Première partie
VIII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Madame de Duras - encore une duchesse — fut la remplaçante de Mme de Custine et de Mme de Mouchy. Fille du comte de Kersaint1 - encore un massacré de la Terreur - elle était, coïncidence curieuse, en Angleterre, comme émigrée, en même temps que Chateaubriand. Il ne devait la connaître que dix ans plus tard, la rencontrant chez M. Las Cases, rue Saint-Honoré C'était une amie de Mme de Staël à qui elle ressemblait un peu, ce qui ne veut point dire qu'elle fût jolie. Elle écrivait volontiers de petits romans. Bonne et dévouée, serviable et généreuse, enthousiaste d'esprit, elle recevait beaucoup, et fut pour son ami une sœur spirituelle (il l'appelait « ma sœur » sans doute parce qu'elle manquait de cette beauté qui suscite les noms amoureux). On voyait chez elle Humboldt et Cuvier, maîtres de tant de secrets de la Nature, MM. de Barante et de Rémusat, voire Molé, Talleyrand, à côté de qui Chateaubriand plaisait à la duchesse surtout comme diplomate. Elle le croyait profond politique autant, sinon plus, que grand écrivain. Et cela flattait fort l'amant qui se jugeait assez bien lui-même, comme on sit. C'est à elle qu'il aurait dû son poste de ministre en Suède sans l'affaire du 20 mars; à elle qu'il dut au moins le titre de Ministre de l'Intérieur dans « cette petite cour dont le rôle était c'attendre et d'espérer... On était alors à Gand. Comme Mme de Beaumont, Mme de Duras lui servait obligeamment de secrétaire, écrivait sous sa dictée, copiait les citations, dévorée d'affection passionnée pour un homme qu'elle ne séparait pas de sa foi catholique et monarchiste.
(1) Et femme du Premier Gentilhomme de la Chambre, compagnon d'émigration, serviteur intime et confident de Louis XVIII. D'où son influence sur le vieux monarque. ↩
A Gand se trouvait aussi Mme de Léris, dame de compagnie de la duchesse d'Angoulême. Encore une petite amie de ce grand cœur insatiable. « Elle resta dans son souvenir, dit Henry Lapauze, comme une silencieuse soirée d'automne ». Et René lui-même: « Elle a passé en peu d'heures et s'est mêlée à la mort comme à la source de tout repos »
Après les Cent-Jours, il a revu Mme de Custine, il continue d'aimer Mme de Duras, il commence à aimer Mme Récamier.
é Cette grande figure-ci doit nous arrêter davantage.
IX
Elle s'appelait Juliette, comme la célèbre Drouet. Juliettes et Roméos! Comme ce nom de Juliette s'auréole maintenant de poésie, ayant pour parrains Shakespeare, Chateaubriand, Hugo!
De Jules Lemaître cette phrase puissante: « La liaison de Mme Récamier et de Chateaubriand me paraît un chef-d'œuvre de convenance: il était juste et décent que la plus grande beauté et le plus grand génie du temps se rencontrassent et fussent épris l'un de l'autre; et que cela durât, et que cela devînt en quelque sorte officiel, et fût pour ainsi dire consacré par l'opinion publique. Et la rencontre eut lieu juste au moment qu'il fallait et dans les conditions les plus propres à la sauver de la banalité, à la préserver de la honte d'être éphémère et à la rendre pathétique. Et je crois que tous deux, très experts dans la mise en scène de leur gloire, en eurent conscience, vaguement d'abord, puis nettement, et qu'ils se regardèrent vieillir inséparablement pour l'histoire »
C'est en 1801 que Juliette et René se virent pour la première fois. Mais René, mené par M. de Lamoi:- gnon chez Mme Récamier, qui demeurait alors rue du Mont-Blanc, conservait un mince souvenir de cette visite; pourtant ils durent bien des fois se la remémorer tous deux par la suite! Un mois plus tard, rencontre également de hasard, chez Mme de Staël. Cette fois, il la regarde. Elle est en robe blanche, déjà belle infiniment... Elle s'asseoit sur un sofa bleu. Elle lui devient une vision, une « sylphide »... Il note son émoi dans les Mémoires: « Je n'avais inventé rien de pareil »..
Cependant il ne devait la revoir qu'une douzaine d'années plus tard.
En 1814, donc, comme la mode était aux lectures salonnières, Chateaubriand vint lire les aventures de Blanca et de Velléda chez Mme Récamier. Et Mme de Staël était encore là, et Bernadotte, Macdonald, Wellington, Ballanche... Un succès fou. Les dames se précipitaient pour lui offrir du thé, ce qui fait sourire la railleuse comtesse de Boigne... Juliette est alors la femme la plus célèbre de Paris. Célèbre par sa beauté et par sa vertu, alliance si rare qu'elle laisse sceptiques beaucoup de méchantes langues, les unes murmurant tout bas des noms, les autres des mots de physiologie tendant à donner à la charmeuse une virginité anatomique et forcée.
Mais la conjonction ne se fait pas encore entre les deux astres. Ils se revirent au chevet de Corinne expirante, puis après, rue d'Anjou... Et là, dans le jardin, sous un rayon de lune, un soir, près d'un berceau de tilleuls, eut lieu la révélation.
