Première partie
Chapitre II
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Une conversion est un cas psychologique en général intéressant. Phénomène extraordinaire entre tous, celui-là! Compléter son instruction, revenir loyalement sur ce qu'on croyait une certitude faute de documentation, changer d'avis sur un sujet quelconque en écoutant un sérieux contradicteur, reviser ses jugements sur une lecture, modifier ses opinions à la suite d'une conférence contradictoire, rien de plus commun, de plus normal, car, on l'a dit fort justement: l'homme absurde est celui qui ne change jamais, décidant par là qu'il sait tout et ne saurait en rien se tromper. Mais songez à ceci qu'une conversion consiste à croire avec force un jour, ce qu'on niait avec non moins de force auparavant, à trouver indiscutable et sublime ce dont naguère on souriait, ou tout au moins estimait sujet à caution, à affirmer excellent, tout à coup, ce qu'on trouvait déplorable ou simplement indifférent, et, pour parler d'une façon vulgaire mais expressive, à déclarer blanc ce que jusque là on déclarait noir. On serait presque tenté de conclure qu'un grand orgueil préside à la volte-face de l'incroyant qui se convertit comme à l'immobilité du croyant qui stagne.
Sans doute, on pourra parler d'évolution lente, de transformation réfléchie, d'études amenant la conviction à se former et à se cristalliser. Outre que ces méditations nobles et longues sont exceptionnelles, et que c'est presque toujours par d'autres voies que s'opère la métamorphose, il faut bien, en fin de compte, en arriver à cet éclair brusque appelé le coup de la grâce et qui décide de l'adhésion définitive demment, ou de l'abandon formel on a sepait
cisme prudent. Même si la lumière se fait peu à peu, un ultime combat se livre, à un moment donné, entre les deux derniers arguments en présence, et d'où l'on sort ébloui par un acte de foi auquel succède un apaisement dont je sais la splendeur et le prix, car je parle savamment de ces choses ainsi que tout à l'heure on le verra.
Bien entendu, je ne mentionne ici que les conversions véritables, accomplies au tréfond de l'être et non sur les lèvres par ennui, fatigue ou dégoût du monde, pis est, par besoin de réclame ou espoir de lucre, par mystification, par bluff ou par intérêt, voire par « raison d'état ». On a vu des amoureuses dépitées, des amants incompris, des veufs inconsolables, des écrivains désireux d'un bon lancement ou d'une vogue nouvelle, des indigents acculés, des Henri IV et des Léo Taxil changer de dieu ou se jeter, jusqu'alors mécréants, dans la religion; et leur exemple ici n'est d'aucun poids. Restons-en aux convertis sincères; ils sent peu, mais ils sont assez.
Le point curieux pourtant, serait leur degré de sincérité. Car tout est en nuances dans le domaine spirituel. Il est à coup sûr deux sincérités distinctes encore qu'également respectables: l'une intégrale, l'autre inconsciemment entachée de duperie intérieure et qui fait illusion au sujet même. Je sais des conversions de ce genre, pareilles au jet brusque de larmes de tant d'êtres au lit de mort d'une personne aimée, de larmes tôt séchées et dont on ne peut dire ni qu'elles étaient hypocrites, ni qu'elles nous soient probantes.
Grave question donc: Une conversion étant un bouleversement du décor intellectuel, des habitudes cérébrales, des points d'appui du raisonnement, le phénomène se présente, je le répète, comme extraordinaire, extrêmement rare. Il requiert fatalement à l'abord notre scepticisme, tout comme le phénomène dit miracle éveille nos doutes légitimes, étant de même un renversement total des lois connues.1.
