Troisième partie
Conclusion. le genie de rene. l'avenir. I
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Des conclusions? Ne les a-t-on pas déjà faites, de temps à autre, en parcourant ces pages? Et qui ne connaît celles des critiques de valeur sur la haute personnalité du vicomte René de Chateaubriand, mare. chai des Lettres Françaises? Beaucoup sont justes; il faut simplement les compléter de la même façon que j'ai essayé d'approfondir un peu ce génie en l'arrachant aux accaparements intéressés.
Chateaubriand demeure le vivant symbole de ce Mensonge de la Beauté dont j'ai parlé avec une sérénité le plus possible clairvoyante. Mensonge pratiqué par lui délicieusement. Beauté aimée de lui par-dessus tout. Ainsi vaut son œuvre imparfaite, éclatante et neuve, fruit d'un génie qui la dépassa de beaucoup par son action et par son influence.
Il apprit à moderniser l'inspiration; à reconnaître. à côté d'une Antiquité mieux comprise, les splendeurs d'un Moyen-Age méprisé jusque là, d'une Littérature européenne trop négligée, d'une Religion - et par là des religions - dont on ne concevait que les affirmations doctrinales, improuvées et périssables au lieu d'en sentir les affirmations esthétiques, larges, indubitables, et comme tout art éternelles; a aimer notre Histoire alors que l'on continuait à se gaver des sempiternelles annales grecques et romaines; à découvrir une Nature1 rapetissée par les Classiques au niveau de l'Homme, et à la faire servir à des fins enchanteresses.
(1) Voir plus loin paragraphe III, quelques observations à ce sujet, en réponse à des contradicteurs. ↩
Amant passionné des solitudes et des cités - aussi poignantes d'ailleurs les unes que les autres selon les méditations opposées qu'elles inspirent - mêlé à son temps avec la noble ambition de le conduire, il invita ses contemporains à tout savourer du présent et du passé, des joies de l'esseulement et des batailles quotidiennes de la vie en société, à substituer le goût cosmopolite au culte trop exclusif de l'art national, à se mondialiser enfin, prenant pour pâture intellectuelle non plus une époque, un pays, une doctrine, mais l'ensemble même des siècles si merveilleusement divers sous d'innombrables cieux.
Vaillant solitaire au fond, bien que jeté dans la mêlée humaine où il coudoya des milliers de gens, il crut devoir se pencher sur son propre cœur pour y découvrir la source du lyrisme, et cette émotion véritable qui fait corps avec l'être, en est l'expression intime, et en dehors de laquelle il n'est que rhétorique habile. Il a, si l'on ose employer le jargon professoral allemand, « subjective » l'art littéraire. Et c'est sans doute en allant ainsi chercher le frisson au centre de lui-même qu'il y rencontra la mélancolie, car en se repliant sur soi l'on atteint le fond des choses, et quand on atteint le fond des choses on touche à la tristesse et à la souffrance, blotties comme des vers au sein du fruit humain.
Sensitif, imaginatif au suprême degré, il ramena au prem er plan où régnait, tyrannique, la Raison. les deux sœurs de celle-ci: la Sensibilité et l'Imagination. Rousseau avait commencé ce travail utile. Il le paracheva. Il sentit tout l'Univers, et l'Histoire, et l'Autrefois, d'une façon puissante, inaccoutumée, et recréa par là l'originalité littéraire. Poète jusqu'en ses fibres les plus secrètes, il renouvela les procédés de la composition en substituant à celle, simplement logique, des classiques, (encore persistante en Jean-Jacques et Bernardin) la composition poétique des modernes, ce qui veut dire qu'au lieu de se soumettre au sujet pour en déterminer l'architecture comme on le faisait avant lui, le premier des Romantiques et ses successeurs soumettront le sujet à leur impression (ainsi naquit l'Impressionnisme dès le début et non à la fin du XIXe siècle) et ce sera elle seule qui les guidera et construira l'œuvre en lui donnant son unité secrète.
