Première partie
III
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris La Pensée française, 1922, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Ces commencements chaotiques des hommes illustres - qui du fait même de leur génie seront pourtant des maîtres de discipline et d'ordre, - ne les regrettons point. Plusieurs d'entre eux, - Rousseau, Musset, Renan, Hugo, et aussi Pierre Loti, Anatole France, d'autres - ont tenu à nous conter leurs débuts dans la vie. On remarquera qu'aucun d'eux n'eut une enfance comparable à celle de ces milliers de pâles humains qui suivent l'ordinaire sillon pour aboutir à la plate existence continuant une éducation désespérément banale. La plupart des grands artistes connurent cette précieuse variété de sensations qui, leur octroyant une aurore agitée et songeuse, leur donna du même coup une journée pleine de mouvement et où s'exprima mieux leur âme, puis, souvent, ce crépuscule auguste - tel chez Hugo, Chateaubriand, Goethe - où ils aimèrent à se remémorer l'humble autrefois si intimement lié à leur glorieuse évolution.
Car il faut un aliment au creuset rougissant sur le brasier de la jeunesse en puissance de création. Combien se distingueraient plus tard s'ils connaissaient d'abord ces bons ferments? La placidité d'une instruction calme et méthodique peut conduire au génie scientifique ou critique (L'aine, Berthelot, Lemaître...). Rarement elle conduit au génie artistique, plus cabré, et qu'on symbolisa bien en un pégase ailé au sabot pétillant d'étincelles. J'entends bien que ce génie lyrique se dégage obstinément parfois de n'importe quelle gangue. Je ne dis point non plus qu'il faille nécessairement à son aube des péripéties de toutes sortes. Chateaubriand ne traversa pas, au demeurant et de suite, des événements extraordinaires. Mais je pense qu'il faut au moins à l'enfant des occasions nombreuses de sentir et de vibrer.
Laisser vibrer l'enfant, favoriser ce tumulte intérieur qui lui révèle l'Univers et le révèle à lui-même, ah! combien peu de parents comprennent qu'une éducation sans ce primordial élixir risque de leur donner une progéniture mal armée pour le combat des jours, sans tempérament, veule, insignifiante, mesquine... Je sais, hélas! que l'idéal pour une foule de gens est de passer inaperçus, et de voir se développer leur descendance, de même, dans le négligeable anonymat du grand troupeau... Quelques fervents démocrates m'accuseront peut-être aussi d'aristocratisme (l'aristocratisme étant le sens de l'élévation exceptionnelle). Tant pis. Je parle pour les pères et les mères, - il en est encore - qui, s'ils ont abandonné avec raison la vanité de la race et du nom, du moins gardent cette fierté naturelle désireuse de voir leur fils ou leur fille «devenir quelqu'un.»
Hasard, ou volonté des miens - ceci offert en simple exemple, car on ne raisonne jamais mieux que sur soi - je bénis mon destin qui connut tôt, sinon mille aventures, du moins une large diversité d'enseignements et de spectacles: école communale et vagabondage au sein du pays natal, avec ses jeux dans les prés, les bois, les fossés, sur les talus et près des rivelettes et des mares - qui alors pour les yeux sont savanes, forêts, abîmes, montagnes, fleuves et lacs; - pension morne de la dixième année avec ses promenades en des Clamart et des Meudon merveilleux pour qui n'a rien vu, ses premières incursions dans le domaine du Savoir et le domaine de la Peine, ses premières rêveries sous la nue étoilée, et lors des vacances, ses premières joies fortes par les grands étés soleilleux; - préparation amorcée aux «Arts et Métiers», et le goût des sciences qui monte au cerveau; - technique et pratique agricole en une ferme-modèle où je me retrempai à mes sources raciques et pris conscience de la divine nature dont m'enveloppait le grand souffle vivifiant; - institution parisienne où un maître intelligent me communiqua les éléments et l'ardeur de la littérature dont l'éblouissement entrait en moi pour s'y fixer à jamais; - nouvelle orientation, vers l'Enseignement cette fois, Ecole Normale d'Auteuil, ses verts ombrages, et le frisson des sommets devinés de la Connaissance... Puis la Vie, l'institutorat, la caserne en Normandie, l'angoisse de la mort