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L'Enchanteur 1768—1848

Troisième partie

III

La flamme de Chateaubriand · 12 min de lecture · p. 327–334 · chapitre 33 sur 37

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

J'entends, dans l'ombre, un léger ricanement. Il émane du clan des anti-romantiques, irréductible, érudit d'ailleurs, surclassique avec acharnement, généralement rétrograde mais avec élégance, et fortement influencé par l'auteur d'un grand ouvrage lauré qui décida de cette réaction, un leader monarchiste qui la continue quotidiennement dans le journal qu'il dirige discrètement et tenacement, et deux ou trois riches revues qui lui donnent un ton littéraire.

Je lisais naguère, et ceci en tout petit exemple, un article symptômatique de la Revue critique des Idées et des Livres (une desdites publications) ou l'auteur essaie de démontrer que « le Romantisme • n'a pas inventé le sentiment de la nature ». Argumentation facile à l'aide de quelques railleries et de quelques citations tirées de Saint-Amand, Théophile de Viau (en effet trop méconnu et calomnié), Tristan l'Hermite, Ronsard, Desportes et La Fontaine, argumentation surtout sournoise ayant pour but principal de donner à nouveau quelques solides bourrades à Rousseau, et par ricochet à la Révolution et aux républicains.

Rousseau ne s'en porte pas plus mal, et si nous laissons toute politique de côté, nous répondrons. simplement que le débat ne se pose même pas. Car il n'a jamais été question de nier l'évidence, à savoir qu'il serait absurde de penser qu'un œil d'écrivain, avant Rousseau et Chateaubriand, ne s'est jamais posé avec joie sur la mer et sur les fleurs, qu'une âme d'artiste du XVIe ou du XVIIe siècle ne s'est jamais attendrie consciemment devant un paysage. Mais il en est ici comme de la peinture. Il y a des fonds de campagne dans les tableaux de la Renaissance et d'admirables sites dans ceux de Poussin. On n'en est pas moins d'accord pour dire que la peinture paysagiste date en Angleterre de Constable, et en France de l'Ecole de Fontainebleau. Il y a des gens du peuple dans les toiles flamandes et dans celles des Lenain. On n'en est pas moins d'accord pour dire que la peinture sociale, expressive des soucis démocratiques, date du XIX° siècle.

Quand on écrit - restons-en au tout petit exemple - que le sentiment de la nature date des Romantiques, et surtout de Chateaubriand, tout en sachant qu'il existe déjà d'ailleurs chez Bernardin de Saint-Pierre et chez Jean-Jacques Rousseau, on entend qu'à ce moment-là seulement, l'évolution dudit sentiment aboutit à une réalisation esthétique intense. Il est aussi ridicule de brandir l'Ode à la Solitude de Saint-Amand en criant que ce bon videur de pichets n'a pas attendu notre René pour célébrer la Nature, qu'il l'est de citer « cette obscure clarté qui tombe des étoiles » en affirmant que Pierre Corneille a inventé le Romantisme.

Le Romantisme est une fécondation prodigieuse et merveilleuse de sentiments et d'idées entrevus seulement jusque là, tout comme un homme réalise son enfance, fertile e! le aussi en genèses intellectuelles. Aussi bien, comment une floraison naîtrait-elle d'un terrain sans graines? C'est précisément pour la raison invoquée par les adversaires des Romantiques, que, paraissant, moi aussi, me poser en adversaire des Symbolistes, je dis à ceux-ci: « Vos théories ne sont pas radicalement neuves, et déjà j'en trouve le premier frisson dans Hugo et même dans Chateaubriand ». Mais je me hâte de saluer dans le Symbolisme, honnêtement, un lyrisme moderne inconnu dans son intensité de réalisation des générations d'avant le dernier quart du XIX' siècle. De même, gardons l'admiration des Romantiques et notamment de Chateaubriand, pour avoir, d'une glaise existant, certes, à leur pied, pétri une sculpture nouvelle par l'émotion que nous vaut son esthétique.