(1) Ce à quoi ne réfléchissent certainement pas ceux qui tes acceptent d'un cœur léger et comme un acte tout simple de l'omnipotence divine. Se doute-t-on, par exemple, que le simple fait de demander à un prêtre de bénir les champs à la fête des Rogatons, entraîne pour ce dernier la nécessité d'obtenir de Dieu, non simplement la pluie ou le soleil en temps opportun, mais une rature sans cesse renouvelée de toutes les lois physiques à cause même de leur enchaînement? Le plus étrange - oserai-je dire le plus comique - est que plusieurs prêtres demandant la même faveur sur plusieurs points du territoire où les bienfaits atmosphériques ne se posent pas de la même façon, il s'ensuit qu'on inflige au Maître des nuées, si Maître il y a, des miracles eux-mêmes contradictoires entre eux! Je sais que les subtils répondent: Nous ne demandons, au fond, que ce que Dieu estime le meilleur pour nous. Mais alors à quoi sert une prière - ou qui ne changera rien à la volonté du Sollicité, ou qui ne changera rien à la marche des éléments? Chateaubriand parle joliment à ce propos des fêtes de l'Eglise. Que n'a-t-il aussi joliment répondu aux. objections qu'elles soulèvent! ↩
A mon sens n'est admissible qu'une sorte de conversion: celle qui passe d'une conception scientifique à une explication religieuse de la donnée laïque de cette même énigme. Origine et fin du Monde et de l'Homme, tout est la et cela seul importe, cela seul nous intéresse et parfois jusqu'à l'angoisse: notre conduite en découle. Hors de ces problèmes, il n'en est plus que de secondaires, captivants peut-être, non capitaux.
Cette origine et cette fin de Tout, qui en tient le secret? Une religion déterminée ou la philosophie de celui-ci ou de celui-là? Le laboratoire de ce savant, l'enseignement de ce prêtre, de ce pasteur, de ce rabbin, de ce bonze, de ce brahmane, de ce lama, de ce pope on de ce muphti? Le secret est-il en Occident ou en Orient? Ah! qui dira le mot?
Un souvenir ici m'accable, amenant des larmes à mes yeux. Je revois un lit d'agonie, une femme éperdument et tendrement chérie dont la mort prochaine va dissocier la conscience et qui déjà divague doucement. Très intellectuelle, ayant souvent avec moi discuté de ces choses redoutables, l'obsession de l'Au-delà remonte en elle aux heures suprêmes, et les questions que nous nous posions tous deux se pressent à nouveau confusément dans sa pauvre tête obscurcie, semblent se condenser en une seule; et de minute en minute, elle me demande ave un anxiété qui me torture:
Le mot... dis... tu le sais... le mot?
Que se passait-il en son cerveau où s'accomplissait le navrant naufrage des idées? J'imagine seulement qu'elle traduisait notre perplexité commune, la réduisant à son interrogation effarée: « le mot... dis... le mot! »
Le mot du Sphinx! Heureux qui a cru le trouver dans l'affirmation péremptoire d'un catéchisme, preuve qu'il n'est pas bien difficile à satisfaire. Plus heureux qui adopte entre les réponses une troisième position (la première étant la foi, la seconde le doute) et se console en pensant que la solution ne nous viendra jamais, ne peut pas nous venir, et s'endort dans la sérénité.
Serait-ce donc une affaire de tempérament, la foi? Serions-nous, les uns à tendance mystique, les autres à tendance réaliste, les premiers seuls étant accessibles à la grâce? Serait-elle rassurante, cette réflexion d'un de mes maîtres à qui je confiais ma peine intérieure au sortir de l'Ecole où j'avais appris à réfléchir, donc à couter, couronnant mes études par cette incertitude noble, ordinaire apanage, justement, d'un commencement de savoir: - Pourquoi tant de craintes, mon ami, me dit ce docte avisé. Si l'intelligence que Dieu vous donna pour trouver le vrai n'y aboutit pas, comment seriez-vous coupable, ayant sincèrement cherché? Ce Dieu seul, s'il existe, est dès lors responsable. Et s'il n'existe pas, qu'importe? Dans les deux cas, nulle sanction n'est à redouter.
J'ajoute: La vie est là qui nous presse, avec ses exigences et le pain à gagner. Si philosopher est un devoir, vivre en est un autre, et qui apparaît aussi considérable, et qui semble plus urgent, et qui, hélas! devient de plus en plus difficile à remplir honnêtement. L'étude, et par conséquent la marche à la certitude ne deviendrait-elle que le droit des riches, et les pauvres seraient-ils condamnés, voulant s'instruire et ne pouvant le faire? Ce serait monstrueux... Non seulement je ne me sens pas criminel en ne dénichant point la solution désirée, mais je m'excuse encore si mon effort se dissout dans la besogne absorbante à laquelle je me dois, pour moi et pour les miens.
