Première partie
VII
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Un mot, pour finir, sur l'exotisme en littérature. On a trop dit, de celui de Chateaubriand, qu'il était artificiel, «plaqué», et l'on n'a pas assez dit en revanche quelle note neuve il apportait.
Ce n'est pas, nul ne l'ignore, qu'il fût le premier à nous bercer d'histoires et de visions lointaines, à évoquer notamment les cadres prodigieux du Nouveau-Monde. On avait pu goûter, dès l'aube du XVII® siècle, l'idylle du capitaine Smith et de Pacahoutas, les aventures d'Inkle et de laricot narrées par Lingon, reprises par Steele et Dorât, et lire plus tard la Jeune Indienne de Chamfort, et l'Alzire de Voltaire, et les Incas de Marmontel. Miss Morton publiait, en 1790, un poème, Ouabi, dont la matière inspira cet Azakia et Celario où l'on a voulu voir un péché de jeunesse de Chateaubriand lui-même1. Mais ce thème exploité des amours d'une sauvagesse et d'un Européen, le fut sans art jusqu'à l'apparition des romans américains du Maître. Un a voulu également opposer à ceux-ci Odérahi, paru avant Atala, et réimprimé après, en guise de protestation de l'auteur: «Ce n'est là que l'ouvrage d'un écrivain obscur et maladroit chez lequel Chateaubriand a trouvé l'argile plastique à laquelle il devait donner l'empreinte de son génie »2.
(2) G. Chinard. A consulter, de ce professeur si versé dans tout ce qui touche à la littérature inspirée par le Nouveau-Monde: L'Amérique et le rêve exotique au XVII et au XVIII® siècle, pour ce qui concerne Chateaubriand, et son volume précédent, tout aussi curieux: L'exotisme américain dans la littérature française du XVI siècle, d'après Rabelais, Ronsard, Montaigne, etc. On complétera les données de mon chapitre avec: l'Exotisme américain dans l'œuvre de Chateaubriand, du même auteur, et les ouvrages de Armstrong, Baldensperger, Beaunier, Bédier, Bertrin, Cassagne, Dick, Fougères, Giraud, Herpin, Hogu, Le Braz, Martino, Sainte-Beuve, Souriau, Stathers, Thomas, etc... Rarement un point d'histoire littéraire fut si âprement discuté que le voyage de Chateaubriand en Amérique. ↩
(1) Thèse soutenue par MM. Baldensperger, Cassagne et Carré. Le conte en question parut en 1798 dans un numéro de la Bibliothèque Britannique, à Genève. ↩
Quant à la couleur locale, elle est, dans Chateaubriand, aussi exacte que possible. Tel Hugo, taxé à tort de fantaisie (notamment dans Les Travailleurs de la Mer), tels Flaubert, Zola, il se renseignait minutieusement, consciencieusement. Mais il usa de sa liberté d'artiste avec ses observations et ses lectures. C'était son droit et son devoir. La vérité a trois faces: celle du savant, celle du croyant, celle de l'artiste. Le savant catalogue, le croyant déforme, l'artiste transfigure. Cette transfiguration est un effort de conciliation entre le vrai et le beau. C'est une création d'harmonie.
Le point de départ des Natchez (donc d'Atala, de René) est un fait historique. Chateaubriand a donné de ses sauvages une vision juste, à la façon dont Victor Hugo a rendu, par exemple, dans Kuy Blas, l'atmosphère de la Cour d'Espagne. Il a respecté mais condensé la vérité. Nourri d'antiquité, il s'est sans doute rappelé, et peut-être un peu trop, son Homère et son Virgile, et aussi le Tasse; mais il faut se souvenir qu'il se rencontrait avec eux dans son affection pour le genre épique, cher à son goût de › la grandeur et de l'éloquence. En revanche, il a des réalités bien indiennes dans les ensembles et jusque dans les détails. Les spécialistes, les ethnographes en témoignent, qu'ils appartiennent à l'Indian Bureau ou à l'American Folk-Lore Sociéty, ou qu'ils aient relaté leurs observations scientifiques comme Castely, Ausbury, Brackenridge, Coues, Swanton, dix autres.