En critique (à peine ai-je nommé plus haut l'Essai sur la Littérature anglaise pourtant fertile en vues, bien qu'œuvre de second plan), Chateaubriand renouvelle aussi notre fonds, jusque la plutôt mince, où Montaigne, Arnauld, Boileau, le Fénelon de la Lettre à l'Académie, le Rollin du Traité des Etudes, le Jean Racine des Réflexions sur la Poésie, et Voltaire dans l'Encyclopédie avaient semé des considérations dont nous avons fait depuis un genre précis et de premier ordre. Là encore, de sa part, des indications précieuses.
La littérature personnelle date de sa venue éblouissante. Mais a-t-on vu suffisamment les inattendues conséquences de ce culte du moi? Je me suis risqué à traiter René d'anarchiste, car c'est là un corollaire naturel de son état d'esprit. Il est évident que, considéré sous cet angle, il ne pouvait guère devenir un défenseur solide et fervent du Trône et de l'Autel. Le vrai René est le fils lointain, magnifique et terrible du Celtisme antérieur aux papes et aux rois Et s'il parut soutenir des doctrines d'autocratisme, c'est là qu'est son « attitude ». Au vrai, il se range à nos côtés. Il est avec nous, les esprits libres et libéraux, secoueurs de jougs inutiles et de dogmes improuvables. Son modernisme négligé à dessein. caché derrière son traditionalisme trop loué, en fait foi. Il nous devance même encore, lui qui, par une intuition souveraine, et l'œil perçant nos propres horizons, n'avait même plus, - déjà! - nos illusions démocratiques.
Avec cela le haut barde enchanta son Siècle et nous enchante encore. Il a parlé une langue nombreuse, large, harmonieuse, pittoresque, souple, séduisante, ailée ou violente à son gré, forte de la force des granits ou légère et fleurie comme une gerbe cueillie aux printemps bretons. Il a inventé 'ou retrouvé des mots, découvert des images, varié sa forme à l'infini. Il fourmille de phrases exquises, et de périodes dignes de Bossuet par la grandeur. Nul n'a dépassé en charme son style qui sauve ses œuvres, pour le reste souvent de qualité secondaire. Aussi bien le style fut sa passion et nous reste un enseignement non périmé. Combien lui sont débiteurs, même après le Romantisme et le Naturalisme!
Ce sont là semailles de génie.
Qu'après cela on le chicane sur ses défauts d'homme et ses défauts d'écrivain, sur sa production inégale et touffue, sur son attitude et ses idées, qu'importe! Il demeure de bronze. Il a en lui l'essentiel du héros spirituel. Il contient du sublime. Il attire et conquiert. La flamme sacrée brille à son front. Et je le remercie, entre autres raisons de gratitude, de m'avoir permis ces rêveries au pied de sa statue.
II
On a maintes fois noté son immense influence. Et ce n'est point rapetisser ceux qui vinrent après lui que de rechercher dans leurs œuvres un reflet de cette lumière.
Nul doute: On retrouve sa mélancolie dans le pessimisme de Vigny, - le Vigny d'Eloa, de Moïse, de la Maison du Berger, de toutes les Destinées autant dire, encore que le noble et stoïque poète de la Mort du Loup raillât un peu le poète des Martyrs, - mais ici le pessimisme est devenu d'une fierté farouche, hostile à toutes les consolations de la foi. On la retrouve en l'éloquente Ackermann, celle du Cri par exemple, blasphématoire superbement; mais ici elle est devenue révolte parce que la femme en général exagère les sentiments de l'homme. Et, par-dessus Alfred de Vigny et Louise Ackermann, on la retrouve en un Leconte de Lisle, mais là coléreuse à froid plutôt qu'impassible, et dédaigneuse ainsi que le visage monocle de l'impeccable parnassien. Et dans Baudelaire donc! en qui passait le côté quelque peu morbide d'Atala et de René, dans Bourget, moins celui des théories renouvelées de Maistre et Bonald que celui des analyses sentimentales, et plus encore dans Loti le désanchanté naviguant sur toutes les mers l'ennui morne de savoir le néant au bout de nos agitations les plus ferventes et de nos amours les plus passionnées.