Rêver è nos fins dernières est évidemment possible et ne nous prend relativement que peu d'heures. Mais les lectures, les entretiens, les travaux personnels nécessaires pour approfondir ou réfuter une doctrine touchant aux problèmes les plus ardus de l'Univers, demandent un temps considérable et certaines ressources. Il ne suffit tout de même pas à un homme sérieux d'une supplication de maman dévote, d'un émouvant sermon, d'une méditation sur quelques pages d'un paroissien, ou même des arguments littéraires offerts par M. de Chateaubriand dans son Génie du Christianisme, pour faire crouler d'un coup toutes les objections accumulées en son esprit. L'Eglise le sait si bien qu'elle encourage les apologétiques, volumes souvent fort gros. Prenez-en quelqu'une, et vous verrez à quelle abondance d'études diverses le moindre chapitre vous entraînera!
Il est d'autre part une observation assez curieuse à faire. Bien que les conversions, à mon estimation, dussent être toujours du domaine scientifique et ne prendre au Siècle que ce qu'il apporte de neuf à ce point de vue, on a pu remarquer qu'elles se teintaient, presque toujours, d'actualité. Une sorte de mode y préside, en rapport étroit avec l'ambiance, l'état génémet avec l'Eternité, encore que rien ne soit plus naturel, plus compréhensible, cet abandon de l'âme troublée aux influences de l'heure.
Jadis en effet, les conversions s'avéraient plutôt d'ordre sentimental; hier, on les voyait plutôt d'ordre philosophique; aujourd'hui on les surprend d'ordre plutôt social. Jadis, on revenait « à la foi de ses pères », secoué jusqu'aux dernières fibres par quelque bon prêtre aux gestes doux, souriant des « esprits forts » et assez indifférent autant qu'inexpert aux discussions serrées, ou par quelque cher mourant qui pour expirer en paix vous suppliait, vous sommait de retrouver la piété de l'enfance, vous demandait par serment (combien c'était adroit!) d'abandonner « les mauvais chemins » de rentrer dans le giron de l'Eglise... Puis on s'est converti en lisant d'habiles apologétiques (dont certaines, il faut l'avouer, sont bien faites), en creusant les métaphysiques abstruses (nous l'a-t-on assez ressassé, le fameux mot baconien: un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup de science ramène à Dieu), en se reportant au célèbre « pari de Pascal » en apprenant d'un ecclésiastique de valeur l'union du Dogme et du Savoir... Aujourd'hui enfin, le problème social arrive au premier plan: il faut croire pour que demeure l'ordre. Entendez qu'une religion reste bonne au Peuple afin de réagir contre la Démocratie montante. Et cela aussi, est très malin. Considérez les grands convertis de naguère: les Brunetière, les Coppée, les Bourget, les Barrès: Tous confondent la nécessité de la foi avec la lutte contre le socialisme. Leurs aveux mêmes ne laissent aucun doute à cet égard. Je ne discute pas. Je constate.
Une dernière mode semble avoir surgi de la dernière guerre, une combinaison des motifs de sentiment, des motifs de raison et des motifs politiques. Par son tragique et sa longueur, la grande crise a remué le vieux fond mystique de la masse. Des millions de morts ont parlé, ou plutôt journalistes, tribuns et prédicateurs les ont fait parler. Ils ont dit entre mille choses patriotiques que la France devait se souvenir qu'elle est la fille aînée de l'Eglise, que seule la Religion la sauverait de la Défaite et de' la Faillite. Les ministres de nos trois religions ont pratiqué l'union sacrée avec un ensemble parfait. Dès lors, des officiers ont conduit leurs soldats à la messe, célébrée en plein bois à la veille des assauts, par un aumônier qui, lui-même combattant et paré d'une simple étole, bénissait d'un geste dont on ne saurait nier l'émouvante grandeur, les camarades qui s'en allaient à la mort... Et les parents à l'arrière ont brûlé des cierges. La foi chez beaucoup est revenue, au moins pour un temps. On a donné des gages au Clergé. On a renoué avec Rome. Est-ce à dire que l'ordre social, qui logiquement devait être le fruit de ce retour aux a bons sentiments ›, soit plus ferme? A voir la recrudescence du crime qui s'affirme surtout chez l'adolescence, les scandales du haut mercantilisme qui se multiplient, les ruines qui s'esquissent partout, les sourdes révoltes qui couvent, les craquements qui de tous côtés ébranlent la Société, on serait tenté de croire au contraire que la banqueroute du vieux Monde se précipite. Mais enfin, ce n'est peut-être là que pessimisme et faux diagnostic. Tenons du moins ce renouveau religieux comme intéressant à suivre de près. Il donne par surcroît un regain d'actualité au chateaubrianisme.