frôlée, le commencement de ces innombrables pérégrinations où j'ai mis ma principale volupté, le long séjour calme aux là-bas de Touraine et de Berry, avec l'existence châtelaine, les études personnelles, les essais griffonnés. Puis le retour en la capitale, la lutte enfin, sérieuse, pour le pain et la chimère... Que de choses j'ai ainsi connues, senties, jugées! que d'émotions intellectuelles, de sensations qui me tissèrent un roman délicieux parfois, et parfois douloureux! Jeunesse que j'ai voulu continuer par une hétérogénéité d'enthousiasmes et de labeurs... Au préceptorat provincial avec ses plaisirs campagnards, ses petits voyages et ses longues méditations, voici succéder l'emploi administratif me forçant à des randonnées aux pays des pauvres en de vagues Vaugirards et plus tard de lointaines Batignolles, randonnées dont je me fis une documentation littéraire et sociale... Et puis voici ma carrière qui se déroule, ma carrière véritable, aimée parce qu'accomplie selon mes goûts et en liberté, savoureuse avec ses hauts, ses bas, ses inattendus, son activité. Résultat de toute cette aventure: d'innombrables rencontres et contacts. J'ai, de la sorte, mangé coude à coude avec des ouvriers, des gueux, des intellectuels, des bourgeois, des aristocrates. J'ai fréquenté des chaumières, des palais, des taudis et des bouges. J'ai vécu en immeuble cossu, à la ferme, au château, à l'hôtel, en boutique. J'ai travaillé aux champs et dans les bureaux, éduqué des gamins de faubourg, des fils de millionnaires et de jeunes mondaines, fait du journalisme, de l'imprimerie, de l'édition, traversé des clans politiques et des chapelles littéraires, voyagé, fondé des revues, dirigé des œuvres, donné des conférences, lu des monceaux de livres. J'ai su les joies mystiques de la foi, les orgeuils libérateurs, les angoisses du doute, et toutes les rôderies philosophiques. J'ai beaucoup regardé, beaucoup songé, beaucoup réfléchi, beaucoup aimé. Et plongeant à pleines mains dans cette cuve de mes émotions, de mes sensations, de mes observations, de mes rêveries, j'en ai tiré une œuvre qui vaut ce qu'elle vaut, mais du moins sincère, ardente, pétrie de ma chair et de mon âme... Et je crois que - génie à part, car tout le monde n'a pas cette langue de feu au-dessus du front - c'est le mieux pour un artiste de connaître ainsi le plus possible de la vie afin de pouvoir l'exprimer avec force et vérité.
Chateaubriand a connu, lui aussi, largement, la vie avec ses plus prodigieux contrastes. Il en restait souriant et trouva là la plus belle matière de sa Littérature.
IV
L'influence, sur Chateaubriand, de son enfance au bord des flots, n'est après tout qu'une forme de l'influence, sur lui, de la Nature à l'époque où elle agit le plus sur l'âme, qu'elle soit d'ailleurs, cette Nature, la mer étonnant la prunelle par sa couleur et l'esprit par son étendue, et qui fera de son fils d'élection un peintre incomparable, qu'elle soit la lande ou la forêt agissant plus tard à Combourg par la voix des solitudes murmurant les psaumes de la mélancolie... Aussi bien pourrait-on faire de Lucile une autre forme également, - la forme humaine - de cette même influence profonde, irrésistible, que j'eus l'occasion d'analyser à propos de Victor Hugo.
Mais entre les enfances de ces deux génies, des nuances doivent être signalées:
Hugo voyagea tout jeune. Chateaubriand ne quitta point les horizons armoricains avant sa vingt-troisième • année; conc, en lui, une action régionaliste plus accusée. A peine sorti du nid, le fils du soldat de l'Empire s'envola, - aux bras de sa mère - en Provence, en Corse, à l'île d'Elbe, et selon les pérégrinations militaires de son père. A cinq ans il est en Italie, à neuf, en Espagne. Le fils du vieux comte malouin, lui, partit au loin, et beaucoup plus loin que n'alla jamais son émule, mais à un âge plus avance. Seule, la période des Feuillantines est assimilable à la période de Combourg. Encore l'un n'avait-il qu'une douzaine d'années, et, pour ses débats qu'un grand jardin; l'autre vaguait dans un domaine de deux mille hectares entouré, agrandi de toute la campagne breton compagnie d'une jeune fille, en ces heures graves
de la formation où l'être entier vibre à l'éveil de la vie.
