effets, ses contrastes! Mais il sent constamment son diplomate-historien qui veut rester grave, austère et n'aboutit souvent qu'à devenir ennuyeux. Toutefois, il faut admirer plusieurs descriptions vraiment réussies, telle, pour n'en citer qu'une, la vision de l'Acropole au soleil levant. ↩

En tous cas l'ouvrage est indubitablement sincère.2. C'est direct et non de seconde main. Cette franchise n'a guère été retrouvée que par Louis Bertrand (la Grèce du Soleil et des Paysages) qui en plus d'une place et dans plus d'un livre a des pages que n'eût pas désavouées le Maître. Et bertrand loue précisément celui-ci, dans son introduction, d'avoir voulu voir ce que tant d'autres inventèrent; il sourit de la Grèce factice des humanistes de la Renaissance, de la Grèce embellie et du paganisme restauré par l'archevêque Fénelon en son Télémaque, de la Grèce de mascarade des fêtes civiques de la Révolution, de la Grèce anthologique de Chénier, et, par de là l'Itinéraire, de la Grèce des antiquaires du Romantisme, de la Grèce archéologique de Leconte de Lisle, de la Grèce en terre cuite des Tanagras succédant à la Grèce en marbre blanc synthétisée par la Vénus de Milo; et il remarque: « De tous les écrivains notables du dernier siècle qui nous ont laissé des romans grecs, Chateaubriand est le seul qui ait fait le voyage ». Mais encore, ajoute-t-il, il ne l'a fait que pour en rapporter des « images ». Ainsi se trouve indiqué (et de l'aveu même de René) le côté faible de son Itinéraire, au point de vue de cette littérature des voyages qui est en somme de réussite postérieure à son effort. Toutefois, son apport compte pour beaucoup dans un genre qui devait - je l'ai dit ailleurs - donner une floraison merveilleuse; car c'est de lui que date au vrai le voyage pittoresque, philosophique et sentimental.

(2) Entendons-nous. Au fond, le voyageur ne ressent pas grand'chose quant au principal de son pèlerinage, c'est-à-dire en Terre-Sainte. Il a se bat les flancs » comme dirait Lemaître, pour paraître ému en refaisant « le chemin de croix ». Il n'a jamais cru que « somptueusement et faiblement ». ↩

Ce que j'ai dit de l'Itinéraire peut s'appliquer, il me semble, aux autres relations de voyages de notre héros. En Angleterre, en Autriche, en Suisse, en Espagne, en Italie, aux divers paysages de France, il mena son spleen et sa curiosité. Certes, sa Lettre à Fontanes sur Rome et la campagne romaine a de l'allure. Son Voyage en Amérique fourmille de notations intéressantes. Son Voyage en Italie forme un courrier assez captivant (mais pourquoi ces monceaux de catalogues!). Son Voyage en Auvergne contient sur la Limagne trente lignes incomparables, et son Voyage au Mont-Blanc une dissertation bien curieuse sur et contre la montagne - et bien étrange aussi. Comment, bien qu'il fût d'âme marine et pût avoir une tendance naturelle à préférer les splendeurs océanes aux grandeurs orographiques, comment un tel artiste, en ses admirations pour la Nature qu'il a tant chérie et chantée, fit-il une pareille exception? Malgré ses arguments, si facilement réfutables (et qui forment d'ailleurs une leçon d'esthétique très curieuse) cela me choque. N'aimer pas toute la vaste Terre, quelle bizarrerie!1. Et pourtant ici je glisse une remarque: Un autre grand poète, et capable à coup sûr de s'attaquer à n'importe quel sujet, Victor Hugo, s'il a senti, du moins n'a pas su rendre l'écrasante beauté des montagnes. La Nature, dominée partout ailleurs par le génie des artistes, garde-t-elle ce dernier rampart et tient-elle en réserve ce suprême défi?

(1) M. Gabriel Faure, dans un de ces beaux livres d'impressions semés d'érudition littéraire où il excelle et où il nous communique sa propre joie d'excursionniste passionné et lettré, a écrit un heureux chapitre sur « Chateaubriand et la Montagne », chapitre dont il a fait un joli tiré à part aux éditions Rey, de Grenoble. Il y suit notre auteur dans ses périgrinations et idées orographiques, depuis 1803, époque où le secrétaire d'ambassade nouvellement nommé à Rome par le Premier Consul, va rejoindre son poste en passant par la route du Mont-Cenis. Il consigne la première déception de l'écrivain que rien ne frappe du magnifique trajet qui va de Lanslebourg à Suse. Il le montre en 1805 à Clermont, à Chamonix, ne trouvant que des impressions pénibles et les exprimant dans une thèse qui lui permet de « taper » sur Rousseau; en 1822 au Simplon (il se rendait au congrès de Vérone), en 1824 à Cauterets (M. Faure ne croit guère à l'épisode de la jeune occitanienne rencontrée sur les bords du Gave et pense plutôt que s'il paraît heureux dans les Pyrénées, c'est qu'il allait bientôt retrouver Hortense Allart, rendez-vous étant pris sur la route d'Etampes où tous deux dînèrent à l'auberge « comme deux amants fugitifs »); en 1832 à Lucerne où Dumas le père fait sa connaissance, et sur la route du Saint-Gothard dont il ne tire qu'une insignifiante description et où il découvre peut-être le fond de sa pensée en disant: «C'est la jeunesse de la vie, ce sont les femmes qui font les beaux sites » Bref, c'est sincèrement qu'il n'aime pas les montagnes; d'ailleurs il n'a jamais fait d'ascension, et là seulement on peut jouir de l'impression réelle que donnent les sommets. «Quel dommage, conclut Gabriel Faure, que Chateaubriand n'ait jamais goûté ces ivresses! Et quand donc la Montagne aura-t-elle son Chateaubriand? » ↩

Pour en finir avec Chateaubriand voyageur, disons que s'il n'a pas réalisé, il a indiqué.1. Il a élargi les cadres descriptifs. Rousseau avait déjà découvert la nature alpestre, ses forêts et ses verdures, Bernardin le ciel, et aussi la végétation des îles. Chateaubriand continua de tirer le voile sur les horizons du désert, la forêt vierge et l'océan. Il a peint tout ce qu'il a vu. C'était là l'audace. Le genre descriptif a sans cesse progressé. Par lui il a fait un grand bond. et c'est tout à sa louange d'avoir garni la palette de nouvelles couleurs...

(1) Il a d'ailleurs, comme Hugo, voyagé vite, un peu trop. Il aimait le changement, s'ennuyait aux stations, brûlait les étapes. Le Dr. Avramiotti (rencontré à Argos) révèle en la raillant, dans un curieux petit ouvrage, sa méthode rapide d'excursion... et plusieurs des erreurs ainsi commises. ↩