Le goût de Chateaubriand pour les voûtes ogivales, les clairs de lune, les tableaux pittoresques, le style original, son utilisation artiste de l'érudition, son ample vision des choses humaines jusqu'à l'épique, a fécondé largement Victor Hugo (sans oublier le renéisme prolonge dans Olympio et le christianisme du Génie imprégnant le monarchisme catholique du poète d'avant 1830). L'idée des Mémoires et leur destination n'ont-elles pas inspiré la réglementation des posthumes du second dieu romantique? C'est possible, mais ce n'est qu'un détail. Ce qui me frappe, c'est que ce dernier fut le réalisateur de la plupart des innovations de celui dont il avait reçu le beau nom d'Enfant Sublime. Sauf pour l'exotisme, qu'il n'a pas pratiqué, n'aimant point le «chiqué» descriptif, quoi qu'on en ait dit (les Orientales sont surtout une fantaisie prosodique) Hugo a repris toutes les tentatives du vieux Breton et les a conduites à bien. Du romano-épique des Natchez et des Martyrs, séparant adroitement deux éléments qui se gênaient, il a pétri la Légende des Siècles purement épique, et les Misérables, purement romanesques (ils ne sont épiques que de ton, et par places, ce qui leur confère de la grandeur sans solennité ennuyeuse). L'amour des médiévalismes, il éclate en Notre-Dame de Paris, roman impeccablement composé, prodigieusement reconstitutif. La notation de voyage, mal inaugurée dans l'Itinéraire, devient réussite avec le Rhin. La littérature politique, la vraie, s'affirme dans Actes et Paroles. L'esthétique émotion que peut créer l'idée religieuse illumine sans la faiblesse de dévotions retrogrades la Fin de Satan, Religions et Religion, le Pape. L'esprit critique de l'Essai sur la Littérature anglaise souffle, mais avec quelle allure! dans le William Shakespeare. La poésie personnelle émanée de toutes les proses chateaubrianiques, quel lyrisme accompli elle glisse en toutes les Contemplations! Ainsi du reste. Partout une route indiquée du doigt par celui-ci fend l'espace sur l'ordre de celui-là, une petite lampe posée sur un talus devient soleil bondissant à l'horizon, un frisson de l'air se transforme en tempête. On a, plus et trop précisément peut-être, vu dans les Orientales un succédané en vers des morceaux de choix du voyage à Constantinople, à Athènes, aux îles égéennes, dans l'Expiation une transposition lyrique d'un passage du pamphlet: De Buonaparte et des Bourbons, et dans la préface de Cromwell une preuve que l'auteur n'aurait pu l'écrire sans que le Génie eût paru. N'exagérons rien, mais maintenons notre émerveillement de voir cet impressionnant couple de cerveaux dont l'un conçoit et dont l'autre exécute.
Le mal de René suinte à coups sûr aux veines de Lamartine qui disait: «La poésie de mon âme découle de la sienne; mon hommage n'est que reconnaissance et tendresse pour lu ». Lamartine, c'est un Chateaubriand maniant le vers, c'est le poète annoncé par l'œuvre du prosateur. Jocelyn et Atala! Rapprochez ces pages de semblable poésie. Les larmes du Lac sur la fuite des plus doux frissons, René les avait-il pas pleurées? Raphaël comme René s'en fut aux rivages magiques de l'est méditerranéen; il a comme lui jeté son verbe au milieu des batailles politiques. Pourquoi l'un de ces deux frères spiri. tuels a-t-il, jaloux, médit de l'autre?