Chateaubriand s'est converti à la mode de son temps. Nous verrons tout à l'heure à quelle catégorie - si on ne l'a déjà deviné - se rattache ce retour à Dieu. Mais disons tout de suite et sans vouloir le diminuer, qu'il s'agit là d'une conversion banale autant que brillante et utile à ses desseins. Mais la Littérature y gagnait. C'est tout ce qu'il nous sied d'en retenir.
A ce préambule on me permettra d'en ajouter un autre: l'étude sur moi-même du phénomène de la conversion, puisque je l'ai connu, goûté dans son amertume et sa douceur exaltées, et consigné dans le journal de ma vie, que je tins soigneusement pendant une huitaine d'années, entre ma sortie de l'Ecole et mon premier mariage. Je supplie le lecteur de ne voir là aucune immodestie, aucune parade, mais simplement de considérer ces pages, aussi restreintes que possible, comme un examen de conscience destiné à mieux comprendre moi-même, à mieux discuter le cas Chateaubriand.
Je n'ai qu'a relire ces notes d'il y a vingt ans pour me souvenir, vibrer encore à d'anciennes, à de violentes émotions... Et je me revois, troublé des ma seizième année par le conflit survenu entre mes études et ma foi presque abandonnée dans l'indifférence ordinaire des virilités modernes plus soucieuses de joie, d'énergie et de conquête, que de réflexion. La crise toutefois commença seulement lorsque, réformé au régiment (je me crus un assez long temps poitrinaire), décidé à une cure d'air, j'acceptai, démissionnaire de l'Enseignement Public, un préceptorat en Touraine.
A peine installé, dans un château ma foi charmant, et enveloppé de l'immense tranquillité des champs et des bois, je me mis à feuilleter divers ouvrages dont j'espérais tirer quelque enseignement au point de vue religieux. Et tout de suite je dus convenir d'une part de hasard dans la direct on que prend un esprit même décidé à rester impartial. Car ne lit-on pas, après tout, ce qui vous tombe sous la main? N'entend-on pas ce qui vous tombe dans l'oreille? La bibliothèque et les conversations d'une famille voltairienne ne peuvent évidemment pas avoir la même influence que celles de pieux châtelains. Or, j'étais chez de pieux châtelains, père ancré dans la petite foi charbonnière des provinciaux bienfaiteurs de l'église et des gens du village, tous respectueux de l'or, des domaines et du nom, mère vendéenne, royaliste, confite en dévotion, amis riches et tous de même •oupe intellectuelle... J'eusse pu tomber chez des républicains riches, athées... Dieu peut-il en vouloir à qui accepte tels arguments mis par lui-même sous les yeux chercheurs?
Le hasard, done, me procura des volumes à tendance catholique: du Brunetière, du Broglie, du Clérissac, du Bourget, d'autres...
Le hasard, donc, ne procura des volumes à opuscule alors sensationnel du fameux bossuetiste aux lourdes mais puissantes polémiques. On sait qu'il y décrète la faillite de cette Science soi-disant orgueilleuse, rendant ainsi légitime l'adhésion à la Re- 'ligion qui du moins délivre du Doute. Je ne vis pas sur le moment combien restait vaine pareille condamnation, puisque la vraie Science revise sans cesse ses jugements et librement s'oriente à chaque nouveau carrefour. Je ne vis pas que l'adroite et dure critique n'atteignait que les savants médiocres et les sociologues aventureux. Je retins surtout, de l'attaque de Brunetière, que certitude scientifique et certitude révélée sont d'essence différente, et, ne s'opposant pas, peuvent cohabiter dans une même âme. Dès lors me vint cet espoir que si celui-là seul peut croire qui reçoit da lumière surnaturelle, l'autre est absout qui estime ne l'avoir pas reçue. Ainsi je mûrissais pour la prière imploratrice.