Tout de suite, comme Pauline, Juliette fut dominée par l'enchanteur. Et pourtant il avait cinquante ans, elle en avait quarante... L'idylle commença. Mais combien orageuse, coupée par d'autres escapades de l'écrivain, par la fuite de l'amoureuse déçue, triste « d'un bonheur si mélangé qu'elle l'expiait à mesure », par Ampère et Ballanche qui, jaloux de l'infidèle, lui conseillaient de le lâcher.
Bref, en 1823, Juliette part pour l'Italie. Elle n'en devait revenir qu'en mai 1825, apaisée, lucide, pour rappeler sans amertume celui qui ne devait plus être que l'Ami.
Cet épisode du retour est émouvant, raconté par Mme Lenormand dans ses souvenirs: « Il accourut le jour même, à son heure accoutumée, comme s'il fût venu la veille. Pas un mot d'explication ou de reproche ne fut échangé; mais en voyant avec quelle joie profonde il reprenait les habitudes interrompues, quelle respectueuse tendresse, quelle parfaite confiance il lui témoignait, Mme Récamier comprit que le ciel avait béni le sacrifice qu'elle s'était imposé, et elle eut la douce certitude que désormais l'amitié de M. de Chateaubriand, exempte d'orages, serait ce qu'elle avait voulu qu'elle fût, inaltérable, parce qu'elle était calme comme la bonne conscience, et pure comme la vertu »
Et Juliette, dit André Beaunier, « Juliette, qui avait la beauté des statues, consacra les ressources de son esprit fertile à réaliser le tranquille bonheur de l'amitié continuelle; et ce fut son chef-d'œuvre de le composer avec cette substance infiniment mobile, plus agitée que les flots de la mer, plus inconsistante qui: l'air, l'âme de René i.
Ils avaient alors, elle près de cinquante ans, lui près de soixante. Elle restait belle. Il restait vert, les cheveux encore noirs, la denture complète. Il trompait l'âge. Il le trompa tant qu'il put, mais le crépuscule commençait dont nous esquisserons tout à l'heure un tableau que nous voudrions pareil à ceux de Carrière, fait de deux émergements d'adorables visages sur la grisaille tendre du fond.
XI
Il trompait l'âge, prenant, en dehors de ses liaisans connues, des distractions moins officielles. Et la liste s'allonge...
Hortense Allard (qui devint en 1843 Mme de Méritens) suivait en liberté son cœur, et, de son propre aveu, plaçait dans sa destinée l'amour et l'indépendance au-dessus de tout. Elle considérait les passion‹ - et surtout ses passions - comme une fatalité enchanteresse. Galante, agréable, instruite, idéaliste (ce qui n'empêche rien) elle aima beaucoup, elle aima quantité de gens célèbres d'alors. Chateaubriand la connut à Rome en 1829. Il s'éprit d'elle assez vite. Elle s'en étonna peu, sachant « qu'il avait un entraînement véritable et qu'il aimait beaucoup les femmes (c'est elle qui parle). Ils eurent des conversations de toutes sortes, littéraires, diplomatiques et intimes. En diplomatie, elle lui reprochait la guerre d'Espagne, mais il s'en expliquait gentiment, car « excepté sur la religion catholique, dit-elle, on pouvait s'entendre avec lu ».
A Paris, il la voit chaque jour. Il fait avec elle des promenades à ce Champ-de-Mars alors inculte et devant quoi moutonnait un bois transformé depuis en ce palais d'Opéra-Comique: le Trocadéro. Il l'emmenait dîner dans un petit restaurant proche du Jardin des Plantes. Il lui versait du champagne et elle lui chantait du Béranger. Et puis à elle aussi, il dicte; et elle aussi copie des citations... Et cela dura jusqu'en 1847.
«Est-il triste ou est-il amusant, se demande Jules Lemaître, de découvrir ce Chateaubriand de guinguette et d'amours multipliées derrière le chantre et le restaurateur de la Religion? » Ce n'est ni l'un ni l'autre. La plupart des grands hommes furent en amour pareils au commun des mortels. Et pourquoi en seraient-ils différents, accomplissant les mêmes rites et forcés aux mêmes paroles qui plaisent et suffisent à la généralité des femmes?
«A la cour du roi de Prusse, raconte Henry Lapauze, René va charmer la princesse Guillaume, et la princesse Frédérique l'aimera. Tandis que ses collègues du corps diplomatique ne voient qu'à de mares intervalles les princesses du sang, celles-ci auront pour lui des faveurs singulières. Il lui arrivera aussi de visiter, sous les auspices de la princesse Guillaume elle-même, ses appartements, où une « chambre hantée » lui fut signalée. La princesse se serra contre lui avec une certaine frayeur, ayant l'air de la Dame Blanche qui lui faisait peur »
La duchesse de Cumberland (future reine du Hanôvre) eut de son côté l'heur de longues promenades avec M. de Chateaubriand. Ils se donnaient des rendez-vous dans le parc de Charlottenburg. Et Frédérique y venait, le cœur débordant, mais il est difficile de savoir si ces amours nouvelles furent consommées. En tous cas, une correspondance suivit (ah! la bibliothèque que l'on formerait avec les courriers amoureux de Chateaubriand!) et qui laisse rêveur: « Il me reste le souvenir et l'espérance», écrit celle-ci. Qui dira la nature de ce souvenir?