Les poètes romantiques, même Musset qui s'en détendait, furent tous « chateaubrianisés ». Il n'est pas jusqu'au bonhomme Bérenger qui n'avouât: « j'ai commencé par être son disciple »; (évidemment on ne s'en est guère aperçu par la suite). Il n'est pas jusqu'à Sainte-Beuve, si habile à diminuer la gloire du maître tout en le proclamant génial, qui ne l'ait subi en écrivant les Consolations et Voluptés.
Sans Chateaubriand aurait-on - tout au moins tels quels - Augustin Thierry, Edgard Quinet, Michelet, voire Guizot? L'émotion de l'histoire date de lui. Et sa palette, combien l'ont reprise depuis George Sand! « L'écrivain vieillissant n'avait, sourit finement Victor Giraud, qu'à ouvrir le livre du jour pour s'y reconnaître. Chez George Sand et chez Mérimée, chez Balzac et chez Musset, chez Lamennais, Montalembert et Lacordaire, chez Villemain et chez Cousin, partout il retrouvait, vivantes et parlantes pour lui plus encore que pour nous, des traces de son action spirituelle »
Plus tard Flaubert se nourrit des Martyrs pour écrire Salammbo; Comte et Taine reprendront en les adaptant à leur positivisme, l'apologétique sociale du Génie. Renan raille et pourtant subit l'obsession. (Devant l'Acropole, quelle belle méditation ils ont fait chacun!) Les années passent, les écoles se succedent, le Maître reste debout et se regarde en elles. Son ombre est derrière Huysmans, autre converti artiste, et derrière Barrès, systématiseur du culte du Moi, derrière l'éloquent Voguë qui tant l'admirait, et derrière Bourget qui ne l'aime pas, et derrière Loti, fils des mêmes nostalgies et tenant en main presque la même plume!
Sa plume, sa plume colorée, elle est aux doigts de Louis Bertrand, d'André Chevrillon, de Marcel Lami, de vingt autres. En vérité tout le Siècle fut ‚son disciple, disciple de son zèle pour la Beauté, de sa flamme, de ses trouvailles, de l'intense poésie jaillie de lui en geyser vigoureux et brûlant. « Ce que Dante a été pour les Italiens s'écrie encore Victor Giraud emporté d'une ardeur qu'il m'excusera de reprendre à mon compte en le citant à nouveau, ce que Shakespeare a été pour les Anglais, Cervantès pour les Espagnols, Gœthe pour les Allemands, Mickiewicz pour les Polonais, Gogol pour les Russes, il me semble que Chateaubriand l'a été et le sera longtemps pour les Français. Il y a certes des génies plus sains: Pascal et Bossuet par exemple. Il y en a peut-être de plus complets si l'on veut: Lamartine, Hugo, Musset ont mieux possédé les deux instruments, la prose et le vers. Il n'y en a pas, au total, de plus fécond, de plus grand »
Et moi je rêve à un pieux pèlerinage au Grand-Bé, à une caravane annuelle qui s'en irait, bien que ce fût un peu loin, jusqu'au tombeau de René, comme il en est une qui chaque an s'en va vers les bords fleuris de la Seine, vers Médan où l'on porte un hommage renouvelé à Emile Zola. Singuliers rapprochements! Zola, personne ne le conteste plus malgré l'étiquette collée sur son œuvre, est au fond le dernier romantique, et le dernier romantique en prose, comme en prose fut, le premier, Chateaubriand. Pourquoi commémorer la mort de l'ultime génie et oublier le génie initiateur? Il y a là une flagrante injustice... Et que si certains trouvent un peu long le voyage de Saint-Malo via Combourg, il en est un autre, très court, et qu'on pourrait instituer, celui de la Vallée-aux-Loups, tout simplement, où, à deux enjambées de Paiis, les générations reconnaissantes viendraient saluer le 4 juillet, au cœur de l'été, avant la mort des roses, cette mémoire auguste comme les dieux, et charmante comme les femmes.