Aussi bien dirons-nous, encore avec Gilbert Chinard, qu'en dépit de l'intérêt que présente la reconstitution des mœurs indiennes par Chateaubriand, il serait injuste de n'étudier en ses romans que ce qui s'y rapporte; maigre régal si en revanche ses héros ne parvenaient à nous émouvoir: «On ne saurait trop le répéter, ce qui fait la valeur permanente des Natchez, c'est, non point le pittoresque des descriptions, ni le merveilleux chrétien et indien dont il est panaché, ni même les infortunes des malheureux chassés de leur village détruit et errant à l'aventure dans les solitudes. S'il n'y avait rien d'autre dans les Natchez, Chateaubriand aurait écrit un poème supérieur à la plupart des épopées artificielles du XVII® et du XVIII® siècles, mais n'en différant pas essentiellement. Sur ce fond bizarrement colorié, quelques figures se détachent cependant avec une netteté singulière. De l'amas des digressions et des descriptions se dégage un problème psychologique d'un intérêt permanent; et c'est pour l'avoir posé, pour nous avoir montré des êtres humains se débattant au milieu des conditions qu'ils ne peuvent modifier, condamnés à souffrir et à faire souffrir les êtres avec lesquels ils vivent, que Chateaubriand est le véritable créateur de l'exotisme sentimental.»
Et puis, René est mieux et autre chose qu'une . simple idylle franco-indienne. Voyons là un beau drame intérieur, le drame de l'homme de cœur noble et d'esprit foncièrement logique aux prises avec une société mal faite, méchante, absurde, et la fuyant pour un monde qu'il espère meilleur. J'irai jusqu'à penser, ce qui ne fut jamais osé je crois, et pourtant tient étroitement à la thèse soutenue ici, que René, est tout bonnement un anarchiste cherchant le développement intégral de sa personnalité. Chateaubriand anarchiste? Vous nous la baillez belle! me crieront ses admirateurs ordinaires. Eh! pourquoi pas, malgré son attitude officielle? D'abord, au fond, tous les artistes le sont un peu, se plient au rythme seul qui les soulève et les brûle, au rythme intérieur et libre des jougs dont ils font leur maître unique, au nom de la beauté souveraine. Et puis les jeunes n'ont-ils pas en général, s'ils ont quelque nerf, ce goût terrible et doux de l'indépendance totale? Ne maudissent-ils pas la Société quand s'effondrent leurs illusions? N'accomplissent-ils pas du moins en rêve cette fuite vers une terre sans esclavage? A vingt ans, ne sont-ils pas des Renés, et aujourd'hui plus que jamais en face des tares de plus en plus évidentes, de plus en plus graves, de plus en plus inquiétantes de notre civilisation? Chateaubriand les a devancés dans ce dégoût et dans cet expatriement, et c'est pour cela qu'une sympathie de la Jeunesse ira vers lui, à chaque génération éprouvant ses rancœurs, son spleen et son désir d'évasion.
Enfin, ne croyez-vous point qu'on retrouve ici précisément la vieille âme celte, éprise de liberté? Ne croyez-vous point que René, c'est toute la Bretagne essayant de rompre avec une France (j'entends la vieille France) à laquelle elle n'a pu s'adapter, une France étrangère à son idéal? Et ne croyez-vous point que Chateaubriand est resté, parce que toujours jeune et toujours bien celte, et malgré sa conversion un peu réclamière, malgré son monarchisme de surface, non seulement le René archi-connu pour sa mélancolie, mais aussi le René secrètement expressif de sa race submergée sous les marées franque, romaine et chrétienne?1.