Et voici encore Mme de Cottens, particulée comme il convient.
En 1825 - n'étant pas loin de la soixantaine - M. de Chateaubriand venait de quitter « en rugissant les affaires publiques. Il s'ennuyait. Une fée apparut « sous les traits nobles et charmants de Mme de Cottens, laquelle n'avait pas quarante ans, était affectueuse, spirituelle et infortunée ». Elle admirait l'écrivain qui conçut pour elle une vive amitié traduite par dix ans de correspondance. Une correspondance de consolation. Un ton plus simple que d'habitude. D'ailleurs les documents qui naissent au jour de temps à autre nous montrent un René de Chateaubriand moins olympien qu'on a coutume de le voir.1 Cela fait mentir Veuillot. Ici, l'auteur parle sans solennité de sa vie, de ses travaux, de ses luttes politiques, de son désir d'aller retrouver l'aimée en Suisse où elle demeure. Sa mélancolie même s'adoucit: « Moi qui n'ai jamais été heureux, je crois que le bonheur existe quand je vous vois » Il a tant vécu que son désenchantement même, de principe devient résignation. Il médite sur les ruines du cœur, et sa vanité se mêlant à la vanité de tout, s'y dissout en quelque sorte.
(1) Dernière trouvaille, en 1922: Amour et Vieillesse, inédit de Chateaubriand; reproduction en phototypie d'un manuscrit autographe de la Bibliothèque Nationale, avec études et notes de Victor Giraud (Ed. Champion). ↩
La correspondance s'arrête net en 1836. Comment se termina cette tendresse apaisée d'arrière-saison? Mystère.
Et voici Mme de Vichet. Un livre que préfaça M. de Wyzewa parut en 1902 sur cette femme qui, même à cette date, n'est désignée, comme jadis la belle Nathalie, que par une initiale. Ni Sainte-Beuve, ni Pontmartin, ni Lescure, ni Biré n'en avaient fait mention. La correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... révélait seulement que celle-ci habitait en Vivarais sous la fin de la Restauration, vivant dans son château, solitaire, ardente, loin de son mari et de ses fils.
Peu à peu cependant on sut d'elle quelque chose de plus. Sa petite-fille et son arrière-petite-fille (Mme de Margeot) firent des confidences. M. Jules Lesche-Chesnevieux en eut quelques-unes dont il nous fit part dans une revue, vers 1909.
L'admiratrice énamourée du Maître était une demoiselle Marie d'Hauteville née dans l'Ardèche en 1779, mariée à quinze ans au marquis de Vichet, président-trésorier de France. Musicienne, elle aima René sans le connaître, et ils échangèrent soixante-quinze lettres en dix-neuf mois (1827-1829). Passion platonique sans doute, car ils avaient alors, l'une quarante-huit ans, l'autre cinquante-neuf. Pourtant ils se firent visite à Paris en mai et juin de la seconde année de leurs romanesques amours. Après avoir lu ces épisodes, on peut se demander si des lettres plus intimes n'ont pas été détruites, si le roman se termina de la sorte, banalement, si enfin (et ceci avec Melchior de Voguë) on ne doit pas confondre en une même personne l'occitanienne rencontrée par Chateaubriand sur les bords du Gave, à Cauterets (Mémoires III, 13) et cette marquise quadragénaire auquel notre admirable « romancier » donne seize ans pour auréoler l'idylle.
Et voici Mme de Boni de Castellane dont Frénilly nous dit dans ses Souvenirs: «Chateaubriand avait joint au portefeuille des Affaires Etrangères celui des affaires particulières de Mme de Boni de Castellane dont il était l'admirateur fort peu secret. C'est avec elle qu'il se distrayait des soucis de la guerre d'Espagne. Ils s'aimaient fortement, et les ministres n'ignoraient point les escapades de leur collègue qui allait jusqu'à Dieppe cacher ses amours i
Et voici - Mme de Castellane étant jalouse sa rivale, Mme Hamelin. Une solliciteuse celle-là. Bien jolie. Si jolie qu'on ne lui refusait rien puisqu'elle ne refusait rien. Donnant, donnant. Vingt ans après, Chateaubriand lui écrivait: «Aimez-vous toujours comme quand vous veniez me chercher aux Affaires Etrangères? »
Et voici, voici les Oubliées, les Inconnues. Il y en a, certes, - combien? - charmante pléiade autour de celui qui fit les Martyrs et tant de douces Martyres.
Oui, René fut grandement, innombrablement amoureux. Il bat, je crois bien, tous les records à ce point de vue. Il eut tant de passions qu'il n'a pas connu, je le crains, la Passion. C'est pourquoi j'ai dû éviter, car il n'en comportait pas, tout lyrisme au chapitre de ses amours, suite d'aventures où il mit peu de ce génie dont la flamme n'éblouit que le Grand Art littéraire.