Je sais que Chateaubriand fit une première visite à Combourg vers sa dixième année; mais il n'y resta qu'une quinzaine de jours, le temps à peine de posséder les contours du manoir. Et l'on conclut ainsi aisément à une assez importante différence d'impressions premières chez nos deux grands hommes. Hugo jeune en connut tellement, et de bonne heure, qu'il eut juste le loisir de les emmagasiner en un temps où l'on regarde plus qu'on ne réfléchit. René de Chateaubriand, soit à Saint-Malo, soit à Combourg, était livré à lui-même, et, dans le domaine familial si romantique, en pleine adolescence, à une immense rêverie accentuée par le bouillonnement des sèves viriles. Il s'en suit que la songerie, à l'âge où elle a le plus d'action, l'habita davantage. Cela valait d'être marqué.
Donc, au printemps 1778, René va voir «le sombre nid.» Il avoue cependant avoir reçu déjà une direction d'âme appréciable. «Voilà, dit-il en achevant de la noter à la fin du premier livre des Mémoires, voilà le tableau de ma première enfance; j'ignore si la dure éducation que je reçus est bonne en principe; mais elle fut adoptée de mes proches sans dessein et par la suite naturelle de leur humeur. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a rendu mes idées moins semblables à celles des autres hommes; ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie né chez moi de l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de l'imprévoyance et de la joie » Comme il se connaît bien! «Aurait-on mieux développé mon intelligence en me jetant plus tôt dans l'étude? ajoute-t-il. J'en doute: ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes premiers maîtres, peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus que j'aurais ignorées ».
Ces flots, ces vents, la mer d'Armor, avec le vol des goëlands et des mouettes, et ses « lointains bleuâtres», et la variété sans cesse renaissante de ses flots agités, et aussi la campagne malouine, le tout se mêlait, sous ses regards curieux, en son imagination vive et son esprit ouvert. Rappelez-vous par exemple l'adorable peinture du printemps en Bretagne, une des plus jolies fleurs de toute anthologie de proses françaises, - ces énumérations d'oiseaux et de corolles qui enchantent l'œil de visions vernales et l'oreille de bruissements, de trilles et de coups d'ailes. On voit vraiment les buissons fleuris et les nids pépiants; on jouit de soleil sur la route, de l'or des genêts, du rire joyeux des enfants. C'est une des évocations les plus sensorielles que je connaisse et qui me ravirent. Le morceau tout entier (réduit à douze lignes dans la première rédaction) se place, on le sait, au début du récit du premier voyage à Combourg. Il me procura toujours une véritable volupté intellectuelle, de même que cette autre page - de Rousseau, celle-là - où l'on se promène avec le grand rêveur naturien sur une route lyonnaise au bord du Rhône et de la Saône, où l'on se couche à la belle étoile, près de lui, en écoutant le rossignol... Doux souvenir, ces deux morceaux de littérature qui, à chaque relecture, m'induisaient en extase, m'inondaient d'un coup de soleil où passait le bourdonnement des cloches dans les ruchers des tours d'église. Aux jours périlleux et lyriques de mon adolescence pensive et sentimentale, je les vivais l'un et l'autre. J'avais quinze ans. J'étais élève en cette école comtoise d'agriculture tout à l'heure énumérée parmi mes étapes. Je m'enfonçais, en me les récitant à moi-même, aux bois profonds de Saint-Remy, près d'Amance, ou longeais la rivelette du pays, en fuite vers la Saône, ou baguenaudais aux villages voisins, au hasard des guérets et des chemins creux. A mon tour, je barbouillais des descriptions, premier effort à traduire les émois qui soulevaient mon âme... Doux souvenir! doux souvenir!
Si je me suis permis cette digression, c'est pour mieux établir, à la lueur d'une remembrance personnelle, tout ce que cet enveloppement de la nature, avant la vingtième année, ouvre de fontaines esthétiques; c'est pour répéter aux parents de ne pas craindre (alors qu'on me défendait les livres stimulant la sensibilité, notamment les Rêveries d'un promeneur solitaire, que je dévorais naturellement en cachette) de ne pas interdire à l'enfant l'espèce d'initiation panique due à des contemplations passionnées, à des lectures ardentes... Qu'ils surveillent leurs fils et leurs filles, soit. Mais qu'ils n'éteignent pas cette flamme doù jailliront des joies nobles, et peut-être des chefs-d'œuvre.