La Refutation du Positivisme, de l'abbé de Broglie, me trouvait sur la pente. L'abbé, moins large et moins libre que le professeur, rejette le Positivisme qui tue en nous, dit-i!, l'aptitude à l'amour intégral, et remplace le bonheur individuel et éternel par le bonheur social et limité de la vie. Comme Brunetière, mais avec d'autres mots, il montre qu'on oppose à tort les philosophies et. les sciences dont diffèrent les procédés d'investigation; puis, établissant la légitimité du spiritualisme, il s'élance de cette base vers le christianisme, seul possible spiritualisme à son avis, et vers le catholicisme, seule branche du christianisme, pense-t-il, rassemblant sur elle les raisons de croire. Fatalement il s'appuie sur la Révélation, piertais guaite. Bien que achuvre net inachevée (or
sait que ce penseur d'élite mourut assassiné) et que la Révélation me semblât mal étayée, cette étude m'impressionna, mais moins, peut-être, entre plusieurs autres, que celles du père Clérissac sur Jules Lemaître. (Nous sommes en 1896, et le jésuite était en droit de lutte contre le charmant et spirituel sceptique non encore empêtré aux rets de la politique). Ici, de la démonstration terrible, sombre, menaçante. Je crus alors Dieu nécessaire et sa négation redoutable; je crus le miracle possible et le mystère utile; je crus la foi logique et la prière efficace: si la lumière d'En-Haut doit intervenir dans l'acte d'adhésion, il faut la demander. J'étais prêt pour l'humble tombée à genoux au pied des crucifix.
D'autre part, de vieilles hérédités roulaient em moi l'épouvante des éternels supplices. La peur - trouvaille géniale de toutes les religions - me mâchait les entrailles. « Devant l'apparition foudroyante de l'infinie Justice, tonnait Clérissac pareil à quelque moine farouche de jadis, le damné comprend que sa fin dernière était Dieu, et tout son être, d'un mouvement de rage éperdue, s'élance pour ressaisir le bien suprême. C'est alors le sentiment de l'éternelle réalité du nescio vos qui l'écrase. Dieu seul, qui pouvait faire son bonheur, ne veut pas de lui. Tout l'Enfer tient dans ces quelques mots! »
Abusé par cette grandiloquence, effrayé de ces perspectives, j'essayai pourtant de croire moins au nom de la crainte lâche qu'au nom de l'amour sauvegardant ma dignité. Je m'accrochai aux beautés du sentiment, du passé de l'art religieux, et comme la bibliothèque châtelaine contenait tout Chateaubriand en cette grosse édition in-octavo qui « fait si bien sur les rayons » je me penchai vers ces pages délicieuses qui y sont comme de jolis fusains romantiques. Je me grisai d'encens à l'églisette du village proche. Je m'éperdis en méditations. Excursionnant beaucoup dans les environs, je savourai ci et là les demi-clartés des temples romans et gothiques. Je lus Saint-François de Sales et Saint-Augustin, les sermons de Bourdaloue et les carêmes de Monsabré. Je dépeçai la Monadologie, le Que sais-je? de Sully Prudhomme, dix autres bouquins. L'un de mes anciens maîtres, déjà évoqué, m'écrivait: « La raison peut ôter la foi, mais la donner, jamais. On croit parce qu'on veut croire Je voulais une conversion raisonnée. D'où mon acharnement et ma souffrance.
Au-dessous des duels d'arguments, les laides contingences. Vraiment, certains mercantilismes de l'Eglise m'écœraient, et la sottise crasse de tant de curés de campagne dont j'avais près de moi le plus affligeant exemple, et les superstitions entretenues par des prélats sachant très bien les séparer du dogme mais les encourageant, et l'horreur des bondieuseries sulpiciennes honnies par Huysmans et retrouvées dans toutes les églises de France, et la méchanceté de bien des dévots. Tout cela me rendait odieux la partie humaine du catholicisme. J'étais un anticlérical levant vers Dien des mains suppliantes.
En 1896, aux vacances, je me retrouvai à Paris. Un matin, repris d'oppressions, de sueurs, de faiblesses (j'avais eu, à la caserne, plusieurs crises hémoptisiques) je connus de nouveau l'angoisse d'être atteint aux poumons. La peur de mourir précipita les événements. Le hasard me mit alors en relation avec les Bénédictins de la rue Vaneau. Je résolus de voir l'un d'eux, dom du Bourg, que je connaissais par ma mère.
Ah! ces minutes d'hésitation, sur le bitume, avant de sonner à la grande porte cochère devant laquelle, à vingt reprises, je passai et repassai, à la fois me trouvant ridicule et décidé d'en finir. Cinq heures tombèrent de l'horloge de la pieuse retraite. Je brusquai les choses, et pénétrant dans l'immeuble, je demandai le Père au portier.