(1) Relisons ce passage de l'Essai sur les Révolutions : «Quelles que puissent être nos occupations, soit que nous vieillissions dans l'atelier du manœuvre ou dans le cabinet du philosophe, rappelons-nous que c'est en vain que nous prétendons être politiquement libres. Indépendance, indépendance individuelle, voilà le cri intérieur qui nous poursuit. Ecoutons la voix de la conscience. Que nous dit-elle selon la nature? Sois libre. Selon la Société? Règne. Que si on le nie, on ment. Ne rougissons point parce que j'arrache d'une main hardie le voile dont nous cherchions à nous couvrir à nos propres yeux. La liberté civile n'est qu'un songe, un sentiment factice que nous n'avons point dans notre sein; apprenons-nous à nous élever à la hauteur de la vérité et à mépriser les sentences de l'étroite sagesse des hommes. Rions des clameurs de la foule, contents de savoir que, tant que nous ne retournerons pas à la vie du sauvage, nous dépendrons toujours d'un homme. Et qu'importe alors que nous soyons dévorés par une cour, par un directoire, par une assemblée du peuple? Tout gouvernement est un mal, tout gouvernement est un joug». Est-ce là, oui ou non, une déclaration d'anarchisme? Et la vérité profonde d'une telle page change-t-elle parce qu'elle fut écrite par un débutant en littérature? ↩
Quoi qu'il en soit, reconnaissons la ivérité esthétique « des romans américains de notre voyageurpoète, leur vérité d'exotisme pittoresque aussi bien que d'exotisme sentimental. Il a plusieurs fois cité ses sources. Il lui aurait été facile d'étaler son érudition, de reproduire des noms barbares (un des torts de Leconte de Lisle) des légendes, et de ces longs discours imagés chers aux Indiens, d'entasser des descriptions fourmillantes de flores et de faunes inconnues. «Il ne l'a pas fait, remarque et conclut M. Chinard, et ce n'est pas là un des moindres sujets d'admiration et d'étonnement pour la critique, que l'unité de style régnant dans ces pages où se trouvent mélangées tant de réminiscences d'Homère, de la Bible, du Tasse, peut-être d'Ossian, et certainement des piètres écrivains qu'étaient les annalistes du Nouveau-Monde. Quel artiste accompli il lui fallait être dès cette date pour réaliser ce tour de force, et quel merveilleux chercheur d'or... qui, de tant de filons divers, a su retirer les parcelles du métal précieux que personne avant lui n'avait distingué! »
On juge ainsi de la distance qui sépare Chateaubriand d'un Fenimore Cooper ou d'un Gustave Aymard. On comprend mieux, de même, en quoi, malgré ce qui fut fait avant lui, seul il demeure le grand animateur de la littérature exotique à laquelle nous devons, depuis son initiative, tant de beaux livres. Littérature intéressante entre toutes, élargissant un champ qu'on a trop coutume de réduire à nos mœurs et à nos paysages, - un champ mal encore exploré...
Certes, les ouvrages abondent, écrits depuis cent ans par des navigateurs comme Bougainville, des explorateurs comme Livingston, de Brazza, Stanley, Foureau, Binger, Dubois, Hourst, Richet, dix autres... Et nous voici documentés sur le Congo, sur l'Afrique australe, l'Oubanghi, le Tchad, et cette étrange Tombouctou émergée d'une civilisation évanouie. Hugues Le Roux, qui est mieux qu'un journaliste, Maurice Maindron qui sut lier avec bonheur l'art et l'érudition, firent de captivants récits sur les régions avoisinant l'Arabic. Edouard Foa, d'Ollone contèrent avec verve leurs grandes chasses; grâce à eux nous connaissons mieux la Côte d'Ivoire, et cette Guinée si bien comprise par Pierre d'Espagnat. Celui-ci nous a peint comme il sied les nuits équatoriales; de même, Azal, l'incomparable lumière des latitudes embrasées, et la sylve noires, titre même d'une superbe étude sur le Sénégal où il habite. La brousse a trouvé dans Vigné d'Octon, dans Robert Randau, des chantres de talent. Le Sahara n'a quasi plus de secrets depuis qu'en ont parlé Masqueray, Hanoteau, les généraux Margueritte et Dumas, voire Guy de Maupassant. Avec ce dernier, et Guillaumet, spécialiste de la plume et du pinceau des paysages désertiques, avec Arène et Cherbuliez, Jean Lorrain, visionnaire curieux bien que négligé de style, avec Paul Margueritte et toute une phalange en train de conquérir la notoriété, le nord africain nous est supérieurement exprimé par une littérature que dominent Fromentin et surtout Louis Bertrand, auteur de véritables chefs-d'œuvre parmi lesquels ne se relira jamais assez le Jardin de la Mort.