C'est même un devoir social qu'on peut remplir ainsi. Nous vivons de plus en plus un âge économique, âpre, égoïste, un âge de fer. De plus en plus la vie devient une dure, une vilaine bataille. Je ne dis point qu'on a tort d'y préparer l'enfant, de l'armer pour la lutte, de cultiver par conséquent son esprit, sa raison, son jugement, son initiative. Mais est-il nécessaire de lui fermer le cœur? Et n'est-ce pas à cette éducation américaine, calculatrice, que nous devons de voir se perdre tant de choses qui faisaient le charme de la vie, de voir se heurter tant d'intérêts bas dont la guerre horrible n'est qu'une généralisation internationale exaspérée? Et faut-il nous résigner par l'ablation progressive de la Sensibilité, à voir une Humanité de plus en plus féroce finir par s'épuiser en entre-déchire. ments, et tomber, sanglante, sur la Terre créée pour un bonheur dont elle n'aura pas voulu?
Nous avons indiqué les hérédités nobiliaires, guerrières, ecclésiastiques de celui qui fut toute sa vie un véritable chevalier. Il n'était pas non plus cependant sans avoir aux veines quelque sang littéraire. Un de ces oncles paternels flirtait avec Clio, muse de l'Histoire, un autre avec Erato l'élégiaque et la lyrique Polymnie. Passion apollonique également chez le frère aîné et chez les deux sœurs qui devinrent mesdames de Farcy et de Caud.
Vous connaissez la thèse de Gœthe imaginant volentiers que toute famille qui dure doit à la longue engendrer un rejeton ramassant puissamment en lui les traits épars et successifs de sa lignée, pour l'exprimer ainsi en beauté. Telle la fleur couronne une tige née des humus, et productrice de feuilles depuis la base jusqu'au sommet qui s'adorne enfin éclatantes corolles. Idée magnifique sinon bien vérifiable. Quel épanouissement, René, à l'extrémité de la dynastie des Chateaubriand!
On connaît assez les premières années de pousse de cette plante rare. Inutile de longuement les rappeler à mon tour. L'écrivain l'a mieux fait que quiconque en ses Mémoires. Examinant d'ailleurs sa conversion, il siéra de revenir sur ses antécédents. Un mot seulement de cette formation intellectuelle en dehors des influences de la nature.
La première étape scolaire est le collège de Dol. René y aborde le latin, les mathématiques, le dessin, les armes. Il apprend avec ardeur et succès, ayant des dons et de la mémoire, - une grande mémoire. On a pris l'habitude de dénigrer la mémoire à cause de la foule des perroquets humains. Or, pour l'écrivain, elle est un appui de premier ordre. Elle le sert prodigieusement, permettant les comparaisons, les reminiscences qu'on se refuse ou qu'on utilise en les transformant, les souvenirs classiques, et tous ceux de la vie si utiles à colliger quand on se raconte soi-même par le menu comme le firent Rousseau et Hugo, qui l'avaient excellente, et Chateaubriand dont la confession forme douze gros in-octavos. René, de bonne heure, se révéla un «littéraire.» Ses camarades et son magister le surnommaient l'Elégiaque. Et par la Littérature, qu'il aimait fort, il apprit vite, chez Horace, Virgile, Lucain, Tibulle, des choses troublantes. L'imagination faisait le reste. Aussi fut-ce un précoce, initié spirituellement très vite aux voluptés de l'amour.
Deuxième étape: le collège de Rennes. Là, il complète ses notions de latin, s'attèle au grec avec passion. Il n'a donc rien d'un autodidacte. C'est un lettré familier avec l'Antiquité. Il ne rompra pas brutalement avec le Passé à l'instar de nos actuels révolutionnaires trébuchant dans l'incohérence et la fausse originalité par manque de culture. Comme Hugo, si profondément classique malgré les apparences, comme Delacroix, Wagner, Rodin, il ne brisera pas la tradition mais la renouvellera, la fécondera, en fera jaillir d'autres rameaux.