Pendant qu'il le cherchait, me hanta le désir d'entrer, moi aussi, dans un couvent. Croire, prier, rêver, avoir la grande paix illuminée d'extases! Mais non. Une révolte immédiate me rejeta vers les délices du ciel bleu, de l'art, des fleurs et des femmes. J'étais trop jeune pour renoncer à la beauté tangible au nom d'une beauté purement immatérielle et imaginative.
Une apparition trancha le fil de ma songerie: un moine au visage émacié devant qui, brusquement, je vidai mon âme.
Tout de suite, il m'appela son ami, me consola, me fortifia, me promit une prompte sérénité, me fixa un rendez-vous.
J'y fus exact. Mais que dire à l'apôtre? Ce qui me heurtait surtout, c'était les rites, les demi-dogmes, les complications ecclésiastiques du Décalogue, la prétention des Conciles (après tout composés d'hommes) à codifier de vagues paroles de Jésus; c'était le Purgatoire, si incertain qu'un Origène s'inscrit en faux contre lui, l'infaillibilité papale toute récente, si peu sûre qu'un Dupanloup la nie longtemps avant de l'admettre par soumission, le culte de la Vierge inventé au Moyen-Age, - c'était l'eau bénite, imitation de l'eau lustrale, la trinité copiée sur les traditions d'Orient, la lampe sainte, plagiat du feu des Vestales, l'Enfer, fils du Tartare, - tous ces prolongements d'un paganisme adapté; c'était la confection des saints, comme si l'on connaissait le tréfond d'âmes anciennes, confection qu'accélère la forte obole: témoin Charles Borromée, justement mon patron! c'était le fétichisme des reliques, le célibat si antiphysiologique des prêtres, et qui d'ailleurs ne date pas de dix siècles, la confession tirée d'une parole nazaréenne aléatoire, la dévotion un peu répugnante du Sacré-Cœur... Ah! cette nuit insomnieuse et cauchemardée du 16 septembre!
A tout cela, que répondit le lendemain le bon Père du Bourg? Qu'il fallait croire parce que sans la foi le Monde reste inexplicable et mauvais; que la Religion rassure et ennoblit; que... Je l'arrêtai presque aussitôt. Je voulais des arguments, non des affirmations, du raisonnement, non du sentiment, des faits, non des mots. Je refoulais exprès en moi, poète tendre et me défiant de la Douceur qui charme mais ne prouve rien, tout ce qui n'était pas démonstration froide et impeccable. Je désirais être convaincu, et non persuadé.
J'interrogeai le Père sur les sciences naturelles, auxquelles je devais mes plus fortes dénégations. II ne sut que répondre. Il ne possédait pas ces questions. J'espérais la paix, et partis plus troublé que jamais.
Un second entretien ne fut pas plus heureux où je pris le Père à partie sur la Révélation. Il me la démontra nécessaire mais ne parvint pas à me la démontrer véritable. Il me mit en face de prophéties évidemment séalisées parfois curieusement, mais je le mis en face du fond de la question: manuscrits hébreux primitifs perdus, textes interpolés, traductions fatalement inexactes à cause des difficultés nées du génie même des langues, recopies plus ou moins fantaisistes, impossibilité d'établir d'authentiques propos de Jésus, discordances des quatre rédacteurs évangéliques, et le reste. Et puis, à supposer que je ne puisse olus répondre a mes contradicteurs, car je ne suis pas un spécialiste, qui m'assure qu'un autre, plus averti, ne réfuterait pas victorieusement les dires soumis à sa discussion? Que de raisons de doute! Du Bourg convint que les preuves n'étaient pas éclatantes, mais affirma que Dieu les voulait telles pour garder à l'acte de foi son mérite. Cette réplique de ruse me déplat.