A ces noms pris au hasard pour l'Afrique et plus encore pour l'Asie, il faut joindre celui du grand Loti, descendant direct de Chateaubriand, - pour l'Asie qui a trouvé des descripteurs dignes d'elle, non seulement en des voyageurs comme Garnier, Marc Monnier, l'amiral Réveillère, Georges Ducrocq, Weulresse, ou des romanciers comme Paul Bormetain et Jules Bois, mais en des écrivains de race comme Myriam Harry, André Bellessort, Paul Claudel, Jean Ajalbert et surtout André Chevrillon.
Il n'est pas jusqu'aux grands océans avec leurs îles sauvages ou paradisiaques (telle O'Tahiti) qui n'aient eu leurs bons imagiers. Gautier scruta l'âme malgache et Carol l'âme hova. Pierre Mille a écrit comme il sait le faire sur Madagascar, et, hier, François de Mahy, Bory de Saint-Vincent, aujourd'hui, Charnay, Louis Brunet, Marius-Ary Leblond, des terres proches de l'ancien fief de Ranavalo. Plus loin, l'Océanie connut les prunelles investigatrices des Morenhout, des Gauguin, des Charles Lemire, des Henri Rivière, des Métin...
Ce pendant que l'Amérique, celle du nord et celle du sud, recevait les visites de nos modernes reporters et écrivains: Jules Huret, Paul Bourget, Paul Adam, Clemenceau, et de nos conférenciers en tournée rapportant des paquets de notes. Il reste toutefois beaucoup à dire, sinon sur les Etats-Unis qui perdent de plus en plus leur intérêt esthétique, ou l'Argentine qui s'européanise en se banalisant, du moins sur le • Brésil, la Guyane, dont Crevaux néanmoins rendit assez bien les formidables forêts vierges.1.
(1) Depuis que ces lignes furent écrites, la liste s'est allongée considérablement. Le célèbre prix Goncourt: Batouala, a même accentué ce goût, devenu mode, du roman exotique, qui maintenant pullule, et, grâce aux moyens de communications, va devenir aussi commun que le roman de mœurs parisiennes. ↩
L forêt vierge!... Elle me rappelle un long entretien avec l'explorateur normand Auguste Chevalier qui m'en contait certain jour les émotions, dont la plus forte vient, paraît-il, du prodigieux silence qui l'enveloppe. Et par lui me narrant d'étranges aventures2, j'eus conscience que des pages admirables pouvaient, devaient naître encore, sur, notamment, cette fantastique Afrique centrale, ou plutôt sur toute la zone équatoriale qui ceinture le globe terrestre de végétations fabuleuses, de spectacles extraordinaires, et d'une lumière déchaînée aux magiques effets, sur toute cette bande de terre et d'eau où doit s'être réfugié le grand Pan chassé de partout par les fumées d'usine et les sifflets de locomotive, et errant à la recherche d'un Eden inviolé, - des pages nouvelles, splendides, imprévues, comme en écrirait le Rosny de Vamireh et des Profondeurs de Kyamo s'il consentait à s'expatrier pour notre joie et notre gloire littéraires, des pages au travers desquelles passerait encore la flamme de Chateaubriand, la flamme illuminant ces immortelles visions d'une Amérique où il trouva l'aliment naturel de ses immenses rêveries.
(2) Il y a là, dans ces profondeurs du Continent noir, des faunes, des flores fabuleuses, pas toutes encore connues, des races humaines extraordinaires, tels ces « hommes-amphibies » dont parle A. Chevalier dans la grosse relation qu'il a faite de ses explorations africaines. J'ai le sentiment que l'Afrique du centre et du sud n'a pas encore eu son grand écrivain... ↩