Dol, Rennes: visions aussi d'activité citadine, architectures intéressantes, promenades pittoresques. Dol oblige le regard par une cathédrale curieuse, son abside carrée, et ce mur d'orient où s'ouvre un immense fenestrage comme on en voit à Lincoln ou Ely, en Angleterre. L'adolescent dut s'attarder sous les voûtes grandioses, arrose par a uniele mystique des vitraux,
groupées de part et d'autre du jubé. Rennes, désolé en 1720 par un immense incendie, reconstruit à la moderne, offrait encore de vieilles silhouettes amusantes.
Enfin, voici Brest, l'étude libre, les flânes sur le port, les premières réflexions sociales. Un port engendre des idées parmi ses grouillements prolétariens. J'ignore l'aspect de celui-ci à la fin du XVIII® siècle, mais je l'ai vu au début du XXe, et bien des coins n'ont guère dû changer: la rade, le château juché sur son assise rocheuse, les fortifications de Richelieu et de Colbert, l'ancien bagne qui devait plus tard tant émouvoir Hugo, la mer enfin, la mer encore. René associait Nature et Société dans les observations mêlées qui fortifiaient sa vocation en herbe.
Voilà la formation de notre héros. Il était bon de l'esquisser. Les ailes vont bientôt s'ouvrir...
• VI
Evoquons maintenant la figure étrange de Lucile. Je voulais primitivement lui consacrer un chapitre. Un paragraphe lui suffira, je pense, car elle n'est qu'une des influences qu'a subies l'écrivain. Très forte influence néanmoins: Muse qui inspire et Femme qui trouble. Des ailes et de la jeune chair. Une équivoque émouvante et gênante un peu...
On sait d'elle, enfant, peu de choses: Elle avait quatre printemps de plus que son frère (René la donnait comme son aînée de deux ans, - ignorance ou désir, plusieurs fois marqué, de créer l'équivoque susdite?) Elle était maigre, dégingandée, bizarre, brune avec deux flamboiements de prunelles sur un pâle visage. Sagace et subtil psychologue, sans faiblesse pour les siens comme au besoin pour lui, Chateaubriand fit d'elle un portrait extrêmement poussé. Il la montre malingre et timide, misérable d'aspect, belle et talentueuse, à son goût du moins. Car les louanges du cadet s'expliquent mal. Ou plutôt, si on les explique, c'est en étudiant le sentiment curieux, plus et autre que fraternel, compliqué, analysable pourtant, de ces deux êtres l'un pour l'autre.
Nous avons, du talent de Lucile, un échantillon dans les Mémoires d'Outre-Tombe. Echantillon pauvre. Style suranné pétri des qualités anodines d'un élève de rhétorique en mal de rédaction poétique. Quant à la beauté de cette grande fille, tout en os et en nerfs, on la devine surtout dans l'imagination surchauffée de son frère; elle devait consister, au vrai, en cette attirance un peu perverse (parfois à leur insu) des femmes déséquilibrées classées par la Science dans la vaste catégorie, si nuancée, des hystériques.
De l'hystérie, la sœur du Maître avait en effet les symptômes. Il n'y a rien là qui soit pour nous raison de mépris depuis que nous n'avons plus peur des mots et savons regarder en face les réalités. Reprenons les Mémoires. Qu'y dit René de Lucile? Elle promenait volontiers autour d'elle ou levait vers le ciel des regards pleins de tristesse et de feu, nous raconte-t-il. Sa physionomie rêveuse et souffrante reflétait une âme ardente et douloureuse. Sa voix et sa démarche étaient dolentes, son sourire affligé, lointain. Elle portait un monde intérieur totalement différent du monde réel, émettait par accès des pensées noires, déplorait à dix-sept ans la perte de sa jeunesse, parlait d'aller s'ensevelir au couvent. «Tout lui était souci, chagrin, blessure». Une expression qu'elle cherchait, une chimère, la tourmentaient des mois. Parfois immobilisée en une attitude de statue, sa vie « retirée vers son cœur cessait de paraître au dehors; son sein même ne se soulevait plus.» On eût dit un génie funèbre. Elle aimait les lectures pieuses et prenait souvent pour oratoire une croix de pierre sise au carrefour de deux routes et près de laquelle se hissait le cierge d'un haut peuplier. «De sa concentration d'âme, naissaient des effets extraordinaires. Endormie, elle avait des songes prophétiques. Eveillée, elle semblait lire dans l'avenir. Sur un palier de l'escalier de la grande cour, battait une pendule qui sonnait le temps en silence. Lucile, dans ses insomnies, s'allait asseoir sur une marche, en face de cette pendule; elle regardait le cadran à la lueur de sa lampe posée à terre; lorsque les deux aiguilles, unies à minuit, enfantaient dans leur conjonction formidable l'heure des désordres et des crimes, Lucile entendait des bruits qui lui révélaient des trépas lointains. Se trouvant à Paris quelques jours avant le Dix Août, demeurant avec mes autres sœurs dans le voisinage du couvent des Carmes, elle jette les yeux sur une glace, pousse un cri et dit: « Je viens de voir entrer la Mort » On se demande devant cette espèce de rapport psychologique dont l'admirable tournure littéraire ne voile point le sûr diagnostic, s'il ne révèle pas de toute évidence un tempérament de medium, une de ces névroses rarement exemptes, répétons le mot, de la tare hystérique.