Dans le même temps, un écrivain me fit quelques-unes des réponses que j'attendais en vain du moine. Le Dr. Jousset, dans un remarquable ouvrage, démolit de fond en comble la théorie darwinienne. Il nie la génération spontanée (depuis j'ai lu des pages antipasteuriennes) et conclut à la nécessité de la Création. Il affirme l'immutabilité de l'espèce en considérant que dans le cas contraire les transitions seraient devenues innombrables et défieraient tout classement. Il constate que l'embryogénie montre le développement de chaque cellule selon sa prédestination (mais cette loi de Gratiolet n'a-t-elle pas été infirmée?). Il prouve que la fameuse sélection naturelle est chimérique et contredite... Bref, le savant me donnait des explications telles que je demeurai comme l'âne de Buridan - encore que la tendance en moi fût déjà créée, ma tete s'inclinant vers le seau de l'avoine chrétienne. Mor maître avait raison: je voulais croire. Il ne me marquait plus que l'atmosphère. J'allais l'avoir dans la solitude sentimentalisante. Le phénomène prévu s'accomplirait sous peu.
Novembre. Mélancolie dorée des feuilles et des surtout aux champs, dispose plus que le printemps âmes, et si propice aux pensées pieuses! L'automne, aux recueillements doux, aux évocations brumeuses...
Insensiblement, je refoulais dans l'ombre de ma pensée les contingences désagréables de l'Eglise au profit de ses beautés philosophiques. L'Outre-Tombe restait redoutable, et si malgré tout le Catholicisme était la vérité, quelle folie de sacrifier une éternité à l'orgueil d'une minute de résistance.1.
(1) Je ne sais si je me trompe, mais je crois que tout le phénomène de la conversion tient dans ces quelques lignes. ↩
Là-dessus, j'entrai en relations épistolaires avec un mariste assez connu, professeur à l'Institut de la rue de Vaugirard, le Père Bulliot. Il convenait mieux à mon tempérament que le Père du Bourg. C'est la force de l'Eglise et sa grande habileté, d'adapter son enseignement à toutes les conditions intellectuelles et son culte à toutes les conditions sociales, pour ne laisser échapper aux mailles de son filet qu'un minimum de trop intelligents ou de trop sots, d'offrir aux réfléchis un minimum de foi et aux sensibles un maximum d'émotion, aux riches une religion aimable et qui ne leur fait pas craindre la perte de leurs biens, aux pauvres une religion consolante et qui leur fait espérer la richesse... dans l'Autre Monde; et aussi d'avoir toujours l'homme prêt pour la difficulté à vaincre, l'argument à la portée de chacun. La base acceptée, du reste, quelle solidité de tout l'édifice, étayé depuis vingt siècles maintenant, de la pensée profonde, souple et rusée de millions d'apôtres!
Le Père Builiot devina le genre de batailles qu'il fallait me livrer, et, général hardi, competent, brillamment me les livra. Il me rappela les deux voies du salut: intelligence et confiance. Il m'enseigna la prière, non celle qui prédispose et soumet avant d'avoir jugé, mais celle qui demande simplement la lumière sans compromettre la raison.
En janvier, j'allai le voir en sa cellule bourrée de livres. Il sut me répondre, abattre mes objections, car, lui, étudiait et savait. Nulle remarque ne l'embarrassait. Il prit mes doutes un à un et leur tordit le cou. Il me montra les erreurs, les mensonges de la science officielle, dressa Branly contre les atomistes, d'Hulst contre Charcot, Boissary contre le Zola de Lourdes. Il me convainquit de mon ignorance après pourtant que j'eusse fait tant et tant de lectures, mûri ma pensée par tant et tant de méditations. Il me conseilla deux livres de valeur, l'un du chanoine Duilhé de Saint-Projet, l'autre du Père Girodon. Il me dit un au-revoir inoubliable du fond de ses fascinants regards qui commandaient et courbaient. J'étais vaincu.
Je ne m'attarderai pas ici aux deux remarquables ouvrages que je dissèque dans Une Jeunesse d'Ecrivain1 où je puise le résumé de cette histoire d'un moment de mon âme. J'avoue simplement que l'un anéantit mes doutes scientifiques (revenus ensuite plus puissants à la charge) et que l'autre m'empoigna par le sentiment, acheva l'œuvre, et m'enleva très haut dans un ciel où battent de l'aile les plus nobles songeries. J'ajoute combien est regrettable que Chateaubriand n'eût pas, lui aussi, pour se convertir et tâcher à nous convertir, puisé dans de tels arsenaux qui lui eussent fourni des armes autrement solides que les espingoles mauvaises et enguirlandées de roses dont il s'est servi.