IV

Oui, beaucoup d'intellectuels, qu'ils le sachent ou non, qu'us le veuillent ou non, qu'ils le comptent ou non au palmarès de nos grandes gloires, ont une dette envers Chateaubriand. Ce génie, fertilisateur entre tous, a dit en somme aux générations de lui contemporaines et postérieures à lui (on me pardonnera de rééditer la forme jolie d'un discours supposé par Emile Faguet en l'adaptant toutefois à l'esprit même de ce livre) - à peu près ceci :

Donnez-vous. Chantez-vous. Etudiez-vous. Faites du socratisme littéraire en vous connaissant bien vous-même, en vous penchant longuement sur vous-même, afin d'instaurer avec votre propre chair, avec votre cœur et votre âme, à vous, la statue de votre Rêve et de votre Idéal. Ne cherchez plus autant l'enivrement chez les autres; cherchez-le davantage en vous, Créez votre enthousiasme de toutes pièces, avec vos joies et vos élans Si, dans cette ausculation ardente, sincère, continue, vous recueillez surtout de la tristesse, tant pis! Courageux pionniers de vos découvertes, ayez l'audace de crier votre mal, et si vous êtes artistes, ayez celle de transformer la douleur en beauté!... N'ayez plus peur de votre Sensibilité, de votre Imagination, traitées par vos pédécesseurs en cousines pauvres au profit de la froide Raison. Et plus celle-ci grandit par le progrès de l'esprit critique et scientifique, moins il vous faut abandonner les deux autres qui seules engendrent vraiment le bonheur. C'est par elles deux, jointes sans doute à l'analyse mais sans en demeurer les esclaves, et seules aptes à rendre compte des plus obscurs, des plus intimes frissons de l'être, que vous vous connaîtrez à fond. Vous connaissant à fond, vous connaîtrez mieux votre race. Connaissant mieux votre race, vous frémirez de tout ce qui la fit frémir: histoire et religion communes, émois collectifs, traditions immédiates et lointaines... Par ainsi votre patriotisme ne sera plus une notion purement livresque et intellectuelle, votre foi une suite de théorèmes, mais l'un et l'autre, sentis par vous, gagneront en intensité et pourront mieux concourir à votre exaltation personnelle qui après tout est peut-être le principal de votre existence. Cette exaltation intime, lyrique essentiellement, vous procurera des joies insoupçonnées, vous permettra de mettre sur pied des œuvres plus vibrantes que ne furent jamais celles du passé, et par là riches d'une nouveauté réelle. Que cet art personnel, tiré de vous, de cette descente en vous, naisse enfin, il en est temps, et remplace l'art impersonnel dont je ne nie point les nobles productions mais qui s'épuise et se glace. Qu'il naisse et donne à son tour des merveilles. Constatez d'ailleurs qu'en pratiquant cette littérature d'hier, vos meilleurs auteurs ne parvenaient même pas à s'en extérioriser tout à fait. Un La Fontaine, un Corneille n'ont pu se dépouiller de leur individualité puissante, de leur origine provinciale bien marquée malgré qu'ils aient feint d'adapter uniquement l'idée antique. Un Rabelais, un Montaigne, même un Descartes sont nettement Français, et c'est un paradoxe de dire qu'eux et les classiques furent avant tout humains. Ils furent avant tout Français. Soyez donc désormais Français, et franchement, en étant franchement vous-mêmes. Abolissez les admirations officielles, les émotions de seconde main, le préjugé du « moi haïssable » lequel est proprement d'ailleurs une hypocrisie. Vous renouvellerez ainsi pathétiquement le domaine esthétique, et, bien qu'à l'apparence vous borniez ainsi ses horizons, vous les reculerez au contraire à l'infini, vous les reculerez jusqu'aux limites lointaines de l'innombrable variété des âmes. Vous renouvellerez la Poésie en rétablissant le lyrisme sur l'émotion véritable, l'Histoire en y introduisant une magnifique passion, la Critique en joignant l'impression à l'érudition, le Roman en vous multipliant dans ses héros, en un mot toute la Littérature en la vivifiant d'une nouvelle sève d'inspiration inédite... Tel je fus, moi René le Breton, au risque de paraître égoïste et vaniteux. Tel je me montrai avec ma mélancolie, mes faiblesses, mon orgueil, mon enthousiasme, et brandissant mon flambeau allumé à ma propre flamme... Ne vous arrêtez même pas où je me suis arrêté, - je vous le dis tout bas - pour des raisons de convenance, de famille, de milieu, d'actualité. J'ai vécu mon temps avec ardeur. Vivez le vôtre que je devine sur la voie de toutes les libérations. J'ai défendu des régimes agonisants, mais compris les régimes en gestation. Acceptez les heures qui viennent, mais sans en être plus les esclaves que je ne le fus de celles où je passai sur la Terre. J'ai laissai parler mes aïeux plus anciens dont je n'ai perçu que le murmure. Toutefois souvenez-vous que lorsque des idées ont abouti à des formes sociales, ces formes, vivantes, peu à peu mûrissent et pourrissent, et meurent comme les fruits nés de la fleur et engendrant des fleurs nouvelles qui à leur tour se gonfleront en pulpes destinées indéfiniment à périr et à engendrer. Cette loi de la vie même, grisante et magnifique, je l'ai comprise et j'en ai joui éperdûment. Ne croyez donc pas que fut stérile la mélancolie de René...