Lucile, à demi-somnambule, à demi-pythonisse, à demi-mystique (ce qui n'empêcha jamais les troubles de la chair) à coup sûr impressionna vivement son frère, incapable de démêler les éléments de cette nature exceptionnelle. On en retrouve le fantôme douloureux derrière plusieurs de ses créations féminines, derrière l'infortunée Amélie en qui palpite le même délire religieux pénétré d'impossible amour, derrière l'éloquente Atala dont la flamme tourmente Chactas, derrière Velléda au cœur fumant, aux lèvres prophétiques.
Il faut ici rappeler à nouveau que René possédait une grande puissance de travail, qu'il sentit tôt l'éveil de ses facultés littéraires (il transformait, dès le collège de Dol, sa phrase latine en pentamètres) ce qui n'alla pas, chez ce robuste, excessif en tout parce que tourmenté de génie, suprêmement imaginatif parce que d'âme apollonique, sans une précocité parallèle de l'éveil des facultés sexuelles. La lecture aviolentit l'heure de la puberté. Lui-même affirme qu'ayant eu en mains un Horace non châtié et « une histoire effrayante de confessions mal faites », il reçut ainsi la révélation de deux empires bien divers » et les germes de «l'art de peindre avec quelque vérité les passions mêlées aux sentiments religieux » Prompt à saisir ce que les textes, - même ceux des moralistes chrétiens - recèlent d'expérience et d'allusions, nourri non seulement des poètes latins et grecs, mais aussi de ces pages de nos prédicateurs que l'on connaît, si fertiles en thèmes propres aux pires évagations dans leur louable désir de nous éloigner du péché, sans doute amené comme tous les collégiens à des conversations secrètes sur les sujets qu'on devine (je ne sais si l'on se passait en pension, comme de nos jours, sous le manteau, des vers et contes licencieux) mille pensées voluptueuses lui venaient qui certainement s'exaltaient en lui plus encore sans doute qu'en ses camarades.
Il est donc très possible, lors de leur contact, le temps venu, que Lucile et René se soient aimés confusément d'amour et d'amitié mêlés, leurs deux ardeurs se rencontrant. L'écrivain l'a presque avoué en écrivant cette idylle d'Amélie et René où planent de chères souvenances. Il a essayé aussi l'analyse de son sentiment, tout en l'entourant de brume, dans ce passage des Mémoires où il salue la première caresse des Muses: «La vie que nous menions à Combourg, ma sœur et moi, augmentait l'exaltation de notre caractère. Notre principal désennui consistait à nous promener côte à côte dans le grand mail, au printemps, sur un tapis de primevères, en automne sur un lit de feuilles séchées, en hiver sur une nappe de neige que brodait la trace des oiseaux, des écureuils et des hermines. Jeunes comme les primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige nouvelle (du moins il aime à l'écrire) il y avait harmonie entre nos créations et nous. Ce fut dans une de ces promenades que Lucile, m'entendant parler avec ravissement de la solitude me dit: Tu devrais peindre tout cela. Ce mot me révéla la Muse, un souffle divin passa sur moi ». Ce côte-à-côte fraternel n'a rien ici de choquant pour nous et se relève au contraire d'une noble pensée d'art. Mais tout ce qu'on sait de ces deux êtres jeunes, vibrants, porte à croire à des effusions dont je me garderai bien de dire qu'elles eurent un caractère malsain.