(1) A paraître. ↩
Le « concordisme idéalisé » de M. de Saint-Projet arrivait précisément à ce minimum de croyance requis dont je parlais tout à l'heure et dont bien des anticléricaux seraient surpris s'ils se donnaient la peine de le connaître. Il répétait en détail les arguments d'ensemble du Père Bulliot, et c'est le plus sérieux effort qui ait été fait, je crois, pour marier la Science et le Dogme. Extrêmement ébranlé, la peur des « Ténèbres extérieures » me revint, plus forte. Si je mourais, me disais-je effaré, je tombais droit au Gouffre, étant en état de péché mortel. Et qu'est-ce que je lâchais pour cette infernale éternité? Pas même une vie de jouissances terrestres, mais une vie de labeur et d'angoisse. J'adressai à Dieu d'ardentes prières pour qu'il ne me précipitât pas aux Abîmes avant ma conversion. Et je ne m'endormis plus sans tracer sur mon front le signe sacré de la croix.
Le jour, j'étais moins tremblant et passais par des alternatives d'émotion pieuse et de colère contre l'Eglise qui me torturait ainsi. Je lisais et relisais Girodon qui n'évadait aux splendeurs de la foi, Clérissac qui me rejetait aux terreurs du trépas des impies. J'accablais de lettres le savant mariste, me révoltant comme un homme enchaîné tendant les muscles pour rompre ses liens. Je reniais le rayon spirituel en criant qu'il ne s'agissait là que d'une crise passagère. N'étais-je pas après tout un malade? Et encore, et toujours je ressassais l'argument: si je ne puis répondre à tout, qu'est-ce qui prouve qu'un plus autorisé n'y répondrait pas?
Je résistais. Je chancelais. Un dimanche, aux vêpres, j'éclatai tout bas en larmes, en écoutant le chant plaintif du psaume In exitu et le chant allègre du Magnificat. Je regagnai la province, tremblant, ricanant, m'énervant, priant, lisant, rêvant, souffrant.
Quand je revins, pour trois mois, dans la capitale, j'étais à point pour le petit banc du confessionnal et la table de communion.
J'allai d'abord écouter un éloquent dominicain, le Père Gaffre, à son carême de Sainte-Clotilde. Rien de plus favorable à l'emprise religieuse que cette époque de pénitence et de recueillement qui précède la Passion, les Rameaux, la Semaine Sainte. Longues stations aux maisons du Seigneur. Souvenirs de la vie héroïque du Christ. Frissons de l'hiver finissant. Rappels de mort. Je fréquentai sermons et offices. J'évoquai Huysmans aux mêmes heures de peine et de frémissement mystique. Le Jeudi-Saint, je fis la « Visite des Tombeaux ». Enfin, la veille de Pâques. je me trouvai tout à coup, presque inconsciemment, confessé, blanchi, exultant. C'était fait!
C'était fait. J'avais averti le Père du Bourg par et en petites simples dan Ce das, cin
genouillant près de lui, récitant le confiteor, débitant mes fautes avec une grande honte, recevant l'absolution... Quelle joie profonde aux yeux de l'apôtre! J'étais ému. C'est lui qui pleura.
Le lendemain, lui-même déposa l'hostie sur ma langue. Cataclysme d'âme. Brusque soleil après l'orage. Etrange apaisement. Divine douceur. Et quel éblouissement, l'hostie reçue, avec la persuasion qu'on incorpore un Dieu! Sensation d'écrasement sous cette descente, en vous, de l'Infini. Le poète en moi vibrait éperdûment au prodige. J'eus là quelques minutes, je l'avoue sans ambages, desquelles rien n'approche en félicité. C'était bien l'éclair de la conversion.
Les bénédictins m'invitèrent à déjeuner ce jour-là, comme on fête le retour d'un enfant prodigue et de marque. Pendant le repas, un jeune Père débita la lecture d'usage. Humblement, il se fit valet et me lava les mains. Je mangeai de l'agneau pascal. Un peu plus tard, je bavardai longuement avec le Père du Bourg, - un ancien soldat, veuf sans doute entré dans les ordres après un orage semblable à celui qui venait de me secouer - dans la belle bibliothèque de la Communauté. Et c'était un plaisir pour moi de songer que je devais mon retour à l'Eglise grâce à l'une de ses congrégations les plus estimables et les plus intellectuelles. Je partis enfin, ravi, sûr de moi, murmurant:
Je suis inébranlable et sur un roc...