V

René a fécondé le Romantisme. Et par delà le Romantisme, il a prolongé son influence, vague s'alliant à mille autres vagues pour former l'âme océanique de notre vingtième siècle.

Influence bonne à l'origine, comme celle de tous les grands hommes qu'il ne faut pas rendre responsables des erreurs et des déformations des petits hommes nés après eux, exagérant, altérant leur pensée, la faisant servir à des laideurs et à des bassesses quand ils la faisaient servir, eux, les maîtres, à des fins de noblesse et de beauté.

Les grands hommes, les génies sont doublement utiles. A l'Art d'abord qu'ils renouvellent. A l'Humanité, ensuite, qu'ils améliorent. Et ce sont les petits hommes qui mettent la doctrine des grands en formules desséchantes, et qui affaiblissent l'Humanité.

Le génie est et ne peut qu'être salutaire, soit qu'il se réalise en chefs-d'œuvre comme chez Victor Hugo, soit qu'il se réalise en impulsions comme chez Kené de Chateaubriand.

L'œuvre du génie est salutaire parce que, en dehors de la joie spirituelle qu'elle offre aux lettrés, elle élève tous les esprits. Contenant une somme d'esthétique irréfutable, elle engendre de la noblesse, car il est indubitable que la beauté en ce sens est toujours moralisatrice. Est au fond moral tout ce qui exalte, exhausse l'individu, immoral tout ce qui l'abaisse. L'Humanité a plus besoin encore de beauté que de vérité, de science et de progrès matériels, parce qu'elle a besoin surtout, et plus que jamais aujourd'hui, de noblesse.

La noblesse d'âme conduit à la noblesse d'action. L'Humanité, ou du moins la Civilisation Occidentale vient de prouver, dans une immense erreur collective, qu'elle a besoin, d'urgence, de la leçon de noblesse de ses grands hommes. Elle s'embourbe en ce moment dans une vaste ignominie d'utilitarisme et d'appétits grossiers. A l'aide, ô génies!

Le culte des grands hommes devrait passer avant celui des réalités immédiates. Il ne nous conduirait pas où nous ont conduits nos soucis purement économiques. Ententez bien que je généralise. C'est toute la Société où nous vivons que j'incrimine. Elle est mauvaise puisqu'elle n'a su qu'aboutir à d'absurdes et sanglants conflits où la victoire même se résout en désastre, où nous avons pu mesurer l'humiliation de notre civilisation morale devant la civilisation physique, férue des seules inquiétudes matérielles.

Si les génies et leurs œuvres étaient mieux connus des majorités malheureuses au lieu de rester l'apanage et le plaisir des minorités studieuses, les préoccupations changeraient de cours, les poings se décrisperaient, les visages quitteraient ces plis d'anxiété qui les gâtent. On songerait moins à se haïr... Plus j'avance en âge, plus s'ancre en moi la certitude que l'Humanité ne sera sauvée ni par la Science, ni par la Religion, - mais par la Beauté.

VI

Malheureusement une question se pose qui ne laisse pas d'être alarmante. Je lis ceci dans l'Essai sur la Littérature anglaise: « Une autre cause (la première étant la multiplicité des langues modernes) travaille à détruire les réputations (entendez celles des grands hommes et l'admiration universelle qui en résulte) : La liberté, l'esprit de nivellement et d'incrédulité, la haine des supériorités, l'anarchie des idées, la démocratie enfin est entrée dans la Littérature ainsi que dans le reste de la Société... ». Ces craintes de Chateaubriand datent de 1836. Elles n'ont pas empêché, certes, d'éclater nos vraies gloires du XIX° sièle. Mais il est certain que la surproduction littéraire, l'individualisme amenant, pire que la liberté, les fantaisies les plus baroques, la tendance à railler, à démolir ou à négliger les maîtres dans l'espoir de se hausser soi-même et de justifier les plus étranges billevisées, voilà des raisons terribles, entrevues par le Breton visionnaire, de la dissolution progressive du respect dû au génie. Si les intellectuels se mettent à mépriser le génie, que sera-ce chez le Peuple déjà porté à jalouser les hautes têtes dans le même temps d'ailleurs qu'il a le goût des idoles, mais selon des engouements de mauvais aloi! L'égalitarisme est une tendance défendable au nom de la justice, dangereuse au nom de l'art, et qui tient malheureusement au principe même du démocratisme. L'égalitarisme est le fond essentiel, à n'en pas douter, du mouvement général qui nous emporte, s'accentue et nous mènera on ne sait où s'il ne se produit pas une mise au point, une jonction avec le principe contraire: le respect des élites. La médiocratie s'infiltre en notre Société qui risque de mourir de ce venin.

Il est curieux et regrettable de voir à la fois le niveau général s'élever, et baisser le culte des génies. Pis encore: Du fait de la Guerre, par suite de la crise du papier et de l'Enseignement, ce niveau s'est mis à diminuer sans que montât ce culte, au contraire en décadence plus vive à mesure que l'intellectualité s'effondrait. Espérons qu'il n'y a là qu'une mauvaise passe; mais la moyenne rétablie, la Société va-t-elle continuer à s'orienter vers cette moisson uniforme dédaigneuse des épis plus lourds, voire des coquelicots et des bluets? Ce serait néfaste. C'est par les épis lourds que s'effectuent les bonnes semences; sans eux, d'année en année la récolte s'amaigrit. Allons-nous vers le dépérissement?

Que la Démocratie donc y prenne garde! Après le cri d'alarme jeté par l'Université, par la Haute Pensée française, j'ai entendu avec joie ce même cri répété par l'élite, - car elle en a une - du Mouvement Ouvrier. Que la Démocratie prenne garde et conserve la religion des grands hommes - Jaurès en est un, mais il y en a d'autres! - des grands Français dont l'exemple est une semence d'élite. Je l'en supplie au nom même de la réussite qu'elle se propose et du bonheur qu'elle nous promet. Je veux bien de son bonheur matériel qu'elle veut conquérir par de profondes réformes sociales; mais je ne veux pas que celui-là. Il est insuffisant. Le Peuple vaut mieux que cet unique progrès. Et si l'on s'en tenait à ce progrès unique, il se dissiperait de lui-même Le Prolétariat ne peut vivre heureux, que dis-je? il ne peut vivre, tout court, que si son intellectualité se développe, s'il fait une place d'honneur aux savants, aux écrivains, aux artistes - à côté, soit, mais non au-dessous de ses leaders.

Parmi ces héros spirituels, les génies sont en avant, même s'ils ne s'occupent point de la chose sociale, comme nos grands musiciens, nos grands peintres, nos grands poètes, même s'ils n'ont pas produit de chefs-d'œuvre, mais seulement donné un vaste coup d'épaule au Char des Idées, comme Chateaubriand.